… d’ab­des­sa­mad Dial­my sur le sexe et la sexua­li­té

d’ab­des­sa­mad Dial­my sur le sexe et la sexua­li­té

Moyen-Orient - - SOMMAIRE - En­tre­tien réa­li­sé par Anne Lo­héac (mars 2018)

De nom­breuses so­cié­tés ara­bo-mu­sul­manes ont choi­si comme cri­tère de l’hon­neur une mem­brane fine dans le corps de la femme, l’hy­men. Pour­quoi ?

L’hon­neur est lié à la si­gni­fi­ca­tion so­ciale de l’hy­men, à l’illu­sion col­lec­tive qu’il in­dique la vir­gi­ni­té, la pu­re­té sexuelle d’une femme. Avoir des rap­ports sexuels avant le ma­riage est, pour la jeune fille, une ma­nière de s’ex­po­ser au risque d’avoir un en­fant condam­né à res­ter sans père et d’ex­po­ser ain­si son groupe fa­mi­lial à une double im­pu­re­té. D’abord, celle de la confu­sion dans les li­gnages et dans les hé­ri­tages. En­suite, celle du déshon­neur des hommes du groupe qui, parce qu’ils n’ont pas pu em­pê­cher leur fille d’être pé­né­trée, sont eux-mêmes sym­bo­li­que­ment pé­né­trés et ra­va­lés à un rang pa­triar­ca­le­ment in­fé­rieur, ce­lui de femme. Pour ne pas me­na­cer l’uni­té du groupe, son pa­tri­moine, son hon­neur et sa sé­cu­ri­té li­gna­gère, la vir­gi­ni­té de la femme était le seul « contra­cep­tif » sûr.

À par­tir de la fin des an­nées 1960, au Ma­roc, la so­cié­té s’est ache­mi­née vers une dé­fi­ni­tion au ra­bais de la vir­gi­ni­té, en la ré­dui­sant à la seule pré­ser­va­tion de l’hy­men. Les jeunes filles avaient com­men­cé à avoir des pra­tiques sexuelles sans être dé­flo­rées ; dans ce cas, elles sont so­cia­le­ment consi­dé­rées comme vierges. D’autres se font re­faire un hy­men grâce à une opé­ra­tion chi­rur­gi­cale ou s’en achètent un en plas­tique rem­pli d’un li­quide rou­geâtre. Pour une mi­no­ri­té éclai­rée par l’éthique sexuelle mo­derne, l’hy­men n’est plus la ca­pi­tale du corps de la jeune fille ou le seul ca­pi­tal qu’elle puisse in­ves­tir dans le mar­ché ma­tri­mo­nial. Pour la ma­jo­ri­té des gens, vul­ga­ri­ser le sa­voir po­si­tif sur l’hy­men (en dé­mon­trant qu’il ne peut pas être la preuve for­melle de la vir­gi­ni­té) ne suf­fi­ra pas à pro­vo­quer une ré­vo­lu­tion sexuelle : l’en­jeu ré­side plu­tôt dans la lutte pour la re­con­nais­sance du droit (hu­main) des jeunes filles à la sexua­li­té.

Au Ma­roc, quelles sont les sources d’in­for­ma­tion en ma­tière de sexua­li­té ?

Les trois prin­ci­pales sont : la com­mu­ni­ca­tion entre pairs, les chaînes étran­gères et In­ter­net. Les pairs sont soit con­teurs d’ex­pé­riences per­son­nelles, soit fa­ci­li­ta­teurs de ren­contres quand ils aident un ami no­vice à « dra­guer » ou à se rendre chez une tra­vailleuse sexuelle la pre­mière fois. Cet échange se fait dans le res­pect des fron­tières sexuelles, soit entre gar­çons, soit entre filles. L’écran, quant à lui, reste le prin­ci­pal ca­nal de ré­cep­tion de l’in­for­ma­tion et de l’édu­ca­tion sexuelles. Plus de 70% de jeunes oc­cupent leur temps libre à re­gar­der la té­lé­vi­sion ou à vi­sion­ner des films por­no­gra­phiques sur le Web. Les gar­çons y ap­prennent à em­bras­ser, à chan­ger de po­si­tions sexuelles et dé­couvrent la sexua­li­té orale et anale. Les filles se jus­ti­fient en par­lant de la né­ces­si­té d’avoir une culture sexuelle avant le ma­riage. Les jeunes dé­fendent ain­si l’écran comme leur « maître sexuel » puisque ni la fa­mille, ni l’école, ni les mé­dias na­tio­naux ne leur parlent d’éro­tisme. L’écran ré­pond à un be­soin en com­blant une la­cune im­por­tante dans la pseu­do-édu­ca­tion sexuelle re­çue, ja­mais dis­pen­sée en tant que telle.

Il n’existe pas de po­li­tique sexuelle pu­blique en tant que telle et le mot « sexua­li­té » est qua­si absent de tout ce qui est ins­ti­tu­tion­nel. À par­tir des an­nées 1980, des cours sont don­nés aux col­lé­giens et aux ly­céens (seuls ceux sco­la­ri­sés donc) sur l’ana­to­mie hu­maine, la re­pro­duc­tion et l’im­mu­no­dé­fi­cience, sur la chas­te­té et la fi­dé­li­té, au sein de ce qui fut ap­pe­lé « Édu­ca­tion en ma­tière de po­pu­la­tion ». Mal­gré leurs li­mites, ils sus­citent beau­coup de ré­sis­tances par­mi les élèves, leurs pa­rents et les en­sei­gnants eux-mêmes. À par­tir de 2012, une stra­té­gie na­tio­nale de la san­té de re­pro­duc­tion, consi­dé­rée comme en­glo­bant la sexua­li­té, est ins­tau­rée : l’ac­cent est mis sur la pré­va­lence contra­cep­tive, la ma­ter­ni­té sans risque, la pré­ven­tion des in­fec­tions sexuel­le­ment trans­mis­sibles, la lutte contre la vio­lence à l’égard des femmes. La ques­tion des in­ter­rup­tions vo­lon­taires de la gros­sesse (IVG) ne fait pas par­tie de la stra­té­gie na­tio­nale, ce qui conduit à de nom­breux avor­te­ments clan­des­tins ou à ce que les jeunes femmes de­viennent mères cé­li­ba­taires.

Au Ma­roc, trois dé­par­te­ments mi­nis­té­riels – Édu­ca­tion na­tio­nale, San­té et Af­faires is­la­miques – gèrent le dos­sier de la sexua­li­té de ma­nière sé­pa­rée. Il n’existe au­cune in­té­gra­tion entre les pro­grammes des trois mi­nis­tères, au­cun ob­jec­tif uni­fi­ca­teur clai­re­ment éta­bli et, par consé­quent, au­cun agen­da gou­ver­ne­men­tal sur la ques­tion sexuelle. La so­cié­té ci­vile est plus en­tre­pre­nante à ce su­jet ; elle est tou­te­fois obli­gée de res­pec­ter, for­mel­le­ment du moins, les normes sexuelles is­la­miques de l’hé­té­ro-nor­ma­ti­vi­té et du ma­riage. Ses moyens et son au­dience sont éga­le­ment li­mi­tés.

Peut-on com­men­cer à abor­der/édu­quer à la sexua­li­té au­tre­ment que par le Si­da et les ma­la­dies sexuel­le­ment trans­mis­sibles ?

Pour les pou­voirs pu­blics de la ma­jo­ri­té des pays arabes, ces ma­la­dies ont été un pré­texte po­li­ti­que­ment cor­rect pour en­tre­prendre des études sur les com­por­te­ments sexuels à des fins pré­ven­tives. Ce fut éga­le­ment le cas de la contra­cep­tion et du plan­ning fa­mi­lial à par­tir des an­nées 1960. En ef­fet, afin de lut­ter contre une dé­mo­gra­phie ga­lo­pante consi­dé­rée (à tort) comme source de sous-dé­ve­lop­pe­ment, les pou­voirs pu­blics ont abor­dé la sexua­li­té à par­tir du pa­ra­digme d’une na­ta­li­té à contrô­ler. Dans les deux cas, une édu­ca­tion sexuelle qui ne dit pas son nom s’est en­sui­vie, consis­tant dans le pre­mier cas à pro­mou­voir l’usage du pré­ser­va­tif comme moyen d’évi­ter le VIH et, dans le se­cond cas, à pro­mou­voir la pi­lule contra­cep­tive et le sté­ri­let pour pla­ni­fier les nais­sances.

« Les pays arabes doivent par­ve­nir à dire à leurs “ci­toyens” des deux sexes que la sexua­li­té est un droit en soi et pour soi […]. » De l’irak (en bas à gauche) au Ma­roc (ci-contre), en pas­sant par le Li­ban (ci-des­sous), les femmes agissent pour dé­non­cer les abus dont elles sont vic­times.

Tant que la sexua­li­té pré­con­ju­gale est condam­née par l’is­lam, le droit pé­nal et les normes so­ciales, elle ne peut être per­çue comme un droit hu­main à consa­crer en tant que tel et, a for­tio­ri, comme une ac­ti­vi­té éro­tique à pro­mou­voir. Tant que l’édu­ca­tion sexuelle est so­cia­le­ment per­çue comme un ap­pren­tis­sage des tech­niques éro­tiques, elle est re­fu­sée aux cé­li­ba­taires pour ne pas les pré­ci­pi­ter dans la « dé­bauche ».

Est-ce pos­sible de sé­pa­rer la sexua­li­té/plai­sir de la pro­créa­tion ou se­rait-ce l’ef­fri­te­ment de la do­mi­na­tion mas­cu­line ?

En 1960, la femme ma­ro­caine met­tait au monde sept en­fants en moyenne ; en 2014, cet in­dice est des­cen­du à 2,2, no­tam­ment avec l’usage des contra­cep­tifs au sein des couples ma­riés. Mais la do­mi­na­tion mas­cu­line ne s’est pas ef­fri­tée pour au­tant, car la tra­di­tion mu­sul­mane a tou­jours re­con­nu à l’épouse le droit au plai­sir comme elle a re­con­nu au couple le droit au coït in­ter­rom­pu à des fins contra­cep­tives. Au contraire, la mas­cu­li­ni­té n’a cher­ché qu’à se for­ti­fier à coups d’aphro­di­siaques pour faire face à un dé­sir fé­mi­nin per­çu comme in­sa­tiable. La dis­so­cia­tion entre sexua­li­té et pro­créa­tion est plus vi­sible dans le cadre de la sexua­li­té pré­con­ju­gale, qui ne re­cherche que le plai­sir. Mais, là aus­si, do­mi­na­tion mas­cu­line et vi­ri­li­té conti­nuent de s’exer­cer dans la me­sure où la sexua­li­té fé­mi­nine pré­con­ju­gale, prin­ci­pa­le­ment hé­té­ro­sexuelle, n’ose pas s’as­su­mer en­core. Pas de les­bia­nisme fé­mi­niste ra­di­cal iden­ti­taire an­ti­phal­lo­crate non plus. Dans la plu­part des cas, les jeunes filles sont à la re­cherche d’hommes vi­rils, sol­vables et gé­né­reux. Ce fai­sant, les hommes pro­fitent d’une de­mande sexuelle fé­mi­nine pré­con­ju­gale sous-ver­ba­li­sée tout en la condam­nant comme dé­bauche. En la condam­nant, ils confortent leur do­mi­na­tion et as­su­jet­tissent da­van­tage les femmes à leur hé­gé­mo­nie hé­té­ro-nor­ma­tive pa­triar­cale.

La re­ven­di­ca­tion du plai­sir fé­mi­nin et l’au­to­no­mi­sa­tion des femmes par le tra­vail signent-elles la fin du pa­triar­cat ?

Le plai­sir fé­mi­nin est re­con­nu par le pa­triar­cat quand il est re­cher­ché dans la re­la­tion hé­té­ro­sexuelle, mais de­vient sub­ver­sif du pa­triar­cat quand il y a re­fus de tout échange sexuel avec les hommes. En re­vanche, l’au­to­no­mi­sa­tion de la femme par le tra­vail sub­ver­tit la base fon­da­men­tale du pa­triar­cat, cette di­vi­sion sexuelle du tra­vail entre un homme pro­duc­tif et une femme re­pro­duc­tive (éco­no­mi­que­ment dé­pen­dante). L’em­ploi ré­mu­né­ré au­to­no­mise la femme dans la me­sure où elle peut se prendre en charge et vivre seule. Une femme sans re­ve­nu a le choix entre soit su­bir la vio­lence conju­gale et être en­tre­te­nue, soit re­fu­ser la vio­lence et être ex­po­sée à la men­di­ci­té, à la re­cherche d’une aide so­ciale ou au tra­vail sexuel. Mal­heu­reu­se­ment, le fé­mi­nisme ma­ro­cain ne re­ven­dique pas en­core l’ex­ter­na­li­sa­tion du tra­vail do­mes­tique et/ou un quo­ta ou une pa­ri­té dans le tra­vail do­mes­tique. Il ne re­ven­dique pas que les hommes fassent un cer­tain nombre d’heures de tra­vail do­mes­tique. Car, pour que la pa­ri­té soit at­teinte dans l’es­pace pu­blic, il faut, à dé­faut d’ex­ter­na­li­sa­tion, qu’elle ait son pen­dant dans l’es­pace pri­vé. La conci­lia­tion entre vie fa­mi­liale et vie pro­fes­sion­nelle est un dé­fi qui doit être éga­le­ment im­po­sé aux hommes. Il s’agit de dé­fé­mi­ni­ser ce dé­fi. Pour ce­la, une ré­vo­lu­tion des normes de genre est à ac­com­plir. Au Ma­roc, les hommes sont en re­tard, n’ayant pas fait leurs preuves dans le par­tage du tra­vail do­mes­tique. Pour ce­la, ils doivent re­fu­ser l’ac­cep­tion pa­triar­cale de la mas­cu­li­ni­té.

Dans les pays arabes, l’éga­li­té des sexes passe-t-elle par une po­li­tique pu­blique/édu­ca­tion ci­toyenne sur la base de l’éga­li­té homme/femme, d’une sexua­li­té in­for­mée et consen­tie ?

L’édu­ca­tion sexuelle com­pré­hen­sive est une édu­ca­tion ci­toyenne dans la me­sure où elle ins­ti­tue la re­la­tion homme-femme comme une re­la­tion égale dé­nuée de toute forme de vio­lence. Cette édu­ca­tion ne peut elle-même s’ins­ti­tuer s’il n’y a pas de po­li­tique sexuelle éga­li­taire, s’il n’y a pas de réelle vo­lon­té d’éga­li­té entre les hommes et les femmes en tant qu’ac­teurs sexuels ayant les mêmes droits sexuels et re­pro­duc­tifs. Les pays arabes doivent par­ve­nir à dire à leurs « ci­toyens » des deux sexes que la sexua­li­té est un droit en soi et pour soi, que la sexua­li­té vé­ri­table n’est pas im­po­sée aux femmes, qu’elles ont droit à une vie sexuelle, quelle que soit leur si­tua­tion ma­tri­mo­niale. Ces pays ne par­vien­dront à éli­mi­ner ces pa­tho­lo­gies so­ciales (im­pé-

ra­tif de la vir­gi­ni­té, condam­na­tion des rap­ports sexuels pré­ma­ri­taux consen­tis, ma­riages pré­coces, gros­sesses in­vo­lon­taires, avor­te­ments clan­des­tins…) qu’au prix d’une dé­mo­cra­ti­sa­tion vé­ri­table qui, elle seule, peut en­traî­ner une mo­der­ni­té sexuelle. Cette mo­der­ni­té est sé­cu­la­ri­sa­tion de la sexua­li­té (ver­sus re­li­gieux), prio­ri­sa­tion du plai­sir (ver­sus pro­créa­tion) et an­ti­dis­cri­mi­na­tion entre ac­teurs sexuels (pas de hié­rar­chie sur la base de l’iden­ti­té de genre et de l’orien­ta­tion sexuelle).

Dans le monde arabe, les pra­tiques sexuelles pré­con­ju­gales et hors ma­riage sont-elles ana­ly­sées comme une li­bé­ra­li­sa­tion ou comme un chaos ? Ce­la re­met-il en cause le contrat so­cial is­la­mique ?

Ni pen­dant les « prin­temps arabes » de 2011 ni après, on ne trouve de re­ven­di­ca­tion so­ciale et/ou po­li­tique de li­bé­ra­tion sexuelle. Dans des pays comme le Ma­roc, la Tu­ni­sie et l’égypte, il y avait dé­jà, bien avant ces ré­vo­lu­tions, une li­bé­ra­li­sa­tion du sexuel, un lais­ser-faire mal­gré la sé­vé­ri­té de la loi parce qu’il est im­pos­sible de pé­na­li­ser tous les « dé­lits » sexuels (de plus en plus nom­breux) et parce que la so­cié­té a évo­lué en com­men­çant à ac­cep­ter et à ba­na­li­ser des com­por­te­ments sexuels « illé­gaux ». Cette li­bé­ra­li­sa­tion n’est pas li­bé­ra­tion dans la me­sure où les normes et les lois sexuelles res­tent conser­va­trices. De­puis les an­nées 1980 en ef­fet, il existe une sorte d’ex­plo­sion sexuelle mar­quée par la grande fré­quence des pra­tiques sexuelles pré­con­ju­gales, ex­tracon­ju­gales, pros­ti­tu­tion­nelles et ho­mo­sexuelles. De­puis cette époque, muf­tis et idéo­logues du dji­ha­do-ter­ro­risme ont, pour rendre lé­gales des pra­tiques sexuelles non re­con­nues par l’is­lam des pou­voirs pu­blics, ré­ha­bi­li­té des formes de ma­riage is­la­miques contro­ver­sées telles que l’union tem­po­raire de jouis­sance ou celle de do­na­tion sexuelle de soi (d’une femme à un homme). Les « prin­temps arabes » n’ont rien chan­gé à cet état des choses, car la cri­tique de la mi­sère sexuelle de la jeu­nesse arabe n’a pas été l’un de leurs mo­teurs. En ef­fet, les jeunes eux-mêmes n’ont ja­mais de­man­dé que leur sexua­li­té soit re­con­nue comme un droit (sans le de­voir de ma­riage, ce qui per­met d’avoir des rap­ports sexuels). De la fin des an­nées 1960 jus­qu’à nos jours, ils se contentent de vo­ler un plai­sir sexuel bri­co­lé à tra­vers des pra­tiques pal­lia­tives dans des es­paces in­adé­quats.

Faute de moyens, les jeunes se ma­rient de plus en plus tard. Le ma­riage tem­po­raire se­rait-il une so­lu­tion pour per­mettre à une jeu­nesse de se connaître, ac­cé­dant à ses dé­si­rs et be­soins ?

Le ma­riage tem­po­raire est une so­lu­tion is­la­mi­que­ment plau­sible pour les chiites, mais il est n’est pas re­con­nu par les sun­nites. L’en­jeu est de ne plus voir dans sa condam­na­tion sun­nite un dogme in­ébran­lable. Ce se­rait une so­lu­tion à moyen terme dans l’at­tente d’une re­con­nais­sance ju­ri­dique des pra­tiques sexuelles pré­ma­ri­tales exis­tantes.

Ces pra­tiques de­viennent pro­gres­si­ve­ment des normes et doivent de­ve­nir une source de loi. Elles ont fait ex­plo­ser le cadre du ma­riage comme seul cadre ef­fec­tif de la sexua­li­té. Le fait sexuel pré­con­ju­gal est donc en avance par rap­port aux normes et aux lois re­li­gieuses. Dé­sor­mais, l’uni­té et l’adé­qua­tion entre normes et pra­tiques sexuelles ne peuvent se faire que par et dans la sé­cu­la­ri­sa­tion, la norme re­li­gieuse ne pou­vant plus être im­po­sée à tous par la force. Quand elle l’est, elle n’est res­pec­tée par tous qu’en ap­pa­rence, car en vé­ri­té, elle est tra­hie, vio­lée. Son main­tien fait par­tie d’une hy­po­cri­sie ins­ti­tu­tion­na­li­sée qui donne une cer­taine lé­gi­ti­mi­té aux pou­voirs en place.

L’ex­plo­sion dé­mo­gra­phique et de forts taux de chô­mage me­nacent l’éco­no­mie de cer­tains pays de la ré­gion. Eu égard aux croyances re­li­gieuses, peut-on abor­der la ques­tion de la contra­cep­tion ou du plan­ning fa­mi­lial ?

Cette ques­tion a été abor­dée et tran­chée dès les an­nées 1960 au Ma­roc, en Tu­ni­sie, en Égypte, et plus tard en Al­gé­rie. Pour s’im­plan­ter et réus­sir, des pro­grammes de pla­ni­fi­ca­tion fa­mi­liale ont eu re­cours à des théo­lo­giens d’état pour lé­gi­ti­mer is­la­mi­que­ment la contra­cep­tion. La tâche n’était pas ar­due étant don­né que le coït in­ter­rom­pu a été ren­du li­cite par le pro­phète

Ma­ho­met à des fins contra­cep­tives. Aus­si, pas­ser d’une tech­nique contra­cep­tive pri­vée à une po­li­tique na­tio­nale de plan­ning fa­mi­lial n’a-t-il pas été un ob­jec­tif dif­fi­cile à at­teindre. Bien en­ten­du, cette po­li­tique a été adop­tée par les pays arabes qui ont be­soin de la par­ti­ci­pa­tion des femmes au mar­ché de l’em­ploi pour réa­li­ser plus de crois­sance, ce qui les a re­la­ti­ve­ment li­bé­rées de leur rôle hy­gié­niste (ce­lui de re­po­ser l’homme tra­vailleur dans un foyer bien en­tre­te­nu) et re­pro­duc­teur (la fé­con­di­té maxi­male ayant été dé­fi­nie comme un fac­teur de sous-dé­ve­lop­pe­ment).

Des mo­di­fi­ca­tions des lois por­tant sur le sta­tut per­son­nel sont-elles né­ces­saires/pos­sibles pour af­fer­mir les prin­cipes de l’éga­li­té homme/femme ? La so­cié­té ci­vile pro­gres­siste peut-elle faire pas­ser ce mes­sage ?

C’est dans les champs de la fa­mille et de la sexua­li­té que le prin­cipe de l’éga­li­té homme/femme ren­contre le plus de ré­sis­tance. D’abord, parce que ces champs sont an­crés dans le bio­lo­gique (se­lon une pers­pec­tive pa­triar­cale do­mi­nante re­prise par la so­cio­bio­lo­gie) ; en­suite, parce qu’ils sont ré­gu­lés par des textes re­li­gieux dits ca­té­go­riques qui consacrent l’in­éga­li­té homme/femme en ma­tière de droits sur la base de leur dif­fé­rence bio­lo­gique et de leurs rôles so­ciaux, rai­son pour la­quelle des mo­di­fi­ca­tions des lois por­tant sur le sta­tut per­son­nel re­pré­sentent un en­jeu stra­té­gique pour ga­gner la ba­taille de l’éga­li­té. Certes, les as­so­cia­tions fé­mi­nistes ont réus­si à faire chan­ger cer­tains codes arabes de la fa­mille pour ar­ra­cher cer­tains droits aux femmes : di­vorce pour in­com­pa­ti­bi­li­té ou par re­fus du dé­sir de bi­ga­mie de l’époux… Ces ac­quis ont été ob­te­nus grâce à une conci­lia­tion entre l’is­lam et un fé­mi­nisme dit laïc, ce der­nier ayant im­po­sé une lec­ture contex­tua­li­sée, donc moins lit­té­rale, des textes re­li­gieux. Mais il reste beau­coup à faire au ni­veau de l’ap­pli­ca­tion des droits ac­quis et de ceux qui res­tent à conqué­rir. À titre d’exemple, il fau­drait adop­ter une loi qui oblige l’homme à re­con­naître un en­fant na­tu­rel sur la base d’un test ADN po­si­tif pour ne pas lais­ser la mère se dé­battre toute seule dans les dif­fi­cul­tés, son en­fant étant mis en si­tua­tion de han­di­cap so­cial dès le dé­part. Au-de­là des autres droits qui res­tent à conqué­rir, le mes­sage de l’éga­li­té n’a pas été suf­fi­sam­ment ex­pli­qué et vul­ga­ri­sé par les ins­ti­tu­tions ou par le fé­mi­nisme as­so­cia­tif, d’où beau­coup de ré­sis­tance mas­cu­line à l’éga­li­té.

Peut-il exis­ter un pro­jet de so­cié­té qui aug­men­te­rait la re­pré­sen­ta­tion et la vi­si­bi­li­té des femmes dans les ins­tances de dé­ci­sion ré­gio­nales, na­tio­nales et in­ter­na­tio­nales ?

Au Ma­roc, la chambre basse du Par­le­ment compte 21% de femmes, pour­cen­tage at­teint uni­que­ment grâce à l’adop­tion consen­suelle d’une liste na­tio­nale fé­mi­nine spé­ci­fique. L’en­ga­ge­ment des forces po­li­tiques dans ce sens reste faible. De son cô­té, le mou­ve­ment fé­mi­niste ma­ro­cain est frag­men­té, soit par sa dé­pen­dance po­li­tique, soit par ses ri­va­li­tés in­ternes. Par consé­quent, un double dé­fi est à re­le­ver : d’une part, ce­lui de la va­lo­ri­sa­tion so­ciale de la par­ti­ci­pa­tion et du lea­der­ship fé­mi­nin dans la vie po­li­tique (res­pon­sa­bi­li­té et prise de dé­ci­sion) ; d’autre part, ce­lui de l’ex­ploi­ta­tion fé­mi­niste de la par­ti­ci­pa­tion po­li­tique fé­mi­nine afin de pro­po­ser des lois qui vont dans le sens de l’éga­li­té, de la pa­ri­té et de l’au­to­no­mie des femmes. Or l’en­jeu de l’éga­li­té/pa­ri­té ne fait pas l’una­ni­mi­té ; des par­tis is­la­mistes lui pré­fèrent l’op­tion dis­cri­mi­na­toire de la spé­ci­fi­ci­té, de la com­plé­men­ta­ri­té et de l’équi­té entre les sexes. Cette mise à l’écart des no­tions d’éga­li­té et de pa­ri­té est en­core plus mar­quée dans les mo­nar­chies du Golfe, do­mi­nées par le sexisme du « wah­ha­bisme » et ce­lui des Frères mu­sul­mans.

So­cio­logue, consul­tant en san­té sexuelle et re­pro­duc­tive ; au­teur de Tran­si­tion sexuelle : Entre genre et is­la­misme (L’har­mat­tan, 2017)

Existe-t-il une po­li­tique sexuelle pu­blique (stra­té­gie, pro­gramme édu­ca­tif, etc.) ?

Un bé­né­vole de l’as­so­cia­tion ma­ro­caine de pla­ni­fi­ca­tion fa­mi­liale in­forme sur les ma­la­dies sexuel­le­ment trans­mis­sibles, sur une plage de Te­ma­ra, en août 2008.

Ses­sion d’in­for­ma­tion sur le Si­da au­près de femmes, à Mo­ham­me­dia, au Ma­roc, en avril 2009.

Dans les so­cié­tés ara­bo-mu­sul­manes, s’ai­mer li­bre­ment n’est pas en­core un droit ac­quis pour tous.

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