Gou­ver­ner les an­ciens ter­ri­toires dji­ha­distes : l’avor­te­ment géo­po­li­tique d’une uto­pie au­to­ges­tion­naire

Moyen-Orient - - SOMMAIRE - Pa­trick Haen­ni

Le « mou­ve­ment öca­la­nien » (2) a construit son pro­jet po­li­tique en Sy­rie à la fa­veur du re­trait du ré­gime du nord-est du pays dès 2012, puis, à par­tir de 2014, de la lutte contre l’or­ga­ni­sa­tion de l’état is­la­mique (EI). Si le pre­mier lui a per­mis de sé­cu­ri­ser les ter­ri­toires à forte pré­sence kurde, le se­cond l’en­traîne dans l’in­té­rieur arabe. L’al­liance avec les États-unis était une oc­ca­sion de s’in­sé­rer dans un front in­ter­na­tio­nal large. La ges­tion d’un es­pace au­tour des ter­ri­toires à ma­jo­ri­té kurde de­vait être un lieu de réa­li­sa­tion de la nou­velle uto­pie au­to­ges­tion­naire. Mais la po­la­ri­sa­tion entre le mou­ve­ment öca­la­nien et son en­vi­ron­ne­ment ré­gio­nal em­pê­che­ra son dé­ve­lop­pe­ment.

Lors­qu’il dé­ci­da d’al­ler au-de­là de ses ter­ri­toires pour dé­lo­ger L’EI de son hin­ter­land arabe, le mou­ve­ment kurde avait alors à gé­rer ce qui pour­rait ap­pa­raître comme une double ten­sion : com­ment un mou­ve­ment ir­ri­gué de na­tio­na­lisme kurde peut-il gé­rer des zones à ma­jo­ri­té arabe et com­ment ce na­tio­na­lisme se re­ven­di­quant d’un pro­jet ré­vo­lu­tion­naire peut-il pro­je­ter une vi­sion sur des ter­ri­toires conquis à la fa­veur d’une vi­sion

contre-in­sur­rec­tion­nelle sou­te­nue à la fois par l’impérialisme amé­ri­cain et les États les plus ré­ac­tion­naires et « contre­ré­vo­lu­tion­naires » de la ré­gion (Ara­bie saou­dite, Émi­rats arabes unis, Jor­da­nie, Égypte) ? En ap­por­tant des ré­ponses im­mé­diates sans trop s’em­bar­ras­ser d’idéo­lo­gie. Le ré­sul­tat est la mise en place d’une gou­ver­nance à deux vi­tesses dans les zones contrô­lées par les Forces dé­mo­cra­tiques sy­riennes (FDS). Les zones à ma­jo­ri­té kurde de­viennent le lieu de réa­li­sa­tion de l’uto­pie

öca­la­nienne, alors que l’en­semble de l’arc arabe (Tal Abyad, Man­bij, Thaou­ra/ta­q­ba, Ra­q­qa, Deir ez-zor) fait l’ob­jet d’une gou­ver­nance beau­coup plus prag­ma­tique do­mi­née par un im­pé­ra­tif à court terme de sta­bi­li­sa­tion.

• De l’idéo­lo­gie à pe­tite dose et beau­coup de prag­ma­tisme

C’est lors de la re­prise de Tal Abyad en juin 2015 que, tout à coup, les Uni­tés de dé­fense du peuple (YPG) se trouvent pour la pre­mière fois dans un ter­ri­toire ma­jo­ri­tai­re­ment arabe. Après l’eu­pho­rie de la vic­toire, il fal­lait, comme le di­sait un res­pon­sable char­gé de la mise sur pied des administrations dans la ville en 2015, « or­ga­ni­ser les po­pu­la­tions » à par­tir de ce qu’il dé­si­gna comme la « re­cette » (3). Il s’agit moins de la réa­li­sa­tion d’un pro­jet idéo­lo­gique pré­exis­tant que d’une sé­rie de ré­ponses pra­tiques et par­fois ad hoc à un pro­blème nou­veau : sé­cu­ri­ser des ter­ri­toires qui, pour par­tie, furent des bas­tions de L’EI. Le pre­mier ins­tru­ment de la re­cette, c’est le bu­reau des re­la­tions pu­bliques des YPG. Ou­til de ges­tion et de fil­trage sé­cu­ri­taire des po­pu­la­tions, co­opé­rant de­puis la ba­taille de Ras al-aïn avec cer­taines no­ta­bi­li­tés tri­bales arabes, sa mis­sion est l’en­ga­ge­ment des po­pu­la­tions. La si­tua­tion à Tal Abyad est chao­tique. Pen­dant la ba­taille, les ci­vils ont quit­té les zones de com­bats et se sont dis­per­sés dans les vil­lages alen­tour, sou­vent dans des condi­tions pré­caires. En­suite, de peur que L’EI ne se ré­or­ga­nise, les YPG veulent fil­trer les po­pu­la­tions, mais manquent de connais­sance fine du mi­lieu re­con­quis. Il leur faut des in­ter­lo­cu­teurs lo­caux ca­pables de les ai­der dans leur double mis­sion de sé­cu­ri­sa­tion et d’ad­mi­nis­tra­tion du ter­ri­toire. Le mou­ve­ment öca­la­nien va alors être pris dans un di­lemme : d’un cô­té, en tant que par­ti émar­geant idéo­lo­gi­que­ment à la gauche ra­di­cale, il se pose en avant-garde éclai­rée, sou­cieux de ré­for­mer les po­pu­la­tions sous son contrôle dans une pers­pec­tive pro­gres­siste. Il per­çoit les ter­ri­toires arabes qu’il est en train de prendre comme ano­miques et sans lea­der ou struc­tu­rés sur des al­lé­geances tri­bales et cla­niques que le mou­ve­ment a tou­jours com­bat­tues comme réa­li­tés ré­ac­tion­naires ou soup­çon­nées de col­lu­sion avec l’en­ne­mi. D’un autre cô­té, pré­ci­sé­ment parce que le mou­ve­ment öca­la­nien voit la so­cié­té arabe comme com­mu­nau­taire et tri­bale, il va prendre langue avec elle sur un mode tra­di­tion­nel avec l’ob­jec­tif de « ga­gner les po­pu­la­tions arabes avec les no­ta­bi­li­tés tri­bales », comme l’ex­pri­mait un res­pon­sable sé­cu­ri­taire à Qa­mi­chli. Cette nou­velle croyance dans

les tri­bus peut trou­ver sa jus­ti­fi­ca­tion idéo­lo­gique : le lea­der du Par­ti des tra­vailleurs du Kur­dis­tan (PKK), Ab­dul­lah Öca­lan (em­pri­son­né en Tur­quie de­puis 1999), après avoir long­temps vu les tri­bus comme un vec­teur d’ar­rié­ra­tion des so­cié­tés, voire de conni­vence avec l’état co­lo­nial, tend à y voir dé­sor­mais un vec­teur de ré­sis­tance face aux États cen­traux op­pres­seurs. Dans cette pers­pec­tive, la tri­bu de­vient un al­lié na­tu­rel dans le pro­jet de mise à dis­tance de l’état cen­tral et de ren­for­ce­ment des modes lo­caux d’au­to­ges­tion, à sa­voir le confé­dé­ra­lisme dé­mo­cra­tique. Pour­tant, si la tri­bu est sol­li­ci­tée par les vain­queurs de L’EI, c’est avant tout parce qu’il fal­lait au mou­ve­ment des in­ter­lo­cu­teurs lo­caux prêts à faire al­liance avec lui dans son plan d’or­ga­ni­sa­tion des col­lec­ti­vi­tés re­prises à L’EI.

Une pro­cé­dure se met alors en place : du­rant les ba­tailles, les po­pu­la­tions sont main­te­nues à l’écart des zones de com­bats. Le re­tour des ci­vils est en­suite condi­tion­né par la co­opé­ra­tion des no­ta­bi­li­tés lo­cales ou tri­bales. Celles-ci sont sol­li­ci­tées à trois fins : ai­der les ser­vices de ren­sei­gne­ment des YPG à lis­ter les membres de L’EI, par­ti­ci­per à la mise en place des conseils lo­caux et contri­buer au re­cru­te­ment de co­mi­tés de dé­fense lo­caux. Les no­ta­bi­li­tés de­viennent alors in­té­grées à des co­mi­tés de sé­cu­ri­té in­cluant éga­le­ment les dif­fé­rentes struc­tures de ren­sei­gne­ment et de sé­cu­ri­té, les­quelles, col­lec­ti­ve­ment, or­ga­nisent le fil­trage des po­pu­la­tions. Elles vont en­suite jouer un rôle pré­pon­dé­rant dans le re­cru­te­ment des jeunes dans les rangs des FDS. Ce­la per­met à ces der­nières d’être en­tou­rées de com­bat­tants connais­sant les zones où les com­bats se por­taient et fa­ci­lite la re­con­quête en cours.

Cette for­mule s’avère ef­fi­cace dans les en­vi­ron­ne­ments ru­raux. Une po­pu­la­tion peu dense, une struc­ture so­ciale peu com­plexe y fa­ci­litent l’iden­ti­fi­ca­tion des édiles tri­baux. Les ac­cords tis­sés per­mettent, la plu­part du temps, un re­tour des po­pu­la­tions sans trop de heurts. En re­vanche, dans les en­vi­ron­ne­ments ur­bains, la « re­cette » est plus dif­fi­ci­le­ment ap­pli­cable. D’abord en rai­son du nombre, mais sur­tout parce que la com­plexi­té de la so­cié­té rend plus dif­fi­cile l’iden­ti­fi­ca­tion des re­lais lo­caux. Ain­si, lorsque la ville de Su­luk, à l’est de Tal Abyad, est re­prise par les YPG en dé­cembre 2016, la mé­ca­nique se grippe : consi­dé­rée comme un bas­tion de L’EI, Su­luk est re­gar­dée avec sus­pi­cion par les res­pon­sables sé­cu­ri­taires. Les abus sont mas­sifs, les ar­res­ta­tions ar­bi­traires éga­le­ment, les po­pu­la­tions ci­viles sont dis­per­sées dans les vil­lages alen­tour pen­dant des mois dans des condi­tions dif­fi­ciles et, di­vi­sées et désor­ga­ni­sées par la guerre, elles ne par­viennent pas à mettre en place un mé­ca­nisme de re­pré­sen­ta­tion unique. Les co­mi­tés de no­tables se mul­ti­plient et ri­va­lisent, cha­cun por­teur de listes dif­fé­rentes concer­nant les per­sonnes im­pli­quées dans les struc­tures de L’EI.

Face à une so­cié­té qu’il connaît mal, le mou­ve­ment öca­la­nien n’a guère de moyens de fil­trer l’in­for­ma­tion et ter­gi­verse. D’un cô­té, les po­li­tiques veulent s’as­su­rer l’al­lé­geance des po­pu­la­tions qu’ils vont de­voir ad­mi­nis­trer. De l’autre, les sé­cu­ri­taires re­doutent les cel­lules dor­mantes. Des at­taques sur les check­points vont faire pré­va­loir leur point de vue et ils se livrent à des ar­res­ta­tions en masse. Les or­ga­ni­sa­tions de Droits de l’homme s’alarment ; l’op­po­si­tion en Tur­quie ain­si que cer­tains di­plo­mates parlent alors de net­toyage eth­nique. Fi­na­le­ment, il fau­dra plus d’un an pour que la po­pu­la­tion de Su­luk puisse re­ve­nir, qu’une ad­mi­nis­tra­tion se mette en place et que la si­tua­tion se nor­ma­lise (ac­cès aux ser­vices, re­mise en route mi­ni­mum de l’éco­no­mie).

Peu à peu, no­tam­ment au cours de la ba­taille de Man­bij (maiaoût 2016), la « re­cette » s’af­fine. Pro­gres­sant d’abord dans les cam­pagnes, l’avan­cée des troupes kurdes tou­jours plus se­con­dées par des forces arabes re­cru­tées lo­ca­le­ment est lente, ce qui fa­ci­lite les opé­ra­tions de fil­trage des po­pu­la­tions. Dans chaque vil­lage re­pris et, dans les villes, dans chaque quar­tier ré­cu­pé­ré, des « kom­mun » as­surent un mi­ni­mum de ser­vices. Pain, gaz,

ma­zout sont dis­tri­bués à bas prix alors que les co­mi­tés du pain en­re­gistrent les dé­tails des fa­milles à ap­pro­vi­sion­ner sur des listes ser­vant éga­le­ment à des fins sé­cu­ri­taires.

Les administrations sont som­maires, com­po­sées d’un con­seil lo­cal cha­peau­tant des co­mi­tés spé­cia­li­sés char­gés prin­ci­pa­le­ment de la dis­tri­bu­tion des ser­vices de base ou de la paix so­ciale. Les com­munes sont la cel­lule de base de l’ad­mi­nis­tra­tion. Les conseils sont contrô­lés par des com­mis­saires po­li­tiques for­més sou­vent à l’école du PKK en Sy­rie ou ailleurs. Chaque ville a son com­mis­saire, le­quel peut comp­ter par ailleurs sur des « ca­ma­rades » pré­sents dans les co­mi­tés clés comme ceux du pain ou du ma­zout. C’est le com­mis­saire po­li­tique, épau­lé par des conseillers lo­caux, en co­opé­ra­tion sou­vent avec les bu­reaux des re­la­tions pu­bliques des YPG, puis des FDS, qui créent les col­lèges élec­to­raux qui dé­si­gne­ront les conseils lo­caux. Le bud­get des administrations est as­su­ré par le Con­seil sy­rien dé­mo­cra­tique.

• Avan­tages et dé­fauts d’une struc­ture de par­ti

En­ca­drée de près par les com­mis­saires po­li­tiques, fi­nan­cée di­rec­te­ment par le mou­ve­ment öca­la­nien, l’ad­mi­nis­tra­tion ain­si mise en place est de na­ture par­ti­sane. « Don­ner un rôle pré­pon­dé­rant à une avant-garde ré­vo­lu­tion­naire ca­pable d’or­ga­ni­ser des po­pu­la­tions ano­miques était le seul moyen d’évi­ter le chaos qui au­rait im­man­qua­ble­ment sui­vi la li­bé­ra­tion des po­pu­la­tions alors sous le joug de EI », rap­pelle l’un de ces com­mis­saires char­gé de la ville de Man­bij.

À court terme, ce constat est exact : une struc­ture se­mi-au­to­ri­taire ré­gie par une lo­gique de par­ti do­mi­nant est sans doute la meilleure ma­nière d’as­su­rer la mise en place d’une ad­mi­nis­tra­tion d’ur­gence ca­pable de sta­bi­li­ser les po­pu­la­tions sur les terres re­prises à L’EI et de fa­ci­li­ter le re­tour des dé­pla­cés. Sur ces bases, l’en­ca­dre­ment des po­pu­la­tions a ain­si per­mis d’as­su­rer l’es­sen­tiel : des ser­vices et un mi­ni­mum de sé­cu­ri­té. En ef­fet, dans l’en­semble de l’arc arabe dé­sor­mais sous contrôle des FDS, à l’ex­cep­tion d’une at­taque mas­sive contre Tal Abyad par L’EI en fé­vrier 2016, au­cun at­ten­tat ma­jeur n’a eu lieu. L’au­to­ri­ta­risme reste – se­lon la norme sy­rienne – re­la­ti­ve­ment me­su­ré. Les vagues d’em­pri­son­ne­ment qui ont sui­vi les pre­mières ba­tailles en zones ur­baines (Tal Abyad, Su­luk) n’ont plus eu lieu par la suite. Les ar­res­ta­tions ar­bi­traires conti­nuent, mais les mé­dia­tions des no­ta­bi­li­tés tri­bales, sou­vent sou­te­nues par les com­mis­saires po­li­tiques, au­près des ser­vices de sé­cu­ri­té per­mettent la plu­part du temps de faire li­bé­rer les dé­te­nus. Les cas de dis­pa­rus existent, mais sont re­la­ti­ve­ment rares. Quant aux ser­vices, le mi­ni­mum vi­tal est as­su­ré : pain à bon mar­ché, ma­zout pour l’hi­ver et en­sei­gne­ment – même si la qua­li­té de ce der­nier laisse à dé­si­rer.

Ce­la dit, la « re­cette » souffre de deux pro­blèmes cen­traux, tous deux liés à sa na­ture par­ti­sane. D’abord, le flirt avec les édiles tri­baux, né­ces­saire dans un pre­mier temps d’un point de vue sé­cu­ri­taire (il fal­lait de l’in­for­ma­tion et des ca­pa­ci­tés de re­cru­te­ment), a dé­bou­ché sur une forme de clien­té­lisme où les élus sont dé­si­gnés, où les conseils sont par­fois confis­qués par cer­tains clans, où ces conseils sont vus comme étant contrô­lés en sous-main par des com­mis­saires po­li­tiques liés au mou­ve­ment öca­la­nien, sou­mis à l’in­gé­rence des res­pon­sables lo­caux des ser­vices de ren­sei­gne­ment, ou, sim­ple­ment, des col­lèges tra­di­tio­na­listes peu at­ti­rants pour les di­plô­més ur­bains. Cette réa­li­té a em­pê­ché, à ce jour, le ral­lie­ment des classes moyennes et des sec­teurs édu­qués de la so­cié­té. Ceux-ci se tiennent pour trois rai­sons prin­ci­pales à l’écart des struc­tures ad­mi­nis­tra­tives mises en place par le mou­ve­ment. En rai­son du contrôle exer­cé par les com­mis­saires po­li­tiques, sou­vent

peu com­pé­tents sur les dos­siers que ces administrations sont ap­pe­lées à gé­rer. En­suite, ils ne s’en­gagent pas en rai­son du flou po­li­tique lié à l’ave­nir plus qu’in­cer­tain de cette ad­mi­nis­tra­tion contes­tée au­tant par Da­mas (le re­tour du ré­gime à terme est ju­gé pro­bable) que par la Tur­quie (dont une in­cur­sion n’est pas à ex­clure) et pro­té­gée par des États-unis à la pré­si­dence plus qu’er­ra­tique. La désaf­fec­tion des classes moyennes est en­fin éga­le­ment le fait de la mul­ti­pli­ca­tion d’or­ga­ni­sa­tions sou­te­nues par la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale payant des sa­laires de trois à quatre fois plus éle­vés. Le constat est tout aus­si vrai dans les zones kurdes où les classes moyennes n’ont pas vrai­ment par­ti­ci­pé à la mise en place des ins­ti­tu­tions de l’ad­mi­nis­tra­tion au­to­nome.

On se re­trouve fi­na­le­ment face à un bi­nôme où se font face une ad­mi­nis­tra­tion clien­té­li­sée et lar­ge­ment – mais pas uni­que­ment – de fac­ture tri­bale, d’un cô­té, et une so­cié­té ci­vile ré­duite au­tant par les États en­ga­gés dans la sta­bi­li­sa­tion des ter­ri­toires FDS que par les di­ri­geants re­dou­tant les « en­ti­tés pa­ral­lèles » (se­lon le terme d’une of­fi­cielle char­gée des re­la­tions avec les or­ga­ni­sa­tions) à son rôle de dis­tri­bu­teur de ser­vices, de l’autre. Le pou­voir lo­cal est alors dé­po­li­ti­sé, ce qui ré­duit ses ca­pa­ci­tés à pro­duire de la re­pré­sen­ta­tion et à ins­ti­tu­tion­na­li­ser la contes­ta­tion. En se­cond lieu, l’af­fi­lia­tion par­ti­sane de ces administrations pose un pro­blème géos­tra­té­gique. Le main­tien, à ce jour, d’une struc­ture par­ti­sane ados­sée au ré­seau des com­mis­saires po­li­tiques for­més à l’école du PKK pro­voque l’ire de la Tur­quie. Pour elle, la co­opé­ra­tion mi­li­taire entre la coa­li­tion et les YPG, de­ve­nues dès leur en­trée en ter­ri­toire arabe les FDS, re­vient à cau­tion­ner la cons­ti­tu­tion d’un « mi­cro-état PKK » sur son flanc sud, ce qui est, de son point de vue, une « me­nace exis­ten­tielle » pour re­prendre les termes d’un of­fi­ciel à An­ka­ra.

Les États de la coa­li­tion, États-unis et gou­ver­ne­ments eu­ro­péens en tête, vont être pla­cés de­vant un di­lemme : com­ment contri­buer à sta­bi­li­ser les ter­ri­toires re­pris à L’EI et as­su­rer sa « dé­faite du­rable », se­lon l’ex­pres­sion dé­sor­mais consa­crée de l’ad­mi­nis­tra­tion amé­ri­caine, tout en pre­nant en compte les pré­oc­cu­pa­tions de la Tur­quie qui consi­dère que tout sou­tien fi­nan­cier dans les zones sous contrôle des FDS est dé­jà une forme de re­con­nais­sance et de ren­for­ce­ment in­di­recte du PKK ? La ré­ponse va prin­ci­pa­le­ment être de contour­ner les struc­tures de gou­ver­nance sous contrôle des com­mis­saires po­li­tiques du mou­ve­ment öca­la­nien et de se concen­trer sur l’hu­ma­ni­taire, un mi­ni­mum de tra­vaux d’in­fra­struc­ture, de dé­mi­nage et de dé­blaie­ment des gra­vats.

L’ef­fet est alors pa­ra­doxal : pour ne pas s’alié­ner la Tur­quie, les États oc­ci­den­taux ne s’en­gagent qu’en ma­tière de « sta­bi­li­za­tion light », c’est-à-dire font du ser­vice mi­ni­mum en ce qui concerne l’as­sis­tance ci­vile tout en contour­nant la ques­tion de la gou­ver­nance pour ne pas lé­gi­ti­mer le PYD. Mais en fai­sant ce­la, ils la dé­lèguent im­pli­ci­te­ment au mou­ve­ment öca­la­nien et, en rai­son de l’in­ves­tis­se­ment mi­ni­ma­liste sur la sta­bi­li­sa­tion dans les ter­ri­toires FDS, le poussent à y in­ves­tir en­core plus en res­sources hu­maines et fi­nan­cières.

Les craintes turques de voir se créer un mi­cro-état PKK à l’ombre de la guerre contre L’EI fonc­tionnent bien dans une lo­gique de pro­phé­tie au­to­réa­li­sa­trice. Un des chefs mi­li­taires sou­riait à ce pro­pos men­tion­nant la si­tua­tion à Man­bij : « On nous de­mande de nous re­ti­rer d’ici. Si les sa­laires du con­seil mi­li­taire de la ville étaient en­tiè­re­ment pris en charge par la coa­li­tion, nous y se­rions prêts [les forces amé­ri­caines payent uni­que­ment les sol­dats for­més par leurs soins, ils re­çoivent alors un sa­laire de 100 dol­lars ; les FDS ra­joutent 100 dol­lars sup­plé­men­taires pour les mettre aux normes des ré­tri­bu­tions des autres com­bat­tants]. » Ajou­tant sur un ton iro­nique qu’« il fau­drait aus­si qu’ils ac­ceptent que nous re­ti­rions nos ser­vices de ren­sei­gne­ment et qu’ils les rem­placent ». La fai­blesse de l’en­ga­ge­ment oc­ci­den­tal a bien créé un fait ac­com­pli, une ad­mi­nis­tra­tion et une struc­ture mi­li­cienne de na­ture par­ti­sane, dif­fi­cile à gé­rer et sur­tout dé­sor­mais trop im­por­tante pour être igno­rée par les États de la ré­gion.

• Le sa­lut par l’uto­pie : le dé­pas­se­ment du mo­dèle par­ti­san pos­sible ?

Se­lon l’un des chefs mi­li­taires, la main­mise des com­mis­saires po­li­tiques sur les administrations les re­lève du pro­vi­soire et leur pro­gres­sif désen­ga­ge­ment des ins­ti­tu­tions fait par­tie même de leur vi­sion idéo­lo­gique :

« Nous avons eu re­cours à une avant-garde ré­vo­lu­tion­naire pour nous ai­der. Cer­tains étaient d’ici, d’autres de l’étran­ger. Ils sont ve­nus nous prê­ter main-forte face à Jabhat al-nos­ra d’abord, puis face à L’EI. Plus notre si­tua­tion était fra­gile, plus nous nous sommes ap­puyés sur les élans de so­li­da­ri­té de vo­lon­taires in­ter­na­tio­naux dé­diés à la cause. Dans les zones arabes, sans struc­tures exis­tantes sur les­quelles nous ap­puyer, nous avons dû or­ga­ni­ser les po­pu­la­tions. Sans notre en­ca­dre­ment, et sans les ef­forts fi­nan­ciers que nous avons réa­li­sés, les conseils lo­caux mis en place n’au­raient ja­mais te­nu. Mais notre plan n’est pas de lais­ser ces ter­ri­toires en l’état ; ce ne sont pas les nôtres, nos propres bases nous re­prochent d’y être. Notre ob­jec­tif est, à terme, de nous en re­ti­rer sans pro­vo­quer de chaos, car l’au­toad­mi­nis­tra­tion des po­pu­la­tions est l’ob­jec­tif po­li­tique que nous vi­sons. Notre pro­gres­sif désen­ga­ge­ment ne pour­ra se faire qu’avec un mi­ni­mum de sta­bi­li­té. »

C’est bien sur le der­nier point que le bât blesse. En ef­fet, pris en te­naille entre une Tur­quie plus que ja­mais hos­tile au nord et un ré­gime à Da­mas ri­vé sur son ob­jec­tif de re­prise en main, dé­ci­dés tous les deux, à dé­faut de pou­voir prendre ou re­prendre les ter­ri­toires des FDS pro­té­gés par le dis­po­si­tif mi­li­taire amé­ri­cain, à les mi­ner de l’in­té­rieur, la condi­tion de la sta­bi­li­té a très peu de chances de se réa­li­ser. Sur sa fron­tière nord, les ma­noeuvres mi­li­taires turques sont ac­com­pa­gnées, à l’in­té­rieur, d’une cam­pagne d’as­sas­si­nats ci­blés vi­sant les prin­ci­paux mé­dia­teurs comme Omar Al­louch, le par­rain de la mise en place des struc­tures de gou­ver­nance dans les zones à ma­jo­ri­té arabe, as­sas­si­né en mars 2018, ou le cheikh Ba­chir Fay­çal al-ho­wai­di, tué dans sa voi­ture à Ra­q­qa en no­vembre. Plus au sud, à Deir ez-zor, la si­tua­tion est bien plus cri­tique. Les at­taques sur les check­points des FDS sont quo­ti­diennes, les as­sas­si­nats ci­blés fré­quents et le ré­gime est dé­jà à la ma­noeuvre pour re­tour­ner les no­ta­bi­li­tés tri­bales en sa fa­veur, an­non­çant son re­tour proche et fa­vo­ri­sant les ru­meurs al­lant dans ce sens, le tout sans men­tion­ner les cel­lules de L’EI en­core bien pré­sentes dans une zone en si­tua­tion de com­bat.

La sor­tie du mo­dèle de contrôle par­ti­san pour la réa­li­sa­tion du pro­jet idéo­lo­gique du confé­dé­ra­lisme dé­mo­cra­tique fon­dé sur l’au­to­no­mie des com­mu­nau­tés de base ne pèche donc pas en rai­son de l’au­to­ri­ta­risme im­pé­ni­tent des lea­ders du mou­ve­ment, mais des dy­na­miques ré­gio­nales in­duites par sa struc­ture d’al­liance avec la fi­lia­tion sur le PKK d’un cô­té, et l’al­liance mi­li­taire sans ou­ver­ture po­li­tique avec les Amé­ri­cains de l’autre. Celles-ci ont po­la­ri­sé les États de la ré­gion, tous à l’ex­cep­tion de l’irak, ain­si que la Rus­sie, les­quels, à des de­grés di­vers, se sont lan­cés dans la dé­sta­bi­li­sa­tion de la si­tua­tion dans les ter­ri­toires sous contrôle du mou­ve­ment öca­la­nien.

La po­la­ri­sa­tion ré­gio­nale, par­ti­cu­liè­re­ment la ten­sion avec la Tur­quie, bloque la dé­mo­cra­ti­sa­tion pos­sible des struc­tures mises en place dans les ter­ri­toires re­pris à L’EI, à sa­voir l’au­to­no­mi­sa­tion des struc­tures de gou­ver­nance en zones arabes du contrôle des cadres for­més à l’école du PKK. À terme, c’est le risque réel d’une guerre contre ce mo­dèle qui se pro­file, avec toutes les consé­quences que ce­la in­dui­rait sur la Sy­rie et la ré­gion. La sta­bi­li­sa­tion ne se fe­ra pas si l’an­crage géos­tra­té­gique pro­blé­ma­tique du pro­jet öca­la­nien en Sy­rie n’est pas dé­con­flic­tua­li­sé. Elle passe d’abord par un rap­pro­che­ment réel et so­lide entre l’ad­mi­nis­tra­tion et au moins l’un des deux prin­ci­paux pays concer­nés : la Sy­rie de Ba­char al-as­sad (de­puis 2010) ou la Tur­quie de Re­cep Tayyip Er­do­gan (pré­sident de­puis 2014). À par­tir de là, le dé­pas­se­ment du mo­dèle avant-gar­diste du contrôle des ins­ti­tu­tions par le par­ti et le trans­fert du pou­voir aux po­pu­la­tions lo­cales se­ra la meilleure ma­nière de ré­con­ci­lier ces ter­ri­toires avec leurs en­vi­ron­ne­ments lo­cal et ré­gio­nal, Tur­quie com­prise, et de ré­duire le risque réel d’une confron­ta­tion mi­li­taire pour le contrôle du nord-est sy­rien.

© Yann Re­noult

Rue de Qa­mi­chli en mars 2014 ; le quo­ti­dien re­prend le des­sus sur la guerre.

Les fi­gures de « mar­tyrs » kurdes tom­bés au com­bat sont om­ni­pré­sentes. À Ko­ba­né, en avril 2018, des quar­tiers naissent pour ac­cueillir les fa­milles ayant tout per­du. Entre jan­vier 2014 et mai 2015, L’EI a oc­cu­pé Tal Abyad, où il se ser­vait de cages pour or­ga­ni­ser les exé­cu­tions pu­bliques.

L’éle­vage reste une ac­ti­vi­té ma­jeure au Kur­dis­tan sy­rien, comme ici à Qa­mi­chli, où les bou­lan­ge­ries sont contrô­lées par les au­to­ri­tés pour don­ner du pain à prix bas.

Mai­son du peuple à Al-ma­li­kiyah, où sont or­ga­ni­sées les dif­fé­rentes as­sem­blées, en avril 2018.

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