Les mul­tiples pa­ra­doxes du ci­né­ma al­gé­rien

Moyen-Orient - - SOMMAIRE - Laurent Beur­de­ley

Au len­de­main de l’in­dé­pen­dance, en 1962, et du­rant les an­nées 1970, le sep­tième art al­gé­rien connaît une pé­riode faste avec une pro­duc­tion (sous mo­no­pole d’état) d’une di­zaine de films par an, es­sen­tiel­le­ment consa­crée à l’épo­pée du mou­ve­ment de li­bé­ra­tion na­tio­nale ; des oeuvres mé­mo­rielles se si­tuant aux an­ti­podes du ci­né­ma co­lo­nial où « “l’in­di­gène” ap­pa­rais­sait comme un être muet, évo­luant dans des dé­cors et des si­tua­tions “exo­tiques” » (1). Puis le sec­teur est tom­bé en désué­tude, avant le re­nou­veau de la dé­cen­nie 2000 (2).

Le « ci­né­ma moud­ja­hid » des an­nées 1960 et 1970, ho­no­rant la mé­moire de ceux qui ont lut­té pour l’in­dé­pen­dance – moud­ja­hid vou­lant dire « mar­tyr » en arabe –, fut à l’ori­gine d’une fil­mo­gra­phie puis­sante, à l’ins­tar de La Ba­taille d’al­ger, de Gillo Pon­te­cor­vo (1966), ou Le Vent des Au­rès (1966), de Mo­ham­med La­kh­dar-ha­mi­na, il­lus­tra­tion de ré­cits épiques qui culmi­nèrent avec Chro­nique des an­nées de braise (1975), du même au­teur, qui fut cou­ron­né au Fes­ti­val de Cannes par la Palme d’or en 1975 (seule dis­tinc­tion jus­qu’à pré­sent dé­cer­née à un réa­li­sa­teur du conti­nent afri­cain). À cette époque, plu­sieurs ci­néastes ra­content éga­le­ment la construc­tion de l’état al­gé­rien et de ses idéaux ou abordent le sta­tut et l’éman­ci­pa­tion des femmes : Lei­la et les autres (1977), de Sid Ali Ma­zif ; La Nou­ba des femmes du mont Che­noua (1977), d’as­sia Dje­bar ; Le Char­bon­nier (1973), de Mo­ha­med Boua­ma­ri. Quelques met­teurs en scène se dis­tan­cient de toute « glo­ri­fi­ca­tion idéo­lo­gique » comme Mer­zak Al­louache qui, avec Omar Gat­la­to (1976), met au jour avec hu­mour les non-dits de la so­cié­té, les­quels tra­duisent les ma­laises d’une jeu­nesse dé­jà confron­tée au chô­mage, à la sé­pa­ra­tion des sexes. Une li­ber­té de ton est éga­le­ment in­dé­niable dans Ta­hia ya Di­dou (1971), où Mo­ha­med Zi­net par­vient à dé­tour­ner ce qui de­vait être un do­cu­men­taire sur Al­ger en une oeuvre ori­gi­nale, poé­tique, où co­existent le

bur­lesque et de tra­giques ré­mi­nis­cences du pas­sé. En 1979, Nah­la, de Fa­rouk Be­lou­fa, est l’un des rares longs mé­trages à trai­ter de réa­li­tés étran­gères au pays et s’avère le plus abou­ti des films sur la gauche arabe. Au dé­but de la dé­cen­nie sui­vante, plu­sieurs réa­li­sa­teurs tournent sur le thème du dé­ra­ci­ne­ment et l’émi­gra­tion – dont Le Thé au ha­rem d’ar­chi­mède (1984), de Meh­di Cha­ref – sans que la veine des films de guerre se ta­risse.

• Du ré­veil ré­vo­lu­tion­naire à une in­dus­trie ex­sangue

L’époque est flo­ris­sante, les ci­né­mas font salle comble ; pas tou­jours d’ailleurs pour dé­cou­vrir les pro­duc­tions na­tio­nales, les films amé­ri­cains, égyp­tiens et in­diens étant ap­pré­ciés du pu­blic. On dé­nombre éga­le­ment des ci­né-clubs in­dé­pen­dants, tan­dis que les ci­né­bus sillonnent les coins les plus re­cu­lés du pays. À par­tir de 1970, le ré­seau des salles de la ci­né­ma­thèque d’al­ger ré­par­ties dans les grandes villes pro­pose des films ap­par­te­nant au ré­per­toire mon­dial et échap­pant à la cen­sure. La pré­sence d’écoles vouées aux mé­tiers du ci­né­ma contri­bue au dy­na­misme du sec­teur. Mais le dé­clin s’amorce en 1986 avec la dé­té­rio­ra­tion de l’éco­no­mie (consé­cu­tive à la chute du prix des hy­dro­car­bures) et son co­rol­laire, la ré­duc­tion dras­tique des cré­dits dis­po­nibles. L’état se désen­gage, un phé­no­mène qui s’ac­cé­lère avec la dé­gra­da­tion du contexte po­li­tique et sé­cu­ri­taire.

Les salles tombent pro­gres­si­ve­ment en désué­tude dans les an­nées 1980. Les mu­ni­ci­pa­li­tés qui as­su­raient leur ges­tion de­puis 1967 sont au­to­ri­sées à confier leur gé­rance à des par­ti­cu­liers. Or ces der­niers les dé­tournent de leurs fonc­tions ori­gi­nelles et les conver­tissent en es­paces com­mer­ciaux ou fes­tifs ; d’autres, à par­tir de sup­ports vi­déo pi­ra­tés, ne pro­jettent que des films sans im­por­tance, voire à ca­rac­tère por­no­gra­phique. Le nombre de spec­ta­teurs dé­croît et, du­rant les an­nées noires (1992-2002), les ci­né­mas sus­pec­tés de toutes les tur­pi­tudes sont dé­ser­tés ; la ci­né­ma­thèque d’al­ger pour­suit néan­moins son ac­ti­vi­té, mais avec une pro­gram­ma­tion res­treinte. Le sep­tième art n’est plus alors une pré­oc­cu­pa­tion des pou­voirs pu­blics. De nom­breux réa­li­sa­teurs fuient le pays et s’ins­tallent en France ; seuls quelques-uns conti­nuent à tour­ner en Al­gé­rie, dont Mer­zak Al­louache, Ma­lek Bens­maïl ou Ab­der­rah­mane Bou­guer­mouh. En 1998, l’état met fin à l’ac­ti­vi­té des en­tre­prises pu­bliques de pro­duc­tion et de dis­tri­bu­tion (ENPA et CAAIC).

• Un pro­ces­sus créa­tif dy­na­mique mais semé d’em­bûches

De­puis la fin de la guerre ci­vile, la pro­duc­tion de films connaît une cer­taine em­bel­lie. Tou­te­fois, avec des salles de­ve­nues une den­rée rare (se­lon le mi­nis­tère de la Cul­ture, en 2015, 95 % des 400 salles n’étaient pas ou plus en fonc­tion­ne­ment), conju­guées à un ré­seau de dis­tri­bu­tion presque in­exis­tant, les réa­li­sa­teurs éprouvent les pires dif­fi­cul­tés à sor­tir leurs films en Al­gé­rie. Cette frus­tra­tion est telle qu’elle jus­ti­fie­rait, se­lon cer­tains ar­tistes, que leurs oeuvres soient pi­ra­tées. C’est l’es­poir qu’ex­pose no­tam­ment Has­sen Fe­rha­ni, au­teur de Dans ma tête un rond-point (2015), lors­qu’il sou­ligne que l’in­for­mel a contri­bué à sau­ver la ci­né­phi­lie dans un pays sans ci­né­mas (3). Si la consom­ma­tion ci­né­ma­to­gra­phique s’est ain­si di­ver­si­fiée (grâce aux an­tennes pa­ra­bo­liques, DVD pi­ra­tés, té­lé­char­ge­ment, strea­ming), d’au­cuns avancent ju­di­cieu­se­ment que rien ne sau­rait rem­pla­cer la ma­gie du grand écran. Pa­ra­doxa­le­ment, de­puis une di­zaine d’an­nées, di­vers évé­ne­ments ci­né­ma­to­gra­phiques se dé­roulent dans le pays (Fes­ti­val in­ter­na­tio­nal d’oran du film arabe, Fes­ti­val in­ter­na­tio­nal du film en­ga­gé d’al­ger, Fes­ti­val cultu­rel na­tio­nal an­nuel du film ama­zigh, Fes­ti­val d’an­na­ba du film mé­di­ter­ra­néen). Par­mi ceux-ci, les Ren­contres ci­né­ma­to­gra­phiques de Bé­jaïa oc­cupent une place à part. Outre que cette ma­ni­fes­ta­tion n’est pas or­ga­ni­sée par le mi­nis­tère de la Cul­ture, mais doit son exis­tence à une équipe de bé­né­voles réunis au sein de l’as­so­cia­tion Pro­ject’heurts, sa sin­gu­la­ri­té tient éga­le­ment au fait qu’elle n’at­tri­bue au­cune ré­com­pense ; chaque oeuvre pro­je­tée (sé­lec­tion­née sans in­ter­ven­tion de l’état) est re­pré­sen­tée par un membre de l’équipe tech­nique et donne lieu à dé­bat avec les spec­ta­teurs. C’est un es­pace de dif­fu­sion rare et pri­mor­dial pour les jeunes met­teurs en scène qui sus­cite l’en­goue­ment d’un pu­blic de pas­sion­nés.

En amont, le pro­ces­sus de créa­tion est ar­du, ci­néastes et pro­duc­teurs ne pou­vant comp­ter que sur le Fonds de dé­ve­lop­pe­ment de l’art, de la tech­nique et de l’in­dus­trie ci­né­ma­to­gra­phique, qui dé­pend du mi­nis­tère de la Cul­ture et fi­nance tant la pro­duc­tion, la post­pro­duc­tion, la dis­tri­bu­tion, l’ex­ploi­ta­tion, les équi­pe­ments des salles que la pré­ser­va­tion du pa­tri­moine fil­mique. À l’ori­gine, ce fonds était ali­men­té par les re­ve­nus de la billet­te­rie, mais avec des salles closes, non fonc­tion­nelles ou vides, les re­cettes se sont ef­fon­drées ; cette dé­fi­cience fut alors com­pen­sée par le ver­se­ment de sub­ven­tions pu­bliques. Les pro­jets d’oeuvres ci­né­ma­to­gra­phiques dé­po­sés par les pro­duc­teurs sont sou­mis à une com­mis­sion de lec­ture (dont les membres sont dé­si­gnés par le mi­nistre de ce dé­par­te­ment) qui dé­cide (en cas d’avis fa­vo­rable) de l’oc­troi d’une aide di­recte ou qui est condi­tion­née à la ré­écri­ture du scé­na­rio. Mais l’opa­ci­té pré­vaut concer­nant les cri­tères pré­cis sur les­quels re­posent les films dé­cla­rés éli­gibles. Les cré­dits al­loués par l’état ne couvrent que 10 à 15 % du mon­tant glo­bal d’un long mé­trage. Contrai­re­ment à la France, la té­lé­vi­sion pu­blique ne contri­bue que fai­ble­ment à la pro­duc­tion des films et ne dif­fuse pas les oeuvres qu’elle a sou­te­nues.

Quant aux nou­velles chaînes de té­lé­vi­sion pri­vées (ap­pa­rues en 2012), elles sont en­clines à dif­fu­ser des films amé­ri­cains ou fran­çais, plu­tôt que de par­ti­ci­per à la pro­duc­tion d’oeuvres al­gé­riennes. S’il est in­con­tes­table que les res­sources dis­pen­sées sont in­suf­fi­santes pour cou­vrir la fa­bri­ca­tion d’un film, plu­sieurs pro­duc­teurs ont bé­né­fi­cié d’un sou­tien éta­tique plus ou moins im­por­tant dans le cadre de di­verses ma­ni­fes­ta­tions cultu­relles (l’an­née de l’al­gé­rie en France, en 2003 ; Al­ger, ca­pi­tale de la cul­ture arabe 2007 ; le Fes­ti­val pan­afri­cain d’al­ger en 2009 ; Tlem­cen, ca­pi­tale de la cul­ture is­la­mique 2011 ; le cin­quan­tième an­ni­ver­saire de l’in­dé­pen­dance ; Constan­tine, ca­pi­tale de la cul­ture arabe 2015, etc.). En amont de ces cé­lé­bra­tions ponc­tuelles, cer­taines so­cié­tés de pro­duc­tion émergent, mo­ti­vées par l’ab­sence de prise de risque avec des longs mé­trages en­tiè­re­ment pris en charge par les de­niers pu­blics, mais né­gli­geant la phase de post­pro­duc­tion (mon­tage, éta­lon­nage) qui condi­tionne la pleine réus­site d’un film. De nom­breux pro­jets ain­si fi­nan­cés n’ont d’ailleurs ja­mais été ren­dus vi­sibles. Dé­pour­vu de po­li­tique glo­bale et co­hé­rente des­ti­née à en­cou­ra­ger et à pro­mou­voir le ci­né­ma, l’état semble plu­tôt agir au coup par coup. Scé­na­ri­sa­tion et ré­écri­ture ne font l’ob­jet d’au­cune aide pu­blique. L’unique dis­po­si­tif ac­ces­sible en Al­gé­rie est ce­lui du Bé­jaïa film la­bo­ra­toire (mis en place par Pro­ject’heurts), qui consiste à of­frir deux bourses à de jeunes pro­fes­sion­nels magh­ré­bins (com­pre­nant, outre un fi­nan­ce­ment, une ré­si­dence d’écri­ture du scé­na­rio ou de fi­na­li­sa­tion de mon­tage pen­dant plu­sieurs se­maines). La fi­lière ci­né­ma­to­gra­phique, qui ne dis­pose pas de stu­dios de tour­nage, souffre d’une ca­rence dras­tique en in­gé­nieurs du son et lu­mière, en ca­dreurs… Les salles de mon­tage, de mixage, d’éta­lon­nage font éga­le­ment dé­faut, si bien qu’il s’avère in­dis­pen­sable de s’adres­ser à des pres­ta­taires ex­té­rieurs, le plus sou­vent fran­çais.

• Des ci­néastes re­con­nus, une cen­sure ac­tive

De­puis 2000, la créa­tion ap­pa­raît di­ver­si­fiée et au­da­cieuse. À la fin de la dé­cen­nie 1990, c’est sur un sep­tième art en friche qu’est fon­dé à Al­ger le ci­né-club Ch­ry­sa­lide ; il de­vient un

vé­ri­table la­bo­ra­toire de ré­flexions pour les as­pi­rants réa­li­sa­teurs qui y ac­quièrent une large cul­ture ci­né­ma­to­gra­phique. Se­lon sa pré­si­dente, Dja­li­la Ka­di-ha­ni­fi, le pas­sage au ci­né-club de ci­néastes ta­len­tueux comme Ka­rim Mous­saoui, Has­sen Fe­rha­ni ou So­fia Djama a été dé­ci­sif pour leur choix pro­fes­sion­nel. Ka­rim Mous­saoui pré­cise à cet égard qu’il a ain­si « ap­pris com­ment un film se fait et com­ment une his­toire se ra­conte » (4). Les ci­néastes is­sus de la nou­velle gé­né­ra­tion (âgés de moins de 45 ans) sont pour la plu­part au­to­di­dactes. Has­sen Fe­rha­ni a, par exemple, fait ses pre­mières armes sur le tour­nage du pre­mier court mé­trage de Lyes Sa­lem, Cou­sines (2003), où il était scripte sta­giaire, puis il fut as­sis­tant de Ma­lek Bens­maïl ; Ka­rim Mous­saoui fut le col­la­bo­ra­teur de Ta­riq Te­guia sur In­land (2008).

Afin de pal­lier la contrac­tion des cré­dits d’état, les jeunes met­teurs en scène n’ont d’autres choix que de sol­li­ci­ter l’ap­pui de par­te­naires eu­ro­péens pour me­ner à bien leurs pro­jets, comme le Centre na­tio­nal du ci­né­ma et de l’image ani­mée (CNC) en France, et ce, d’au­tant que les banques en Al­gé­rie n’ont au­cune cul­ture de prêts en fa­veur de la pro­duc­tion ci­né­ma­to­gra­phique. Cette dé­marche n’est tou­te­fois pas exempte de cri­tiques, les ci­néastes étant ac­cu­sés de de­voir res­pec­ter une ligne de conduite. Ain­si, en 2001, le jour­na­liste Ab­dou Ben­ziane li­vrait ses ob­ser­va­tions : « Les réa­li­sa­teurs éta­blis en France, avant ou après “la grande ter­reur”, tentent de faire sur­vivre leur art à tra­vers les aides du CNC (Centre na­tio­nal du ci­né­ma), des ré­seaux de conni­vence et des chaînes TV eu­ro­péennes qui ap­pliquent, à la li­mite du code de l’in­di­gé­nat, une po­li­tique d’in­té­gra­tion. Avec l’obli­ga­tion non écrite de la perte d’une par­tie de son âme res­tée dans le ter­roir ori­gi­nel » (5). Quant aux pro­duc­teurs Ya­cine Boua­ziz et Fay­çal Ham­moum, ils es­timent que pour ob­te­nir des sub­sides eu­ro­péens, il faut op­ter pour l’un des trois thèmes sui­vants : le dé­part, le sta­tut de la femme ou la dé­cen­nie noire (6). L’abou­tis­se­ment des pro­jets ci­né­ma­to­gra­phiques né­ces­site sou­vent des mon­tages fi­nan­ciers com­plexes : la pro­duc­tion du pre­mier long mé­trage de Ka­rim Mous­saoui, En at­ten­dant les hi­ron­delles (2017), fut le fruit d’un dur che­mi­ne­ment avec une ré­si­dence d’écri­ture au Ma­roc, puis à la Ci­né­fon­da­tion à Pa­ris du­rant six mois et le sou­tien de so­cié­tés de pro­duc­tion

fran­çaise (Les Films Pel­léas) et al­gé­rienne (Pro­lé­go­mènes). Quant à la cen­sure, si elle est plu­tôt rare, elle a tou­jours eu cours. Par exemple, Les Folles An­nées du Twist (1983), de Mah­moud Zem­mou­ri, dé­mys­ti­fie avec dé­ri­sion l’hé­roïsme du Front de li­bé­ra­tion na­tio­nale (FLN) ; le film n’est sor­ti en salles que trois jours, le par­ti alors unique au pou­voir contrai­gnant les ex­ploi­tants à le dé­pro­gram­mer. Dé­lice Pa­lo­ma (2006), de Na­dir Mok­nèche, n’a pas ob­te­nu d’au­to­ri­sa­tion de dif­fu­sion en Al­gé­rie ; l’au­teur al­lègue que l’on au­rait mal pris le fait qu’il se mo­quait d’un per­son­nage cor­rom­pu, mi­nistre… des Droits de l’homme et de la So­li­da­ri­té (7). À la suite de pres­sions po­li­tiques, la pro­jec­tion de Vote Off, de Ka­mel Med­j­doub, pro­gram­mée aux Ren­contres ci­né­ma­to­gra­phiques de Bé­jaïa en sep­tembre 2016, fut an­nu­lée. Ce do­cu­men­taire sur l’élec­tion pré­si­den­tielle de 2014 est tom­bé sous le coup de la loi no 11-03 du 17 fé­vrier 2011 (re­la­tive à la ci­né­ma­to­gra­phie), qui sti­pule qu’un vi­sa préa­lable est exi­gé pour tout film pro­je­té dans une

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ma­ni­fes­ta­tion cultu­relle. En ré­ac­tion à ce cas de cen­sure, après un dé­bat or­ga­ni­sé entre le ci­néaste, le pro­duc­teur et le pu­blic sur le bien-fon­dé de cette ré­gle­men­ta­tion, une dé­cla­ra­tion fut adop­tée par les par­ti­ci­pants men­tion­nant, entre autres, que « cette in­ter­dic­tion vise de ma­nière ar­bi­traire et inepte à em­pê­cher chaque ci­toyen de jouir de son droit à la libre pa­role, qui est un droit cons­ti­tu­tion­nel. La ren­contre entre un film ou toute oeuvre ar­tis­tique et le pu­blic est une né­ces­si­té vi­tale comme le droit de rê­ver, de cri­ti­quer, de dé­battre. Il est ab­surde de per­sis­ter à igno­rer ce dé­sir, cette évi­dence » (8). Le do­cu­men­taire La Chine est en­core loin (2010), de Ma­lek Bens­maïl, a at­ten­du deux ans avant d’ob­te­nir son vi­sa d’ex­ploi­ta­tion ; en cause, cer­tains dé­tails qui au­raient in­dis­po­sé le mi­nis­tère de la Cul­ture, à l’ins­tar de la pous­sière que l’on aper­çoit dans une école co­ra­nique.

• Ra­con­ter l’al­gé­rie contem­po­raine

De­puis 2000, le ci­né­ma al­gé­rien ap­porte un éclai­rage nou­veau sur l’al­gé­rie contem­po­raine en pri­vi­lé­giant l’angle de la des­ti­née in­di­vi­duelle. On note la vo­lon­té de s’af­fran­chir d’un pas­sé fan­tas­mé et im­po­sé afin de re­vi­si­ter l’his­toire na­tio­nale. Ain­si, L’ora­nais (2014), de Lyes Sa­lem, évoque la tra­hi­son des idéaux à l’heure de l’in­dé­pen­dance, les com­pro­mis­sions qui ont ja­lon­né l’édi­fi­ca­tion de l’état ; une oeuvre qui a sus­ci­té quelques re­mous lors de sa pré­sen­ta­tion à Al­ger parce que l’on y voit les hé­ros de la li­bé­ra­tion na­tio­nale fu­mer et consom­mer de l’al­cool dans les ca­ba­rets. In­di­gènes (2006), de Ra­chid Bou­cha­reb, ré­vèle la si­tua­tion d’in­jus­tice su­bie par les sol­dats afri­cains en­rô­lés au sein des troupes al­liées. D’autres réa­li­sa­teurs se penchent sur les liens entre iden­ti­tés fran­çaise et al­gé­rienne avec Wesh, Wesh, qu’est-ce qui se passe ? (2001) et Bled Num­ber One (2006), de Ra­bah Ameur-zaï­meche. Sous le prisme d’une farce dé­so­pi­lante, Lyes Sa­lem, dans Mas­ca­rades, (2008) dé­nonce les tra­vers de cer­tains de ses com­pa­triotes (le jeu des ap­pa­rences, les signes ex­té­rieurs de ri­chesse).

La condi­tion fé­mi­nine se ré­vèle le fil di­rec­teur des ré­cits de Na­dir Mok­nèche : avec Vi­va Lald­jé­ria (2004), l’au­teur ba­laye de nom­breux cli­chés sur la so­cié­té al­gé­rienne et ose s’at­ta­quer à la re­pré­sen­ta­tion sexuelle, dé­cri­vant un pays en mu­ta­tion après la guerre ci­vile. Le ques­tion­ne­ment sur cette dé­cen­nie noire ap­pa­raît net­te­ment do­mi­nant : si Ya­mi­na Ba­chir-chouikh (Ra­chi­da, 2002), Bel­ka­cem Had­jadj (El Ma­na­ra, 2004) et Mer­zak

Al­louache (Le Re­pen­ti, 2012) abordent ce drame fron­ta­le­ment, les jeunes met­teurs en scène s’at­tachent plu­tôt à dis­sé­quer les sé­quelles et les bou­le­ver­se­ments is­sus de cette tra­gé­die res­sen­tie comme un fan­tôme han­tant les es­prits.

Des su­jets peu com­muns ir­riguent éga­le­ment l’écri­ture des scé­na­rios : Ra­chid Djaï­da­ni dé­nonce le ra­cisme com­mu­nau­taire entre Afri­cains noirs et Magh­ré­bins dans Ren­gaine (2012) ; Ra­bah Ameur-zaï­meche traite de l’is­lam au sein d’une en­tre­prise dans Der­nier ma­quis (2008) ; en 2017, Yas­mine Chouikh livre une co­mé­die noire tan­guant entre hu­mour noir et ro­mance, Jus­qu’à la fin des temps, et Omar Ze­ghad tourne un film d’hor­reur, M, le pre­mier du genre dans le pays… Quant à Ta­riq Te­guia, son ci­né­ma for­ma­liste, peu ba­vard, rompt avec les codes es­thé­tiques ha­bi­tuels ; sa fil­mo­gra­phie, avec Rome, plu­tôt que vous (2006), In­land (2008), Ré­vo­lu­tion Zendj (2013), dé­peint, entre autres, l’en­nui pro­fond, l’abat­te­ment, le confi­ne­ment, le désoeu­vre­ment, mais aus­si la ré­sis­tance. Cette vi­ta­li­té du ci­né­ma al­gé­rien est éga­le­ment in­car­née par Has­sen Fe­rha­ni ; dans son do­cu­men­taire Dans ma tête un rond-point (2015), il a choi­si de po­ser l’ob­jec­tif de sa ca­mé­ra sur des ou­vriers pré­caires (qui be­sognent dans le plus grand abat­toir d’afrique à Al­ger) et capte leurs pa­roles in­times qui ex­priment leurs rêves, sen­ti­ments amou­reux, frus­tra­tions et las­si­tudes.

• L’in­dus­trie du sep­tième art al­gé­rien peut-elle re­naître ?

Si les Al­gé­riens ont per­du l’ha­bi­tude de se rendre dans les ci­né­mas, ce­la n’est au­cu­ne­ment rédhi­bi­toire. Ré­in­tro­duire le sep­tième art dans la so­cié­té né­ces­site ce­pen­dant de re­voir le parc des salles. La mise à ni­veau de ces der­nières est pré­co­ni­sée de­puis long­temps, mais traîne en lon­gueur. En 2017, un pro­gramme spé­ci­fique des­ti­né à équi­per les salles en Di­gi­tal Ci­ne­ma Pa­ckage a été mis en place dans cinq wi­layas et doit être éten­du à l’en­semble du pays. Seules quelques struc­tures sont do­tées de cette tech­no­lo­gie nu­mé­rique. Afin d’ac­cé­lé­rer le pro­ces­sus de mo­der­ni­sa­tion, le mi­nis­tère de la Cul­ture ré­clame que les lieux de pro­jec­tion dé­lais­sés par les mu­ni­ci­pa­li­tés soient pla­cés sous son égide, mais il se heurte au ve­to du mi­nis­tère de l’in­té­rieur.

Afin de ren­for­cer l’at­trait pour les salles obs­cures, des conven­tions ont été si­gnées entre l’of­fice na­tio­nal de la cul­ture et de l’in­for­ma­tion et des so­cié­tés eu­ro­péennes de dis­tri­bu­tion pour pro­po­ser aux spec­ta­teurs des films en avant-pre­mière au même mo­ment que les sor­ties mon­diales. Par­mi les autres signes en­cou­ra­geants, la créa­tion en 2016 du pre­mier stu­dio pri­vé de post­pro­duc­tion, Tay­da Films, puis l’an­née sui­vante, en par­te­na­riat avec ce der­nier, la mise en place par le Centre al­gé­rien de dé­ve­lop­pe­ment du ci­né­ma et l’ins­ti­tut fran­çais d’al­ger d’une for­ma­tion aux tech­niques de fi­na­li­sa­tion des films (image et son). De nou­velles ini­tia­tives ap­pa­raissent comme le lan­ce­ment d’un concours de scé­na­rio sur le thème « Al­ger De­main » par la jeune so­cié­té de pro­duc­tion Tha­la films, née en 2010. L’état es­compte dé­sor­mais des in­ves­tis­seurs pri­vés qu’ils s’in­té­ressent au ci­né­ma et à la cul­ture (l’in­tro­duc­tion de me­sures d’in­ci­ta­tions fis­cales adé­quates pour­rait fa­ci­li­ter cet ob­jec­tif), mais la pé­ren­ni­sa­tion de l’ac­ti­vi­té ci­né­ma­to­gra­phique im­plique que pro­duc­tion, dis­tri­bu­tion et ex­ploi­ta­tion puissent fonc­tion­ner si­mul­ta­né­ment. C’est à cette condi­tion sine qua non que le ci­né­ma al­gé­rien peut exis­ter à nou­veau pour faire vivre ses ta­lents (9).

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Sor­ti en 2017, En at­ten­dant les hi­ron­delles, de Ka­rim Mous­saoui, ra­conte l’al­gé­rie contem­po­raine à tra­vers trois his­toires, trois gé­né­ra­tions.

Le Vent des Au­rès (1966), de Mo­ham­med La­kh­dar-ha­mi­na (ici en 2017, à Al­ger), est l’un des grands films du « ci­né­ma moud­ja­hid » post­in­dé­pen­dance.

Im­por­tant dans les an­nées 1970, le ré­seau de ci­né­ma­thèques al­gé­riennes (ici celle d’al­ger en 1998) est tom­bé en désué­tude dès la dé­cen­nie sui­vante.

Le jeune ci­né­ma aborde les dé­bats de so­cié­té, rom­pant des ta­bous, comme les sol­dats al­gé­riens en­rô­lés dans l’ar­mée fran­çaise du­rant la Se­conde Guerre mon­diale (In­di­gènes (1), de Ra­chid Bou­cha­reb, 2006), la pré­ca­ri­té de l’em­ploi (Dans ma tête un rond-point (4), de Has­sen Fe­rha­ni, 2015), les ap­pa­rences so­ciales (Mas­ca­rades (3), de Lyes Sa­lem, 2008) ou la dou­leur de la mé­moire de la guerre d’in­dé­pen­dance (La Chine est en­core loin (2), de Ma­lek Bens­maïl, 2010).

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