Éric de Seynes évoque sa vie en bleu…

Moto Verte - - Sommaire - Par Claude de La Cha­pelle - Pho­tos Ar­chives Éric de Seynes

Éric de Seynes di­rige Ya­ma­ha Eu­rope tout en étant Exe­cu­tive Of­fi­cer au Ja­pon. Homme de convic­tion car­bu­rant à la pas­sion et à l’op­ti­misme, il dresse l’état de l’off road Ya­ma­ha, nous fait par­ta­ger sa vi­sion de la mo­to tout-ter­rain, sans ou­blier d’évo­quer ses ra­cines.

Éric, quel hé­ri­tage as-tu re­çu de Jean-claude Oli­vier ton pré­dé­ces­seur, em­blé­ma­tique pa­tron de Ya­ma­ha Mo­tor France, à qui tu as suc­cé­dé en 2010 ?

« Jean-claude a été un exemple, une forme d’ins­pi­ra­tion avant même que je ne re­joigne Ya­ma­ha-so­nau­to. Sa per­son­na­li­té, son en­ga­ge­ment per­son­nel en com­pé­ti­tion, son im­pli­ca­tion sans faille pour sa marque et les suc­cès com­mer­ciaux de Ya­ma­ha étaient re­mar­quables. À la suite de notre pre­mière ren­contre qui date de 1987, j’ai ap­pris à le connaître et à com­prendre son mode de fonc­tion­ne­ment en né­go­ciant avec lui le pre­mier contrat de pré­co­ni­sa­tion et de spon­so­ring entre Mo­bil et Ya­ma­ha-so­nau­to. Très vite, j’ai réa­li­sé que j’ar­ri­vais à le “dé­co­der” fa­ci­le­ment car je com­pre­nais ses in­tui­tions, ses sen­ti­ments et ses am­bi­tions qui me pa­rais­saient tou­jours lé­gi­times. Par­fois, j’étais sur­pris par ses chan­ge­ments d’hu­meur ou ses em­por­te­ments, mais comme je com­pre­nais le fond de ses in­ten­tions, ce­la ne m’a ja­mais po­sé de dif­fi­cul­tés. Trois ans plus tard, je re­joi­gnais Ya­ma­ha-so­nau­to. À par­tir de là, il a été une forme de “père” pro­fes­sion­nel qui m’a pris sous sa coupe pen­dant toute ma pre­mière pé­riode chez Ya­ma­ha de 1987 à 2001. Nous nous sommes tou­jours com­pris et res­pec­tés. Ja­mais nous n’avons été en op­po­si­tion sur un su­jet et si c’était le cas, on en par­lait en tête-à-tête et à la fin de l’échange, nous étions sur la même ligne. Jean-claude était à la fois in­tui­tif et vi­sion­naire et, ce qui est rare, très am­bi­tieux pour sa marque comme pour lui-même, mais aus­si très hu­main. À par­tir de 2001, Jeanc­laude est de­ve­nu un com­pa­gnon de route et en­fin, un ami in­time. Nous avons par­ta­gé tant de ré­flexions, d’idées, d’en­vies, de pro­jets pen­dant vingt-cinq ans que son in­fluence sur mon par­cours est es­sen­tielle. »

Quelles sont les va­leurs de Ya­ma­ha ? Qu’est-ce qui fait L’ADN de la marque ?

« Sans hé­si­ter, et pour com­men­cer, je par­le­rais de va­leurs d’hu­ma­ni­té. Je suis convain­cu que les ra­cines mu­si­cales de la marque ont joué un rôle pri­mor­dial dans la construc­tion de l’âme de notre en­tre­prise. Lorsque To­ra­ku­su Ya­ma­ha crée l’en­tre­prise en 1887, il fa­brique des orgues pour le mar­ché ja­po­nais. Vingt ans plus tard, il dé­ve­loppe son en­tre­prise à l’in­ter­na­tio­nal et es­saye de com­prendre les sen­si­bi­li­tés mu­si­cales des mar­chés eu­ro­péens et amé­ri­cains. Il fait preuve d’une grande ou­ver­ture d’es­prit et prend même en compte la mon­tée du jazz pour dé­ve­lop­per ses ins­tru­ments : pia­no, cla­ri­nette, trom­pette, etc. Ces ra­cines mu­si­cales nous ont don­né une grande sen­si­bi­li­té, nous ont per­mis de dé­ve­lop­per une grande at­ten­tion aux goûts et at­tentes des clients, pas seule­ment en termes de per­for­mances, mais aus­si de style, de de­si­gn, de plai­sir de conduite, de com­mu­ni­ca­tion et d’har­mo­nie avec le vé­hi­cule. En­suite, lorsque Ya­ma­ha Mo­tor est créé le 1er juillet 1955, son fon­da­teur Kai­shi Ka­wa­ka­mi dé­cide de dé­mon­trer im­mé­dia­te­ment la qua­li­té de ses pro­duits en s’im­pli­quant en com­pé­ti­tion. Ain­si, le 10 juillet 1955, Ya­ma­ha rem­porte sa pre­mière course, la mon­tée du Mont Fu­jii, et va ins­crire cet es­prit de chal­lenge et de com­pé­ti­tion au plus pro­fond de son ADN. Après, Ya­ma­ha est un chal­len­ger qui ne sou­haite ja­mais s’ins­tal­ler dans le fau­teuil du lea­der do­mi­nant, comme d’autres construc­teurs qui pensent se pro­té­ger der­rière ce sta­tut. C’est la rai­son pour la­quelle nous sommes sans cesse en éveil sur l’in­no­va­tion et la qua­li­té qui re­pré­sentent réel­le­ment un “plus” pour l’uti­li­sa­teur. Le Ni­ken en est au­jourd’hui le par­fait exemple.

Pour nous l’in­no­va­tion n’est rien si son bé­né­fice ne peut être com­pris et par­ta­gé avec le client de fa­çon évi­dente. En­fin, Ya­ma­ha est une en­tre­prise qui s’ins­crit dans la phi­lo­so­phie du “Kan­do” qui re­pré­sente en ja­po­nais l’af­fir­ma­tion d’une émo­tion vraie, sin­cère et pro­fonde. Un mo­ment de plein épa­nouis­se­ment grâce à l’émo­tion du mo­ment vé­cu. Nos ma­chines sont faites pour pro­cu­rer cet ef­fet “Kan­do” à nos clients. »

Tu au­rais pu t’in­ves­tir de ma­nière plus im­por­tante dans Her­mès, l’en­tre­prise fa­mi­liale, mais tu as choi­si de consa­crer l’es­sen­tiel de ton temps à Ya­ma­ha Eu­rope. Qu’est-ce qui te mo­tive ?

« En fait, mon lien avec Her­mès est in­dé­fec­tible. Il est fa­mi­lial et j’ai tou­jours été in­ti­me­ment en contact avec cette en­tre­prise de­puis mon en­fance. Mon grand-père, mon père, mes oncles y tra­vaillaient et ce­la re­pré­sen­tait au moins 50 % de la conver­sa­tion lors des dî­ners fa­mi­liaux. Ce lien avec la so­cié­té m’a per­mis de me nour­rir de cet es­prit de l’en­tre­prise, du sens du pro­duit, de la re­cherche per­ma­nente de la qua­li­té, de la créa­tion de va­leur créée et com­prise par le client, du sens de la créa­tion, de la cu­rio­si­té et aus­si de l’ac­cep­ta­tion du temps qu’il faut pour faire les choses. En­suite, lorsque j’ai ter­mi­né mes études, le prin­cipe fa­mi­lial était de faire ses armes ailleurs et c’est la rai­son pour la­quelle, sans hé­si­ta­tion, il me fal­lait pou­voir tra­vailler dans ma pas­sion qui était la mo­to. De­puis, je me suis confor­té dans cette idée de réa­li­ser mon par­cours pro­fes­sion­nel par moi-même, en étant sûr que les res­pon­sa­bi­li­tés qui m’étaient confiées l’étaient sur la base de mes qua­li­tés propres et non pas de ma gé­néa­lo­gie. En fait, j’ai tou­jours eu be­soin de me prou­ver quelque chose, d’al­ler cher­cher mes li­mites. C’est sû­re­ment une fa­çon de jus­ti­fier la chance d’être né dans ma fa­mille. Contrai­re­ment à ce que l’on peut croire de l’ex­té­rieur, il n’est pas si fa­cile d’as­su­mer les res­pon­sa­bi­li­tés dans un groupe fa­mi­lial quand on est de la fa­mille. Il faut tou­jours dé­mon­trer sa lé­gi­ti­mi­té. »

Les en­sei­gne­ments ac­quis en tant que Pré­sident du con­seil de sur­veillance d’her­mès, un uni­vers d’ex­cel­lence, te servent-ils dans la ges­tion de tes ac­ti­vi­tés chez Ya­ma­ha ?

« Il y a beau­coup de si­mi­li­tudes entre les deux groupes. Ces en­tre­prises sont in­ter­na­tio­nales et im­plan­tées à l’échelle du monde. Elles ont une marque, une his­toire, une qua­li­té, des va­leurs à pro­té­ger et à faire fruc­ti­fier au­près de clients aux cul­tures di­verses. Compte te­nu du fait que ces deux so­cié­tés ne sont pas en concur­rence et qu’il ne peut y avoir au­cun conflit d’in­té­rêt, je suis tou­jours en éveil au sein de con­seils ou sé­mi­naires d’her­mès des en­sei­gne­ments que je pour­rais trans­po­ser dans la pro­blé­ma­tique de Ya­ma­ha et in­ver­se­ment. »

Tu es le pre­mier Eu­ro­péen, et même non Ja­po­nais, à in­té­grer le bu­reau exé­cu­tif de Ya­ma­ha au Ja­pon. En quoi consiste ce tra­vail ?

« Être Exe­cu­tive Of­fi­cer de Ya­ma­ha Mo­tor Cor­po­ra­tion est un sta­tut so­cial au sein du groupe qui im­pose un cer­tain nombre d’en­ga­ge­ments et de re­con­nais­sances en in­terne. Tu ne peux pas être pré­sident d’une des plus grandes zones ré­gio­nales du monde (USA, Eu­rope, Ja­pon…) ou à la tête d’une des grandes di­vi­sions du groupe (Mo­to, Ma­rine, Pro­duc­tion…) sans l’être. À par­tir de là, tu fais par­tie des vingt-cinq dé­ci­deurs qui sont en contact per­ma­nent, tra­vaillent en­semble au­tour du pré­sident Hi­da­ka et au sein du Glo­bal Exe­cu­tive Com­mit­tee pour ali­men­ter et mettre en ap­pli­ca­tion la stra­té­gie glo­bale du groupe dans un vrai es­prit d’équipe et d’uni­té. Dans ce cadre, j’in­fluence avec mon es­prit eu­ro­péen cer­taines grandes di­rec­tions du groupe avec des consé­quences fu­tures évi­dentes pour l’eu­rope comme pour la France. »

Que peux-tu nous dire sur le fu­tur des pro­duits tout-ter­rain ?

« Évi­dem­ment, je ne peux rien dire de pré­cis car ces en­jeux sont stra­té­giques. Nous tra­vaillons du­re­ment sur plu­sieurs axes, par­fois avec une cer­taine frus­tra­tion car nous dé­pen­dons par­fois de la tech­no­lo­gie de sous­trai­tants es­sen­tiels, no­tam­ment en termes de bat­te­ries. Le groupe a une longue ex­pé­rience de l’élec­trique à tra­vers ses mo­teurs hors­bord, ses voi­tures de golf et ses vé­los à as­sis­tance de pé­da­lage. Mais ce­la ne suf­fit pas car nous sommes dans une pé­riode de ré­vo­lu­tion tech­no­lo­gique pous­sée par une prise de conscience éco­lo­gique qui ne s’ar­rête pas aux éco­lo­gistes mais concerne l’en­semble de notre so­cié­té et no­tam­ment les jeunes gé­né­ra­tions. »

Que re­pré­sente le tout-ter­rain dans le chiffre d’af­faires de Ya­ma­ha?

« En chiffres bruts, ce­la re­pré­sente un peu moins de 10 % du chiffre d’af­faires to­tal de Ya­ma­ha Mo­tor Eu­rope. Au ni­veau mon­dial, ce­la est né­ces­sai­re­ment moins. »

Et comment se porte le mar­ché fran­çais?

« C’est une bonne syn­thèse du mar­ché eu­ro­péen. Le mar­ché MX est re­la­ti­ve­ment stable et Ya­ma­ha y re­prend des parts de mar­ché de­puis quatre ans de fa­çon conti­nue, dans toutes les ca­té­go­ries. Ain­si nous sommes pas­sés de 18 % à près de 30 % du mar­ché de la com­pé­ti­tion TT de­puis 2015 et nos nou­velles YZ 65 et YZ 85 vont nous ai­der à pour­suivre cette crois­sance sur les deux pro­chaines an­nées. Pour l’enduro, l’ave­nir est beau­coup plus obs­cur. Les ré­gle­men­ta­tions sont très contrai­gnantes et vont l’être en­core plus à l’échéance 2021 avec l’eu­ro 5. Les gammes ac­tuelles telles que nous les connais­sions risquent d’être condam­nées

« L’in­no­va­tion n’est rien si son bé­né­fice ne peut être com­pris et par­ta­gé de fa­çon évi­dente. »

« Le Da­kar doit res­ter une his­toire d’hommes, de vo­lon­té et de tech­nique. »

et nous de­vrons nous adap­ter. Pour moi, en es­sayant d’être le plus po­si­tif pos­sible, l’ave­nir se construit dans trois di­rec­tions. Pre­miè­re­ment, la mise en place de parcs d’enduro avec des tra­cés di­vers de spé­ciales en ligne, ex­trêmes, ban­de­ro­lées per­met­tant de rou­ler spor­ti­ve­ment sur des es­paces d’en­vi­ron 50 à 150 hec­tares, mais sans sor­tir dans l’es­pace pu­blic, ce qui per­met­tra de s’exo­né­rer des contraintes d’ho­mo­lo­ga­tion. Deuxiè­me­ment, le dé­ve­lop­pe­ment de nou­velles gammes de vé­hi­cules élec­triques ou hy­brides, qu’ils soient pu­re­ment mo­to ou e.mon­tain bike qui per­met­tront de rou­ler sur l’en­semble du ter­ri­toire. En­fin, il ne faut pas igno­rer un pos­sible re­tour aux sources avec une nou­velle gé­né­ra­tion de trails lé­gers, fa­ciles à rou­ler, ho­mo­lo­gués et fa­ciles d’ac­cès, avec des cy­lin­drées in­ter­mé­diaires 300/450 cm3 qui pour­raient re­lan­cer un pur enduro loi­sir plus apai­sé. »

Ya­ma­ha va mettre un coup de frein sur son in­ves­tis­se­ment en Mon­dial d’enduro. Peux-tu nous en don­ner les rai­sons pré­cises ?

« C’est vrai que nous avons pris la dé­ci­sion de ré­duire nos in­ves­tis­se­ments sur l’enduro mon­dial. Nous avons fait l’ef­fort d’y re­ve­nir il y a quelques an­nées en sou­te­nant le team Out­si­ders et Marc Bour­geois no­tam­ment car nous croyons à sa struc­ture et son ap­proche du sport de haut ni­veau. Mal­heu­reu­se­ment, mal­gré de très bons ré­sul­tats spor­tifs, les re­tom­bées ne sont pas en adé­qua­tion avec le ni­veau de notre in­ves­tis­se­ment. La dis­ci­pline manque de li­si­bi­li­té et de re­tom­bées. Le ca­len­drier ne cor­res­pond pas aux prio­ri­tés du mar­ché qui, pour nous, re­posent prin­ci­pa­le­ment sur trois pays : France, Suède et An­gle­terre. La manche scan­di­nave se passe sous la neige en dé­but de sai­son ce qui semble une aber­ra­tion, l’an­gle­terre a été an­nu­lée et seule reste la France. Par ailleurs, la FIM semble in­ca­pable de réunir les in­té­rêts du pres­tige du cham­pion­nat du monde avec le vo­lume de par­ti­ci­pants du cham­pion­nat d’eu­rope qui de­vraient cou­rir sur un ca­len­drier en par­tie com­mun pour en ren­for­cer l’im­pact. En­fin la créa­tion des World Enduro Su­per Se­ries ajoute en­core plus à la confu­sion. Nous avions ex­pri­mé nos in­quié­tudes de­puis deux ans, nous sommes res­tés fi­dèles et pa­tients, mais nous pen­sons que nous ne pou­vons conti­nuer à va­li­der ce phé­no­mène de di­vi­sion. Par ailleurs, nous avons de réelles in­ter­ro­ga­tions sur la pé­ren­ni­té de la dis­ci­pline avec la me­nace de voir les normes Eu­ro 5 ap­pli­quées aux mo­tos d’enduro dès 2021, comme le reste de la pro­duc­tion. Tout ce­ci ap­porte beau­coup de com­plexi­té et de pres­sion sur un mar­ché dont les vo­lumes de­meurent re­la­ti­ve­ment li­mi­tés (en­vi­ron 1 % des vo­lumes de Ya­ma­ha Mo­tor Eu­rope). C’est la rai­son pour la­quelle nous al­lons re­cen­trer nos sou­tiens en fa­veur des pays les plus con­tri­bu­teurs et que j’ai dé­jà ci­tés, dont la France. »

Ya­ma­ha in­ves­tit de­puis plu­sieurs an­nées sur le Da­kar mais le suc­cès n’est tou­jours pas au ren­dez-vous. Quelle est la stra­té­gie pour dé­cro­cher cette vic­toire?

« De­puis que nous sommes re­ve­nus of­fi­ciel­le­ment sur le Da­kar, je n’ai ja­mais ca­ché que nous de­vions le faire avec nos moyens et à l’époque, il s’agis­sait des seuls moyens de Ya­ma­ha Mo­tor France. Nous avons donc mon­té ce pro­gramme en nous ap­puyant sur des com­pé­tences, sur des hommes as­so­ciés à notre en­ga­ge­ment his­to­rique comme Alexandre Ko­wals­ki ou Jo­sé Le­loir, sur la qua­li­té de nos mo­tos d’ori­gine et en fai­sant confiance à de jeunes pi­lotes pour qui nous nous sommes in­ves­tis dans la du­rée, en les ai­dant à gran­dir. Nous sa­vions que le che­min se­rait long jus­qu’à la vic­toire car le Da­kar ne se gagne ja­mais avec fa­ci­li­té. Il se mé­rite et c’est ce qui en fait toute sa va­leur. Pe­tit à pe­tit, nous avons ga­gné en com­pé­ti­ti­vi­té, fia­bi­li­té, vé­lo­ci­té, ex­pé­rience et je pense que nous sommes main­te­nant une équipe ca­pable de ga­gner le Da­kar, avec mé­rite et sans rien de­voir au ha­sard. Adrien Van Be­ve­ren est prêt et il l’a par­fai­te­ment dé­mon­tré cette an­née, Xa­vier de Soul­trait est un chal­len­ger ex­pé­ri­men­té qui est tout à fait ca­pable d’al­ler cher­cher la vic­toire, Fran­co Cai­mi pro­gresse ex­trê­me­ment vite et connaît le ter­rain, en­fin Rod­ney Fag­got­ter est le por­teur d’eau idéal, fiable et vé­loce. Même au­jourd’hui où ce pro­gramme est sou­te­nu par Ya­ma­ha Mo­tor Eu­rope, nos moyens ne sont pas com­pa­rables à ceux de KTM ou Honda-hrc qui bé­né­fi­cient de spon­sors ma­jeurs comme Red Bull ou Mons­ter. De notre cô­té, nous fi­nan­çons seuls l’en­semble du pro­gramme sur l’an­née, ce qui doit cor­res­pondre à 20 ou 30 % du bud­get de nos concur­rents di­rects, mais ce­la ne nous com­plexe pas. Je vou­drais mon­trer que le Da­kar reste une his­toire d’hommes, de vo­lon­té et de tech­nique car on n’a pas be­soin d’hos­pi­ta­li­ty et d’une col­lec­tion de ca­mions pour ga­gner. Il faut être sou­dés, mo­bi­li­sés toute l’an­née au­tour de ce seul ob­jec­tif, y croire et avoir tou­jours le pe­tit coup de pouce de la chance qui aide. L’an pas­sé, à part le pe­tit fac­teur chance, nous y étions presque… »

Ce qui nous amène tout na­tu­rel­le­ment à la Ya­ma­ha T7 qui de­vrait être com­mer­cia­li­sée cou­rant 2019. Peux-tu nous ra­con­ter la ge­nèse de cette mo­to?

« De­puis de nom­breuses an­nées, nous avions la frus­tra­tion de ne pas être à notre place sur le mar­ché des trails. Notre his­toire est forte,

voire très forte sur ce seg­ment de mar­ché et pour­tant, nous avons par­tiel­le­ment lais­sé notre place à d’autres. Ce­la a com­men­cé avec l’aban­don de la XTZ 750 au bé­né­fice de la TDM 850 dans les an­nées 90, puis nous avons souf­fert d’un manque de re­nou­vel­le­ment de notre mo­to­ri­sa­tion mo­no­cy­lindre 660 et fi­na­le­ment l’in­tro­duc­tion de la XTZ1200 s’est faite sans re­dy­na­mi­ser la base de la py­ra­mide, ce qui l’a en par­tie pé­na­li­sée. C’est pour cor­ri­ger ce constat que nous avons tra­vaillé sur la base de l’ex­cel­lente mo­to­ri­sa­tion de la MT07. Ce mo­teur a toutes les qua­li­tés de couple, com­pa­ci­té, lé­gè­re­té et puis­sance. En­suite, le concept Té­né­ré est suf­fi­sam­ment clair et puis­sant dans notre ADN pour que l’his­toire se re­mette en marche ! Nous pen­sons qu’il y a une dé­rive du mar­ché trail vers du “tou­jours plus”. De plus en plus de tech­no­lo­gie, de cy­lin­drée, de poids, d’en­com­bre­ment et de prix. Nous sou­hai­tons bou­le­ver­ser ces codes en re­ve­nant à une mo­to pure, in­tègre, ca­pable de s’adap­ter à toutes les sur­faces et ter­rains, en­thou­sias­mante à pi­lo­ter, ca­pable de rou­ler sur de très longues dis­tances grâce à la fia­bi­li­té de son mo­teur qui est un vrai atout. La nou­velle Té­né­ré a été en­tiè­re­ment dé­ve­lop­pée ici, avec nos équipes de Ya­ma­ha Mo­tor R&D Eu­rope. Je suis in­ter­ve­nu sur ce pro­jet de­puis le dé­but et si la mo­to a pris du re­tard, j’en suis en par­tie res­pon­sable car je ne vou­lais pas­ser sur au­cun dé­tail de fi­ni­tion du pro­jet. Nous l’avons tel­le­ment at­ten­due cette mo­to que je pré­fé­rais sa­cri­fier une sai­son plu­tôt que de ne pas pré­sen­ter à nos clients une mo­to to­ta­le­ment abou­tie. »

Puis­qu’on parle de tech­no­lo­gie, l’évo­lu­tion des mo­tos de cross, avec une élec­tro­nique qui monte en puis­sance, des ré­glages que l’on peut ef­fec­tuer via son smart­phone, ne risque-t-elle pas de dé­con­nec­ter l’ache­teur qui ne pour­ra plus suivre fi­nan­ciè­re­ment le rythme?

« Sin­cè­re­ment, quand on pro­pose aux clients de pou­voir in­ter­ve­nir fa­ci­le­ment sur les maps élec­tro­niques de leur mo­to grâce à un simple smart­phone, je n’ai pas l’im­pres­sion que l’on

pousse à la dé­pense et à une tech­no­lo­gie coû­teuse et inu­tile. Il suf­fit de se rendre compte de la force et de la puis­sance d’une YZF450R pour com­prendre qu’ajus­ter ce ca­rac­tère mo­teur aux sou­haits du pi­lote est quelque chose de sen­sé qui ap­porte un vrai plus. En au­cun cas, ce n’est fait pour boos­ter ar­ti­fi­ciel­le­ment le re­nou­vel­le­ment du parc. Par contre, ce­la peut don­ner une mo­ti­va­tion de plus au client qui a dé­jà dé­ci­dé de re­nou­ve­ler sa mac­hine. On se rend bien compte qu’en ma­tière de puis­sance, nous sommes dé­jà ar­ri­vés à un ni­veau ex­trê­me­ment éle­vé. Notre tra­vail porte plus sur la fa­ci­li­té d’ex­ploi­ta­tion de la mo­to, la ré­par­ti­tion des masses, l’en­com­bre­ment, les sen­sa­tions, le plai­sir de pi­lo­tage, le confort don­né au pi­lote afin qu’il puisse ex­ploi­ter la mo­to au mieux en fonc­tion de son ni­veau. »

Lan­cé en 2017, le pro­gramme Blu­cru Camp vise à sou­te­nir les jeunes pi­lotes. Quel pre­mier bi­lan fais-tu ?

« Il est ex­trê­me­ment po­si­tif. La greffe a pris dans tous les pays eu­ro­péens. Nous as­su­mons un réel rôle de dé­tec­tion et d’ac­com­pa­gne­ment des jeunes pi­lotes qui sou­haitent s’en­ga­ger sur les pre­miers éche­lons de la com­pé­ti­tion. Évi­dem­ment, il y a une sé­lec­tion sé­vère, mais ce­lui qui gagne est sou­te­nu pour pas­ser au ni­veau sui­vant. La fi­lière fonc­tionne et nous tra­vaillons main dans la main avec les teams qui ont clai­re­ment cette mis­sion de for­mer et d’ac­com­pa­gner les jeunes ta­lents dans leur pro­gres­sion. Dans le res­pect de cet es­prit, je suis très heu­reux du titre EMX125 rem­por­té par Thi­bault Be­nis­tant avec le team MJC de Loïc le Foll qui est la par­faite il­lus­tra­tion de ce que nous cher­chons à réa­li­ser. L’an pro­chain, il re­part avec la même struc­ture en EMX250 et pour­suit sa pro­gres­sion qui pour­rait l’ame­ner jus­qu’au MX2 avec le Team Ke­mea si tout se passe bien. »

À titre per­son­nel, quelles mo­tos tout-ter­rain pos­sèdes-tu ?

« Je suis un sen­ti­men­tal, je crois que je n’ai ven­du au­cune de mes mo­tos de­puis 1982 ! J’ai des an­ciennes et des mo­dernes. Ce n’est pas une col­lec­tion, elles tournent toutes et re­pré­sentent un réel sou­ve­nir d’un mo­ment de ma vie. En vrac, je di­rais Ya­ma­ha Mi­ni enduro GT 80, 125 AT2, 125 DTLC, TY 250 1974, Té­né­ré XTZ 600, XTZ 750 Da­kar 1988, XTZ 850 Da­kar, WRZ250 ex-fré­ti­gné, YZ 490 Su­per­mo­tard EX-JCO, YZF250 ex-pa­tu­rel, YZF450 ex-febvre, WRF450 Da­kar ex­fré­ti­gné et ex-despres et la mo­to avec la­quelle j’ai fait le Da­kar en 1982. »

Quel sou­ve­nir gardes-tu de ce Da­kar ?

« Au­tant j’ai conser­vé un bon sou­ve­nir du ral­lye de Tu­ni­sie 1981 or­ga­ni­sé par Fe­nouil où j’avais rem­por­té le Prix de l’ave­nir et ter­mi­né 3e en 250 et où il fal­lait sa­voir na­vi­guer et avoir des connais­sances mé­ca­niques, au­tant mes ex­pé­riences sur le Da­kar ont été pé­nibles. Sans as­sis­tance, tu su­bis­sais la course, seul, en ne re­gar­dant que le fait de te­nir en­core une jour­née, avec peu de som­meil ou de ré­cu­pé­ra­tion pos­sible. »

Tu as ré­cem­ment re­mis le cou­vert pour le dé­sert en SSV?

« Oui, avec Ca­me­lia Li­pa­ro­ti, sur le Ya­ma­ha YXZ1000R. Ce sont des mo­ments pré­cieux. Ils sont qua­si­ment hors réa­li­té car je vole ces deux ou trois jours à mon ca­len­drier, ce qui n’est pas tou­jours fa­cile. Ar­ri­ver le ma­tin du pro­logue de­puis Am­ster­dam ou le Ja­pon, te re­trou­ver dans un ba­quet avant un chro­no à al­ler cher­cher quelques heures après et de­voir re­prendre un avion avant même l’ar­ri­vée, c’est par­fois spor­tif. Mais c’est pré­cieux ! Et lorsque nous ga­gnons, comme sur le Ral­lye de Sar­daigne l’an pas­sé, c’est ma­gique ! »

« Notre tra­vail porte sur la fa­ci­li­té d’ex­ploi­ta­tion et le plai­sir de pi­lo­tage de la YZF 450R. »

Éric de Seynes s’est beau­coup im­pli­qué dans le re­nou­veau de la Ya­ma­ha Té­né­ré qu’il dé­fi­nit ain­si : « Une mo­to pure, in­tègre, en­thou­sias­mante à pi­lo­ter, ca­pable de rou­ler sur de longues dis­tances, sur tous les ter­rains grâce à son mo­teur. »

En 1997, Éric de Seynes est au dé­part du Trèfle Lo­zé­rien au gui­don d’une Ya­ma­ha DT 200R. Un trail lé­ger pour un ac­cès fa­cile à l’enduro-loi­sir, une dé­marche dont la per­ti­nence est tou­jours d’ac­tua­li­té…

Éric en 1968 sur son vé­lo ar­bo­rant le fa­nion des Cha­mois, la concen­tra­tion mo­to or­ga­ni­sée dès 1965 par son père et Jean Mu­rit à Val-d’isère. Ral­lye de Tu­ni­sie 81, vain­queur du Tro­phée de l’ave­nir et 3e de la ca­té­go­rie 250 sur une Honda XLS. Un an plus tard, sans as­sis­tance au Da­kar, Éric dans l’ha­bit d’un ga­lé­rien.

Éric de Seynes (# 194) ne re­fuse ja­mais un bon coup de mo­to, ici en Su­per­mo­tard à Ca­role à l’in­vi­ta­tion d’alexandre Sal­va­tore (Les 2 Roues).

Cy­ril Despres, trans­fuge de KTM, signe avec Ya­ma­ha en mars 2013 et par­ti­cipe au dé­ve­lop­pe­ment de la YZ-F 450 R de ral­lye.

En 2015, Éric de Seynes est aux cô­tés de Mi­chele Ri­nal­di et du staff Ya­ma­ha pour vivre au plus près la for­mi­dable sai­son de Ro­main Febvre.

En fé­vrier 2010, après 40 ans en pre­mière ligne, Jean-claude Oli­vier re­met les clés de Ya­ma­ha Mo­tor France à Éric, fi­dèle com­pa­gnon de route.

De­puis 1991 et sa pre­mière vic­toire au Da­kar, une re­la­tion pri­vi­lé­giée unit Sté­phane Pe­te­rhan­sel et Éric de Seynes.

La Dia­go­nale avec Trail Ran­do : « Phi­lippe Per­re­noud et Flo­rence font un tra­vail for­mi­dable pour don­ner une âme à la ran­don­née à mo­to, per­met­tant l’éva­sion, sans même quit­ter la France. »

« J’aime vi­si­ter les teams, ren­con­trer les mé­ca­nos » avoue EDS qui se voit of­frir ce jour-là un gui­don chez Out­si­ders pour une ba­lade de 80 km avec Alex Ko­wals­ki.

Éric en­tre­tient une vraie com­pli­ci­té avec Ro­main Febvre, cham­pion du monde MXGP 2015 : « Il ne triche pas, il est vo­lon­taire. »

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