Éditorial

Moyen-Orient - - ÉDITORIAL - Par Guillaume FOURMONT

AAu mo­ment d’écrire ces lignes, des bruits de bottes in­quiètent les plus hautes sphères mi­li­taires et di­plo­ma­tiques d’un Proche-orient dé­jà bou­le­ver­sé par des guerres sans fin en Sy­rie et au Yé­men. La ré­pu­blique di­ri­gée par Ba­char al-as­sad peut, outre s’en­fer­mer dans un conflit ci­vil sans fin et dans la dic­ta­ture, de­ve­nir le ring d’un com­bat in­édit entre Is­raël et l’iran, sur fond de dé­cla­ra­tions bel­li­gènes du Pre­mier mi­nistre, Be­nya­min Ne­ta­nya­hou. Chose peu ras­su­rante concer­nant l’état de san­té men­tale des re­la­tions in­ter­na­tio­nales : c’est ce genre d’homme à poigne qui gagne. Sur la scène mondiale, il a réus­si à im­po­ser son point de vue aux États-unis pour dé­chi­rer en pe­tits bouts l’ac­cord sur le nu­cléaire ira­nien. En Is­raël, il reste en haut des son­dages, mal­gré la co­lo­ni­sa­tion et la ré­pres­sion contre les ma­ni­fes­ta­tions pa­ci­fiques des Ga­zaouis. Tout en s’as­su­rant l’ap­pui in­di­rect des grandes puis­sances arabes, à l’ins­tar de l’ara­bie saou­dite du prince hé­ri­tier Mo­ha­med bin Sal­man.

Pour­tant, même les membres des ser­vices de ren­sei­gne­ment saou­diens savent que la fin de l’ac­cord sur le nu­cléaire ira­nien, ap­plau­die en pu­blic dans une rhé­to­rique an­ti-ré­pu­blique is­la­mique ro­dée, est de mau­vais au­gure. Tant d’an­nées de ten­sions et de né­go­cia­tions pour re­ve­nir en ar­rière, pro­vo­quant de nou­velles pos­tures bel­li­queuses et donc l’in­sta­bi­li­té dans toute la ré­gion. Et le ta­bleau, qui était dé­jà bien noir, s’as­som­brit en­core plus. Alors se confirme ce que le pen­seur com­mu­niste ita­lien An­to­nio Gram­sci (1891-1937) ap­pe­lait les « phé­no­mènes mor­bides », ex­pres­sion aus­si tra­duite par le « temps des monstres », une pé­riode où le pré­sent n’existe pas, souf­frant des bles­sures du pas­sé et n’ar­ri­vant pas à voir un ave­nir se­rein. De­puis les ré­vo­lu­tions de 2011, force est de consta­ter que les dic­ta­teurs d’au­tre­fois re­viennent, que les armes parlent à la place des in­di­vi­dus, que le chô­mage ronge le corps et l’âme des jeunes, le tout dans un contexte de mon­tée du ra­di­ca­lisme re­li­gieux…

Les ci­vils doivent « faire avec », at­tendre que la dou­leur passe, ac­cep­ter que les dis­cours na­tio­na­listes prennent le dessus sur les as­pi­ra­tions dé­mo­cra­tiques. Car le Moyen-orient n’est pas seule­ment la vic­time du monstre mo­ri­bond in­car­né par l’or­ga­ni­sa­tion de l’état is­la­mique (Daech) – s’il re­cule sur le ter­rain, il a lais­sé des traces in­dé­lé­biles dans les es­prits – ; la ré­gion est sou­mise à ces autres « phé­no­mènes mor­bides » dé­ci­dés dans les bu­reaux de Wa­shing­ton, Riyad, Tel-aviv, Da­mas, Té­hé­ran, An­ka­ra… Un homme, un pho­to­graphe, a réus­si à pé­né­trer dans l’un de ces « monstres », au coeur de la ca­pi­tale sy­rienne, afin de mon­trer le quo­ti­dien su­bi d’une po­pu­la­tion ter­ri­fiée. Le tra­vail de Fred pré­sen­té ici grâce au jour­nal Le Monde est un té­moi­gnage in­édit et bien trop rare. En 2018, les es­poirs se tassent, ap­pe­lant au pes­si­misme : jus­qu’à quand et jus­qu’où le Moyen-orient va-t-il s’en­fon­cer dans cette spi­rale de la vio­lence ? Quand ver­rons-nous les résultats des ré­vo­lu­tions ? Les « hommes à poigne » vont-ils rem­por­ter la ba­taille ? Sans doute… Mais sont-ils seule­ment in­té­res­sés par la paix ?

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