« La dés­union kurde aide à com­prendre pour­quoi, en­core au XXIE siècle, il n’y a pas de Kur­dis­tan in­dé­pen­dant »

Moyen-Orient - - SOMMAIRE - En­tre­tien avec Mi­chael M. Gun­ter

His­to­rien, spé­cia­liste du peuple kurde, pro­fes­seur de science po­li­tique à la Ten­nes­see Tech Uni­ver­si­ty ; au­teur no­tam­ment d’out of Now­here: The Kurds of Sy­ria in Peace and War (Hurst, 2014 ; non tra­duit) et de The Kurds: A Mo­dern His­to­ry (Mar­kus Wie­ner, 2016 ; non tra­duit)

À quand l’ar­ri­vée des po­pu­la­tions kurdes en Sy­rie re­monte-t-elle ?

Les ra­cines kurdes en Sy­rie sont très an­ciennes. Par exemple, le grand châ­teau de l’époque des Croi­sades, le Krak des Che­va­liers, si­tué entre Homs et Tar­tous, édi­fié au XIIE siècle, est ap­pe­lé « Hisn al-akrad » en arabe, c’est-à-dire le « châ­teau des Kurdes ». Sa­la­din (1138-1193), le plus cé­lèbre de tous les Kurdes et sou­ve­rain ayyou­bide, est en­ter­ré dans la Grande Mos­quée de Da­mas. Dans le nord-ouest d’alep, il y a les Monts kurdes (Kurd Dagh), qui consti­tuent une ré­gion de peu­ple­ment kurde en Sy­rie ; les deux autres étant au nord, vers Ko­ba­né, et au nord-est, la Djé­zi­reh, conti­guë des es­paces de peu­ple­ment kurde en Tur­quie et en Irak. Avec une po­pu­la­tion de 184 231 ha­bi­tants se­lon le re­cen­se­ment de 2004, Qa­mi­chli est la plus grande ville kurde de Sy­rie et gé­né­ra­le­ment consi­dé­rée comme la « ca­pi­tale » du Ro­ja­va (« Kur­dis­tan oc­ci­den­tal »). En­vi­ron 20 % des Kurdes de Sy­rie – dont la po­pu­la­tion est es­ti­mée à 2 mil­lions en 2017 – vivent dans les quar­tiers à do­mi­nante kurde d’alep (Cheikh Ma­q­soud, Ash­ra­fiyya, Shar) et de Da­mas (Zo­ra­va, Dje­bel al-rizz, Rukn al-din). Nombre de ces Kurdes de la Djé­zi­reh sy­rienne ont fui la Tur­quie à la suite de la ré­bel­lion du cheikh Saïd Pi­ran (1865-1925) en 1925. Les évé­ne­ments en Tur­quie ont consi­dé­ra­ble­ment in­fluen­cé la « ques­tion kurde », tant pour la po­pu­la­tion en mi­lieu ur­bain que pour les tri­bus en zone ru­rale (1).

Jus­qu’à la fin de la Pre­mière Guerre mon­diale (1914-1918), les Kurdes vi­vant en Tur­quie et en Sy­rie étaient sous la do­mi­na­tion de l’em­pire ot­to­man. La fron­tière qui ve­nait d’être tra­cée entre la Tur­quie et la Sy­rie par les puis­sances oc­ci­den­tales (trai­té de Sèvres de 1920) n’avait que peu de sens pour les tri­bus kurdes du nord du pays. En ef­fet, bien que la nou­velle dyade ait pla­cé les membres d’une même tri­bu sous l’au­to­ri­té de deux administrations dif­fé­rentes (fran­çaise et turque), ce­la eut pour ef­fet de les sé­pa­rer sans rompre leurs liens. Mais le fait que cer­tains Kurdes sy­riens aient d’abord vé­cu en Tur­quie a four­ni un pré­texte aux au­to­ri­tés sy­riennes in­dé­pen­dantes pour pri­ver de leurs droits nombre de Kurdes éta­blis en­suite en Sy­rie. De nos jours, beau­coup de Kurdes vi­vant de chaque cô­té de la dyade sy­ro-turque ne s’af­fichent pas comme étant de ces pays : ceux de Tur­quie se disent « en des­sous de la fron­tière », ceux de Sy­rie « au-des­sus ».

Qu’est-ce qui dis­tingue ou rap­proche les Kurdes de Sy­rie de leurs com­pa­triotes éta­blis dans les pays voi­sins (Irak, Tur­quie, Iran) ? Quelle a été l’im­por­tance de la dia­spo­ra kurde ?

Les Kurdes ont tou­jours été di­vi­sés par les mon­tagnes et les val­lées qui les sé­parent. En 1695, le poète Eh­me­dê Xa­nî (1650-1707) ap­pelle à l’uni­té kurde dans Mem u Zin : « Si seule­ment l’har­mo­nie ré­gnait par­mi nous, si nous ne de­vions obéir qu’à un seul d’entre nous, il ré­dui­rait à l’état de vas­saux Turcs, Arabes et Perses, tous au­tant qu’ils sont. » La dés­union kurde aide à com­prendre pour­quoi, en­core au XXIE siècle, il n’y a pas de Kur­dis­tan in­dé­pen­dant. Le fait que les Kurdes vivent dans quatre États dif­fé­rents de­puis la fin de la Pre­mière Guerre mon­diale les a di­vi­sés en­core plus et se­lon dif­fé­rentes pers­pec­tives. Les Kurdes de Sy­rie consti­tuent la part la moins im­por­tante des Kurdes du Moyen-orient ; en­vi­ron 2 mil­lions de per­sonnes, com­pa­rés aux quelque 7 mil­lions en Irak et autres 7 mil­lions en Iran et aux 18 mil­lions en Tur­quie. La dia­spo­ra est donc aus­si la plus mo­deste. Par­mi les lea­ders kurdes sy­riens les plus connus, on peut ci­ter les frères Be­dirxan, ori­gi­naires de Cizre, en Tur­quie. Ils étaient les pe­tits-fils de Be­dirxan Beg (18021866), der­nier di­ri­geant de l’émi­rat de Bo­tan, dans le sudest de l’ac­tuelle Tur­quie. Cha­cun d’entre eux est de­ve­nu un in­tel­lec­tuel de re­nom, no­tam­ment en fa­veur du na­tio­na­lisme kurde. Tous étaient re­con­nus comme des Kurdes sy­riens, bien qu’ayant vé­cu un temps par­mi la dia­spo­ra. Dje­la­det (18931951), par exemple, a contri­bué au dé­ve­lop­pe­ment d’un al­pha­bet kurde en y mê­lant le la­tin, tan­dis que Ka­mu­ran (1895-1978) est de­ve­nu au­teur, édi­teur et en­sei­gnant de kurde à Pa­ris. Dans les an­nées 1960, il fut le porte-pa­role au­près des Na­tions unies de Mus­ta­fa Bar­za­ni (1903-1979), fon­da­teur du Par­ti dé­mo­cra­tique du Kur­dis­tan (PDK) d’irak. Thu­rayya (1883-1938) a pu­blié à Is­tan­bul un jour­nal bi­lingue kur­do-turc ap­pe­lé Kur­dis­tan et fut l’un des ini­tia­teurs du Par­ti trans­na­tio­nal kurde Khoy­bun (« Sois toi-même » ou « In­dé­pen­dance »), créé à Bham­doun (Li­ban) en oc­tobre 1927 par des in­tel­lec­tuels kurdes is­sus de l’aris­to­cra­tie en exil.

La France a éta­bli un man­dat sur la Sy­rie (1920-1946) et le Li­ban (1920-1943), tan­dis que le Royaume-uni s’éta­blis­sait en Irak (1920-1932) et en Pa­les­tine

(1920-1948). Quel a été l’im­pact de cette pré­sence étran­gère sur la so­cié­té sy­rienne, et la kurde en par­ti­cu­lier ?

   Bien que le concept de man­dat, sous l’égide de la So­cié­té des Na­tions (SDN), fût une ma­nière voi­lée de pour­suivre une po­li­tique co­lo­nia­liste, ce­la ou­vrit pro­gres­si­ve­ment la voie vers l’in­dé­pen­dance. L’irak l’a ac­quise en 1932, la Sy­rie en 1946. Sous le man­dat fran­çais, l’iden­ti­té na­tio­nale kurde, en­core en ges­ta­tion, ne re­pré­sen­tait pas une me­nace aux yeux d’une iden­ti­té arabe an­crée. En Sy­rie, les Kurdes dis­po­saient de droits po­li­tiques et cultu­rels, comme en té­moignent, entre autres, l’émer­gence d’une mo­deste so­cié­té ci­vile ac­tive dans des struc­tures so­ciales et po­li­tiques, l’usage per­mis de leur langue et de pu­bli­ca­tions en kurde, ou en­core le re­cru­te­ment de Kurdes au sein de l’ar­mée et de l’ad­mi­nis­tra­tion. Un cer­tain nombre de tri­bus et d’« aghas » (pro­prié­taires ter­riens) ac­cep­taient éga­le­ment de se plier aux au­to­ri­tés fran­çaises, la dé­cen­tra­li­sa­tion n’af­fec­tant pas leur au­to­ri­té tra­di­tion­nelle.

D’un autre cô­té, il est vrai que cer­tains Kurdes ont pris part aux mou­ve­ments de ré­bel­lion contre le man­dat. Du­rant les an­nées 1930, ils ont ac­ti­ve­ment dé­fen­du l’idée d’un gou­ver­ne­ment au­to­nome, à la fois contre la ten­ta­tive fran­çaise de lais­ser s’ins­tal­ler dans leur es­pace des Arabes sun­nites, mais aus­si pour af­fi­cher leur re­fus de toute forme de gou­ver­ne­ment cen­tra­li­sé. Après leur ar­ri­vée, les Fran­çais avaient en­tre­pris de fa­vo­ri­ser les Kurdes de ma­nière à ren­for­cer leurs pré­ten­tions dans la ré­gion. À cet égard, le plan « Ter­rier » fut, en 1920, une pro­po­si­tion des Fran­çais pour in­ci­ter les Kurdes à res­treindre leurs am­bi­tions ter­ri­to­riales à la seule pro­vince de Djé­zi­reh, au lieu de cher­cher à créer des liens avec d’autres en­claves kurdes dans le pays. En outre, les au­to­ri­tés fran­çaises ac­cor­dèrent au par­ti Khoy­bun le droit de pour­suivre ses ac­ti­vi­tés hors de Sy­rie, et ce du­rant des an­nées après sa créa­tion en 1927. De plus, les Kurdes qui avaient émi­gré de Tur­quie et qui étaient dé­sor­mais éta­blis en Sy­rie vi­vaient là de­puis les an­nées 1920, à l’époque où les Fran­çais leur avaient dé­li­vré des cartes d’iden­ti­té. Ces Kurdes étaient donc dé­jà des ci­toyens sy­riens au mo­ment de l’in­dé­pen­dance en 1946. Le fait de leur re­ti­rer le sta­tut de ci­toyen pour les re­qua­li­fier d’« aja­nib » (étran­ger) ou de « mak­tou­meen » (ca­ché, oc­cul­té) consti­tuait dès lors une vio­la­tion fla­grante du droit in­ter­na­tio­nal, en par­ti­cu­lier en ma­tière de na­tio­na­li­té et de suc­ces­sion, mais aus­si au re­gard des conven­tions in­ter­na­tio­nales.

Les Kurdes ont-ils tou­jours été mar­gi­na­li­sés par le pou­voir sy­rien ?

   Se­lon un re­cen­se­ment réa­li­sé en 1962, le dé­cret 93 clas­si­fiait en­vi­ron 120 000 Kurdes, soit à l’époque en­vi­ron 20 % de la po­pu­la­tion kurde de Sy­rie, comme « aja­nib » ; dès lors, ils n’étaient pas au­to­ri­sés à vo­ter, ni à ac­cé­der à la pro­prié­té, ni à bé­né­fi­cier d’em­plois dans la fonc­tion pu­blique. On leur dis­tri­buait des cartes d’iden­ti­té de cou­leur rouge, in­di­quant qu’ils n’étaient pas des ci­toyens sy­riens. Quelque 75 000 autres étaient des « mak­tou­meen », sans droits ci­viques. Le gou­ver­ne­ment sy­rien ayant ar­bi­trai­re­ment consti­tué ces ca­té­go­ries, les proches d’une même fa­mille, nés qui plus est dans un même vil­lage, pou­vaient être clas­sés dif­fé­rem­ment. Les pères, par exemple, étaient « aja­nib », alors que leurs en­fants res­taient des ci­toyens à part en­tière. Ce phé­no­mène a même concer­né des per­son­na­li­tés – tel le gé­né­ral Taw­fiq Ni­zam al-din, ja­dis chef d’état-ma­jor de l’ar­mée – à qui l’on a re­ti­ré le sta­tut de ci­toyen et que l’on a, dès lors, con­dam­nées à de­meu­rer dans un vide ju­ri­dique.

Ces in­di­vi­dus se sont alors re­trou­vés dans l’im­pos­si­bi­li­té de voya­ger lé­ga­le­ment, à l’in­té­rieur comme à l’ex­té­rieur du pays (dé­marche qui re­qué­rait un pas­se­port ou une carte d’iden­ti­té), d’être pro­prié­taires, de se ma­rier, de par­ti­ci­per aux élec­tions… Les en­fants ont aus­si fait les frais de ces me­sures. Bien qu’ils aient of­fi­ciel­le­ment ac­cès à l’édu­ca­tion – mais pas dans leur langue ma­ter­nelle –, le sta­tut d’apa­tride n’a fait que leur com­pli­quer la tâche pour in­té­grer le ly­cée ou l’uni­ver­si­té. Ceux d’entre eux qui y sont par­ve­nus n’ar­ri­vaient tou­te­fois pas, en­suite, à trou­ver du tra­vail dans leur do­maine. Les en­fants « mak­tou­meen » ne re­ce­vaient au­cun di­plôme du se­con­daire ; ils étaient donc de fait pri­vés d’ac­cès à des études su­pé­rieures. En consé­quence, cer­tains usèrent de sub­ter­fuges, comme uti­li­ser le nom de leurs proches pos­sé­dant une carte d’iden­ti­té sy­rienne, pour pas­ser outre ces obs­tacles. Le sec­teur de la san­té pu­blique leur était éga­le­ment fer­mé, les obli­geant soit à payer des sommes exor­bi­tantes au­près de pres­ta­taires pri­vés, soit à s’en dis­pen­ser. Là aus­si, de nom­breux Kurdes se ser­vaient de la carte d’iden­ti­té d’amis.

Les choses changent-elles avec l’ar­ri­vée au pou­voir du Baas en 1963, puis avec le sou­lè­ve­ment de 2011 ?

   Mal­gré des pro­messes de re­mé­dier à la si­tua­tion, peu de choses avaient été en­tre­prises jus­qu’au dé­clen­che­ment de la guerre ci­vile en mars 2011, au mo­ment où le gou­ver­ne­ment fut for­cé de ré­éva­luer son at­ti­tude en­vers les Kurdes et d’abo­lir cer­taines formes de mar­gi­na­li­sa­tion, sans ga­ran­tie pour au­tant que celle-ci ne soit pas ré­ins­tau­rée dès lors que Ba­char al-as­sad (de­puis 2000) au­rait rem­por­té la guerre.

Après que le Baas a pris le pou­voir, le pro­jet na­tio­na­liste arabe de res­treindre les droits des Kurdes fut ac­cen­tué par la créa­tion d’une « cein­ture arabe », des­ti­née à ex­pro­prier les Kurdes de leurs terres, le long de la fron­tière tur­co-ira­kienne, et de re­peu­pler cette zone en y ins­tal­lant les Arabes qua­li­fiés de « loyaux ». On no­te­ra à cet égard que la dé­cou­verte, en sep­tembre 1956, de res­sources pé­tro­lières dans la ré­gion, en par­ti­cu­lier à Ru­mei­lan, a pro­ba­ble­ment été une autre mo­ti­va­tion. Ain­si dé­pos­sé­dés de leurs terres, les Kurdes étaient for­cés soit de quit­ter la Sy­rie pour le Li­ban, soit de trou­ver un autre en­droit en Sy­rie pour vivre. Une fois les zones kurdes éva­cuées, celles-ci étaient re­bap­ti­sées avec des noms arabes. Le plan ne fut mis à exé­cu­tion qu’en 1973 en rai­son de pro­blèmes tech­niques, et l’ara­bi­sa­tion sus­pen­due en 1976.

En 1967, les écoles com­men­cèrent à omettre vé­ri­ta­ble­ment l’exis­tence d’une iden­ti­té kurde. Un dé­cret de 1977 al­la même plus loin en ten­tant d’ef­fa­cer la pré­sence his­to­rique des Kurdes en Sy­rie en rem­pla­çant les noms non arabes de cer­tains lieux : Ko­ba­né de­vint Aïn al-arab, Se­re­ka­niye fut trans­for­mé en Ras al-aïn, De­rek en Al-ma­li­kiyah, etc. Deux dé­crets en 1989 ont in­ter­dit l’usage du kurde sur le lieu de tra­vail et lors de fes­ti­vi­tés, comme les ma­riages. En 1992, un autre dé­cret in­ter­di­sait l’en­re­gis­tre­ment d’en­fants por­tant un pré­nom kurde, po­li­tique qui était dé­jà of­fi­cieu­se­ment pra­ti­quée de­puis des an­nées. En mai 2000, la ré­so­lu­tion 768 som­mait les centres cultu­rels kurdes, les li­brai­ries et toutes autres ac­ti­vi­tés si­mi­laires im­pli­quant l’usage de la langue kurde de fer­mer. Le 10 sep­tembre 2008,

le dé­cret 49 en­té­ri­na la loi 41 du 26 oc­tobre 2004 qui avait pour but de ré­gu­ler la pos­ses­sion, la vente et la lo­ca­tion de terres en ré­gion fron­ta­lière. Ce dé­cret fut per­çu par les Kurdes comme un énième ren­for­ce­ment des po­li­tiques arabes pour les dé­pos­sé­der de ce qui leur re­ve­nait de plein droit.

Bien que ces me­sures n’aient pas tou­jours été ap­pli­quées, et que les Kurdes soient par­ve­nus à les contour­ner, l’exis­tence de telles lois fai­sait écho aux po­li­tiques hos­tiles de l’état pour les mar­gi­na­li­ser. Et peu de choses fil­traient sur leur sort, com­pa­ré à leurs com­pa­triotes vi­vant dans d’autres pays du Moyeno­rient ; ils ont ain­si été ou­bliés. En outre, les ar­ticles 10, 11, 15 et 20 de la Cons­ti­tu­tion du Baas ont four­ni un ca­rac­tère ex­clu­sif au na­tio­na­lisme arabe, écar­tant tout groupe so­cial ou po­li­tique qui ne par­ta­ge­rait pas ses idées. Même si Mi­chel Aflak (1910-1989), l’un des fon­da­teurs du par­ti, a re­con­nu que des mi­no­ri­tés eth­niques exis­taient au sein de la na­tion arabe, il ar­guait du fait que les Kurdes sou­hai­te­raient res­ter par­mi la na­tion arabe, car ce­la as­su­re­rait leur bien-être. Les Kurdes étaient donc to­lé­rés dès lors qu’ils ac­cep­taient le prin­cipe du na­tio­na­lisme arabe. En réa­li­té, les baa­sistes vinrent à consi­dé­rer les Kurdes comme des étran­gers, donc comme une me­nace. Le par­ti lui-même fut pro­gres­si­ve­ment ré­duit après no­vembre 1970, lors de l’ar­ri­vée au pou­voir de Ha­fez al-as­sad, qui en fit une simple fa­çade des­ti­née à la pro­prié­té per­son­nelle de sa fa­mille d’ori­gine alaouite. La jus­ti­fi­ca­tion théo­rique à ces me­sures iniques trouve son ori­gine dans un do­cu­ment écrit et pu­blié le 12 no­vembre 1963 par le lieu­te­nant Mo­ha­med Ta­lal Hi­lal, alors res­pon­sable de la po­lice po­li­tique sy­rienne dans la pro­vince de Djé­zi­reh. Dans Étude na­tio­nale, po­li­tique et so­ciale de la pro­vince de Djé­zi­reh (en arabe), les prin­ci­paux points abor­dés se ré­vèlent éclai­rants pour com­prendre pour­quoi les Kurdes sont tant mar­gi­na­li­sés. On peut en re­te­nir quelques-uns :

• « Les si­rènes de Djé­zi­reh font ap­pel à la conscience arabe pour sau­ver cette ré­gion, la pu­ri­fier et la net­toyer de cette sa­lis­sure his­to­rique [les Kurdes] afin de pré­ser­ver les ri­chesses de ce ter­ri­toire arabe. »

• « Les peuples tels que les Kurdes – qui n’ont pas d’his­toire, pas de ci­vi­li­sa­tion, de lan­gage ou d’ori­gine eth­nique – sont prompts à la vio­lence et à la des­truc­tion, comme le sont tous les peuples vi­vant en mon­tagne. »

• « La ques­tion kurde, telle qu’ils l’abordent, est de­ve­nue une tu­meur bé­nigne pour la na­tion arabe et doit être éra­di­quée. »

• « Ils [les Kurdes] sont sou­te­nus par les im­pé­ria­listes de­puis que les ob­jec­tifs de ces voyous du Moyen-orient sont de­ve­nus les mêmes que les leurs. »

• « Les im­pé­ria­listes tentent de lé­gi­ti­mer la ques­tion kurde comme ils ont lé­gi­ti­mé celle de l’état d’is­raël. »

• « La ques­tion kurde est la me­nace la plus dan­ge­reuse en­vers la na­tion arabe, en par­ti­cu­lier la Djé­zi­reh et le nord de l’irak. La si­tua­tion évo­lue de ma­nière com­pa­rable à ce que le sio­nisme avait fait avant la créa­tion d’is­raël. Les Kurdes de Djé­zi­reh ont ten­té d’em­pê­cher l’ar­mée sy­rienne d’in­ter­ve­nir au nom de l’irak contre Mus­ta­fa Bar­za­ni. »

• « Les Kurdes de Tur­quie vivent au nord de la cein­ture kurde de la Sy­rie. Les Kurdes de ces deux pays sont frères de sang, et nombre de leurs proches sont ré­par­tis sur toute la Tur­quie, la Sy­rie et l’irak. Ils sont aux fron­tières, et pa­rés à n’im­porte quel mo­ment à rendre concret leur rêve d’un Kur­dis­tan. »

• « En dé­pit de leurs dif­fé­rences, les tri­bus kurdes de Djé­zi­reh sont unies et in­fluen­cées par une seule idée, celle de la race kurde, et c’est ce qui les en­cou­rage à croire à la pos­si­bi­li­té d’un grand Kur­dis­tan. »

• « Les Kurdes ne sont pas comme les Arabes, sur les plans eth­nique, psy­cho­lo­gique et phy­sio­lo­gique. »

La par­tie kurde de Sy­rie pos­sède des res­sources pé­tro­lières ; cette don­née in­fluence-t-elle les rap­ports entre le peuple kurde et le pou­voir cen­tral à Da­mas ? Par ailleurs, com­ment la guerre contre l’or­ga­ni­sa­tion de l’état is­la­mique (EI ou Daech) a-t-elle im­pac­té la so­cié­té ci­vile kurde ?

   Les ré­serves de pé­trole si­tuées dans les ré­gions kurdes de Sy­rie ont joué un rôle im­por­tant lors des com­bats entre les Kurdes et L’EI. À l’heure où Ba­char al-as­sad a vrai­sem­bla­ble­ment rem­por­té la guerre ci­vile qui fait rage de­puis mars 2011 (avec l’aide de la Rus­sie, de l’iran et du Hez­bol­lah li­ba­nais), ces ré­serves re­pré­sen­te­ront pour le ré­gime une mo­ti­va­tion sup­plé­men­taire pour ré­in­té­grer les zones à do­mi­nante kurde. Tou­te­fois, la ba­taille rem­por­tée par les Kurdes contre Daech – avec le sou­tien aé­rien et le con­seil mi­li­taire des

© Yann Re­noult

Ci­me­tière de De­rek (Al-ma­li­kiyah en arabe), où re­posent des com­bat­tants des Uni­tés de dé­fense du peuple (YPG), avril 2018.

Les Be­dirxan, po­sant ici vers 1880, ont été une fa­mille in­fluente dans l’his­toire contem­po­raine des Kurdes de Sy­rie.

Le sou­ve­rain ayyou­bide Sa­la­din (1138-1193) est sans doute le plus cé­lèbre de tous les Kurdes.

En 1970, Ha­fez al-as­sad prend le pou­voir, ins­tau­rant un ré­gime « dy­nas­tique ». Il pose ici, en 1985, avec son épouse et ses en­fants : Ba­char al-as­sad est le deuxième en par­tant de la gauche.

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