En­sei­gne­ment de l’his­toire et ma­trices idéo­lo­giques au Ro­ja­va

Moyen-Orient - - SOMMAIRE - Bo­ris James

En 2012, le Par­ti de l’union dé­mo­cra­tique (PYD), or­ga­ni­sa­tion soeur du Par­ti des tra­vailleurs du Kur­dis­tan (PKK), éta­blis­sait son contrôle sur une sé­rie d’en­claves kurdes du nord de la Sy­rie. En 2013, le Mou­ve­ment pour une so­cié­té dé­mo­cra­tique (TEV-DEM), l’ins­tance en­glo­bant les ins­ti­tu­tions ci­viles de la Fé­dé­ra­tion dé­mo­cra­tique du Nord-sy­rie (FDNS, of­fi­cia­li­sée en 2016), dé­cla­rait l’au­to­no­mie du Ro­ja­va. En 2015, l’une de ses éma­na­tions, le Congrès pour l’édu­ca­tion de la so­cié­té dé­mo­cra­tique, an­non­çait la mise en place d’un cur­sus d’en­sei­gne­ment dis­pen­sé en kurde et en arabe dans les écoles lais­sées va­cantes par les fonc­tion­naires sy­riens. Fin 2016, les nou­veaux ma­nuels sco­laires étaient dis­tri­bués à en­vi­ron 300 000 élèves.

Les ac­teurs po­li­tiques kurdes de Sy­rie ont une forte conscience de la por­tée de la dif­fu­sion sco­laire des conte­nus d’his­toire, convain­cus qu’ils sont en train « de faire naître une nou­velle gé­né­ra­tion dé­mo­cra­tique dans le Ro­ja­va » (1). Les conte­nus d’his­toire et les mo­da­li­tés de leur dif­fu­sion orientent de ma­nière dé­ter­mi­nante l’ethos et les va­leurs d’une so­cié­té. Par ex­ten­sion, ils ins­ti­tuent les formes de gou­ver­ne­ment et de pou­voir.

• La gram­maire du PKK s’ap­prend à l’école

Au Ro­ja­va, l’his­toire est dis­pen­sée à par­tir de 9 ans dans un bloc in­ti­tu­lé « sciences so­ciales » (za­nis­ten ci­va­ki) qui com­porte aus­si la géo­gra­phie et des ru­di­ments de sciences so­ciales. Au col­lège, en re­vanche, l’his­toire de­vient un cours à part en­tière,

et ce, jus­qu’à la fin du ly­cée. Con­trai­re­ment à l’avant-2012, un jeune Sy­rien du nord peut suivre en kurde un en­sei­gne­ment re­nou­ve­lé, dif­fé­rent des conte­nus de l’école na­tio­na­liste arabe baa­siste sy­rienne. Ce sys­tème sco­laire propre au Ro­ja­va a été éten­du de­puis 2016 à la grande ma­jo­ri­té des écoles pu­bliques de Sy­rie du Nord sous ad­mi­nis­tra­tion du TEV-DEM (80 %), où l’ins­truc­tion pu­blique est obli­ga­toire de 5 à 14 ans, alors que quelques écoles com­mu­nau­taires chré­tiennes suivent en­core le pro­gramme du ré­gime.

Nous concen­tre­rons notre at­ten­tion sur les ma­nuels d’his­toire en kurde et en arabe. Pour les or­ga­ni­sa­tions de la mou­vance PKK, cette ma­tière in­sère la construc­tion po­li­tique du Ro­ja­va dans une sé­rie d’ex­pé­riences his­to­riques et ins­ti­tue le mo­ment vé­cu par les élèves et leurs pa­rents comme un épi­sode cru­cial pour l’hu­ma­ni­té tout en­tière. Dif­fé­rent en soi par son his­toire, le Ro­ja­va de­vient éga­le­ment un lieu par­ti­cu­lier d’ex­pé­ri­men­ta­tion idéo­lo­gique. Pour la pre­mière fois, la mou­vance du PKK est en me­sure d’exer­cer de ma­nière di­recte sa gou­ver­nance sur des po­pu­la­tions ci­viles et d’y dif­fu­ser sa vi­sion po­li­tique et his­to­rique qui porte le nom de « confé­dé­ra­lisme dé­mo­cra­tique ». Les prin­cipes de ce der­nier en­traînent une re­dé­fi­ni­tion du na­tio­na­lisme kurde qui trans­pa­raît dans le pro­gramme sco­laire. Pour une for­ma­tion po­li­tique dont le but est d’étendre sa lé­gi­ti­mi­té au sein de la so­cié­té, l’avè­ne­ment d’un sys­tème d’en­sei­gne­ment propre n’est ja­mais anec­do­tique. Pour le PKK et ses or­ga­ni­sa­tions an­nexes tel le PYD, la ques­tion de l’édu­ca­tion est pre­mière et pré­cède même la mi­li­tance. Dès 1986, soit deux ans après les dé­buts de la lutte ar­mée lan­cée par le PKK contre l’état turc et le re­cru­te­ment mas­sif de jeunes Kurdes de Sy­rie et de Tur­quie, le mou­ve­ment as­so­cie exer­cices mi­li­taires et mi­li­tants à un ap­pren­tis­sage in­tel­lec­tuel au sein de l’aca­dé­mie Mah­sum Kork­maz, du nom d’un des pre­miers com­man­dants mi­li­taires du PKK, lo­ca­li­sée dans le ma­quis de la Be­kaa au Li­ban (2). Cet en­sei­gne­ment s’adresse dans un pre­mier temps aux mi­li­tants et aux mi­li­taires, mais le PKK se veut éga­le­ment un mou­ve­ment d’édu­ca­tion des masses, car son pro­jet d’éman­ci­pa­tion en de­hors de la li­bé­ra­tion par les armes a pour but la ré­forme et l’amen­de­ment des at­ti­tudes « féo­dales » et « ma­chistes » an­crées dans l’idéo­lo­gie co­lo­niale in­cul­quée par le gou­ver­ne­ment turc. Toute opé­ra­tion de re­cru­te­ment ou de mise en place de gou­ver­nance lo­cale s’ac­com­pagne de l’éta­blis­se­ment d’un sys­tème sco­laire, aus­si ru­di­men­taire soit-il. Il n’est pas étrange que les pre­mières images de la mise en place d’une ad­mi­nis­tra­tion à Ra­q­qa sous l’au­to­ri­té des Forces dé­mo­cra­tiques sy­riennes (FDS) qui nous sont par­ve­nues com­portent des scènes dans les­quelles des classes pleines suivent un en­sei­gne­ment sur

« le col­lec­ti­visme et le droit des femmes ». De même, lorsque des jour­na­listes fran­çais vi­sitent en 2017 une pri­son pour dji­ha­distes te­nue par le PYD à Qa­mi­chli, ils y voient la mise en place d’un « pro­gramme de dé­ra­di­ca­li­sa­tion ».

Or le PYD/PKK n’y fait que ce qu’il a l’ha­bi­tude de faire, à sa­voir, édu­quer les po­pu­la­tions et ré­for­mer l’homme. Les centres de for­ma­tion pour mi­li­tants du PKK, les in­ter­nats pour étu­diants de la ré­gion de Ra­q­qa et la pri­son-col­lège de Qa­mi­chli portent tous le même nom : aka­de­mî. De fait, ces dis­po­si­tifs visent un même but : trans­mettre la phi­lo­so­phie du mou­ve­ment et la nou­velle gram­maire de la construc­tion po­li­tique qui doit ad­ve­nir en Sy­rie et ailleurs.

La pre­mière ex­pé­rience concrète d’édu­ca­tion des masses au grand jour s’est dé­rou­lée à par­tir de la fin des an­nées 1990 au sein du camp de ré­fu­giés de Ma­kh­mour, non loin d’er­bil, en Irak. Bien que pré­caire, l’ins­tal­la­tion de quelques mil­liers de Kurdes de Tur­quie, les uns sui­vant leurs pa­rents com­bat­tants au sein du PKK de­puis les mon­tagnes de Qan­dil, les autres chas­sés de leurs vil­lages de l’est ana­to­lien par l’ar­mée turque, per­mit la mise en place d’une vie com­mu­nau­taire struc­tu­rée et d’ins­ti­tu­tions de tout type. C’est là que furent ex­pé­ri­men­tées de nou­velles formes d’or­ga­ni­sa­tions po­li­tiques ba­sées sur le com­mu­na­lisme prô­né par le PKK (3). Ce der­nier y met en place un sys­tème édu­ca­tif aux conte­nus très éla­bo­rés. Les ma­nuels sco­laires du Ro­ja­va ain­si que le sys­tème d’en­sei­gne­ment à l’oeuvre dans la ré­gion sont is­sus de la ma­trice en usage au sein du camp de Ma­kh­mour. Cette der­nière fut éga­le­ment ren­for­cée par les ex­pé­riences pé­da­go­giques connues au Kur­dis­tan de Tur­quie dans la pé­riode de li­bé­ra­li­sa­tion po­li­tique et de calme re­la­tif du dé­but des an­nées 2000.

Les ma­nuels sco­laires de Ma­kh­mour pu­bliés en 2015 sont sem­blables à ceux de 2016 du Ro­ja­va à de nom­breux égards, qu’il s’agisse de la table des ma­tières ou du conte­nu, jus­qu’à la po­lice d’im­pres­sion. L’en­semble des ou­vrages de pri­maire du Ro­ja­va an­nonce cette fi­lia­tion par une note dans les pre­mières pages in­di­quant que leur conte­nu est ti­ré des livres de Ma­kh­mour, mais ceux du col­lège et du ly­cée, pour­tant ins­pi­rés des mêmes conte­nus, taisent cette connexion. Face à l’in­tran­si­geance de la Tur­quie et aux ré­ti­cences de fa­çade des Oc­ci­den­taux vis-à-vis du PKK, ce lien se­rait-il dif­fi­cile à as­su­mer jusque dans les pages d’un anec­do­tique livre d’his­toire-géo­gra­phie ?

• Au Ro­ja­va : des ma­nuels du PKK ?

Au-de­là de la gé­néa­lo­gie des po­li­tiques pé­da­go­giques mises en place par le PKK de­puis sa créa­tion, il est in­té­res­sant de se pen­cher sur ce qui trans­pa­raît de ce lien dans les ma­nuels d’his­toire en usage dans le nord de la

Sy­rie. Tout d’abord, l’es­thé­tique qui y pré­do­mine ren­voie à un dé­co­rum

« Pk­ki­sant » avec l’om­ni­pré­sence d’étoiles et des cou­leurs verte, rouge et jaune, celles des di­vers dra­peaux kurdes. L’as­so­cia­tion de ces cou­leurs a long­temps été in­ter­dite de ma­nière of­fi­cieuse en Tur­quie, à tel point que leur scan­sion dans cer­taines chan­sons mi­li­tantes son­nait et sonne en­core comme un slo­gan po­li­tique, l’af­fir­ma­tion de l’iden­ti­té kurde et l’adhé­sion aux idéaux du PKK. Le lien am­bi­gu avec la culture es­thé­tique, in­tel­lec­tuelle et idéo­lo­gique du PKK des pre­miers temps ne s’ar­rête pas là. Les cadres du PYD ne manquent pas de rap­pe­ler que les ma­nuels du Ro­ja­va men­tionnent « toutes les ré­vo­lu­tions kurdes qui ont mar­qué l’his­toire, même celle de mul­lah Mus­ta­fa Bar­za­ni [le chef kurde du Kur­dis­tan d’irak né en 1903 et dé­cé­dé en 1979], con­trai­re­ment aux autres for­ma­tions kurdes qui ne parlent pas de la ré­vo­lu­tion du pré­sident Apo [sur­nom d’ab­dul­lah Öca­lan] » (4). Les au­teurs de ces ma­nuels mettent tou­te­fois en exergue à la fois la tra­jec­toire du PKK et son ac­tion po­li­tique ain­si que le rôle et la pen­sée de son lea­der. Bien que le PKK soit dé­po­si­taire d’une « ré­vo­lu­tion kurde » par­mi d’autres, il semble, d’après les ma­nuels du Ro­ja­va, avoir rai­son sur toutes les autres du fait de son am­pleur géo­gra­phique et de la por­tée idéo­lo­gique de son com­bat. Ce der­nier pré­tend dé­pas­ser le na­tio­na­lisme kurde. Par ailleurs, Ab­dul­lah Öca­lan n’y est pas dé­crit comme le chef po­li­tique ou mi­li­taire : il est le guide (rê­ber) qui a une vi­sion non seule­ment sur l’évo­lu­tion du mou­ve­ment, mais éga­le­ment sur les grands mou­ve­ments de l’his­toire et les ré­formes à en­tre­prendre pour que l’homme et la femme at­teignent la li­ber­té. Ses pa­roles et ses apho­rismes sont ci­tés dans des cadres sty­li­sés et des car­touches rap­pe­lant la ré­vé­rence qui lui est due. Ain­si, seul Ab­dul­lah Öca­lan se voit at­tri­buer une ru­brique spé­ci­fique pour sa bio­gra­phie. On per­çoit éga­le­ment que le PKK émerge à un mo­ment par­ti­cu­lier de l’his­toire. Cet avè­ne­ment semble clore et ma­gni­fier la suc­ces­sion des ré­vo­lu­tions kurdes. Il n’est pas sur­pre­nant qu’une des par­ties du ma­nuel de 3e an­née de col­lège s’in­ti­tule « Si­tua­tion des Kurdes et du Kur­dis­tan avant le guide Apo ». Il est sug­gé­ré que le lea­der du mou­ve­ment prend le re­lais et donne une di­men­sion par­ti­cu­lière aux com­bats des Kurdes pour la li­ber­té.

Au-de­là de l’im­por­tance ac­cor­dée à l’his­toire du PKK et de son lea­der, la vi­sion idéo­lo­gique dé­fen­due dans les ma­nuels sco­laires du PYD suit une tra­jec­toire pa­ral­lèle à celle du mou­ve­ment. C’est-à-dire qu’elle reste in­fluen­cée de ma­nière ex­pli­cite par l’an­ti-impérialisme, le mar­xisme-lé­ni­nisme et le na­tio­na­lisme kurde. Les ma­nuels sco­laires du Ro­ja­va construisent néan­moins une image am­bi­guë de ce der­nier dans la­quelle la su­pé­rio­ri­té mo­rale des Kurdes se si­tue dans leur re­jet de tout na­tio­na­lisme.

• Les Mèdes, la syn­thèse d’un na­tio­na­lisme mal­gré lui

Pour en­trer en com­pé­ti­tion avec les na­tio­na­lismes turc (Hit­tites), ira­kien et sy­rien arabes (Ak­kad, Ba­by­lone, As­sy­rie, Uga­rit, etc.), ira­nien (Aché­mé­nides et Sas­sa­nides), le na­tio­na­lisme kurde en ges­ta­tion de­puis le dé­but du XXE siècle de­vait mar­quer son ori­gi­na­li­té. Par­mi toutes les ci­vi­li­sa­tions du Moyen-orient an­tique, ce sont les Mèdes qui sa­tis­fai­saient le mieux aux exi­gences de gran­deur et cor­res­pon­daient à l’idée que l’on se fai­sait des éven­tuelles ori­gines du peuple kurde : une po­pu­la­tion in­do-eu­ro­péenne lo­ca­li­sée entre les contre­forts oc­ci­den­taux du Za­gros et la haute Mé­so­po­ta­mie. En dé­pit de leur am­bi­guï­té vis-à-vis du na­tio­na­lisme, les ma­nuels sco­laires du Ro­ja­va re­prennent ce thème. Le livre de « sciences so­ciales » de ni­veau 4 (10 ans) fait la pré­sen­ta­tion de trois types de ca­len­driers : le kurde, le chré­tien et l’hé­gi­rien. Le pre­mier com­mence, se­lon les au­teurs, « en 612 avant Jé­sus-ch­rist, au mois de mars, au mo­ment de l’avè­ne­ment de la ré­vo­lu­tion des Kurdes mèdes et lors de la li­bé­ra­tion de leur terre de la main­mise de l’em­pire as­sy­rien ». Ain­si, les Kurdes ac­cèdent à l’hon­neur d’égre­ner le temps et d’être liés aux Mèdes à l’ori­gine de leur ré­vo­lu­tion. Dans le ma­nuel du col­lège de ni­veau 1, la mise en page et le gra­phisme ren­forcent la confu­sion entre fait kurde et fait mède. La par­tie qui leur est consa­crée est par­se­mée de pho­tos ac­tuelles met­tant en scène des no­mades kurdes. Une gra­vure ti­rée d’une édi­tion du Mem u Zin d’eh­mede Xa­nî (1650-1707) sert à illus­trer la vie cultu­relle et ar­tis­tique sous les Mèdes. Il n’y a donc plus au­cune dis­tinc­tion entre les époques que les Kurdes tra­versent de ma­nière im­muable. Les Mèdes ne sont pas qua­li­fiés ici de ci­vi­li­sa­tion ou d’em­pire en dé­pit du pres­tige de leur his­toire et de l’om­ni­pré­sence de ce terme dans les par­ties des ma­nuels consa­crées à la Mé­so­po­ta­mie an­tique. La nuance est de taille, et dans cet ou­vrage, les Mèdes ap­pa­raissent étran­ge­ment comme une con­fé­dé­ra­tion de tri­bus. L’in­sis­tance sur la na­ture

confé­dé­rale du phé­no­mène mède est l’oc­ca­sion de mettre en avant la pré­di­lec­tion du PYD/PKK pour cette forme d’or­ga­ni­sa­tion po­li­tique. Marque de leur su­pé­rio­ri­té mo­rale, le confé­dé­ra­lisme des Kurdes mèdes les main­tient dans une po­si­tion à la fois su­bal­terne et ré­vo­lu­tion­naire ; car c’est contre le « sys­tème es­cla­va­giste de l’em­pire as­sy­rien » que les Mèdes se lèvent. Dans l’ico­no­gra­phie uti­li­sée pour illus­trer la par­tie sur « la con­fé­dé­ra­tion mède », un autre élé­ment frappe. Il s’agit d’une carte du grand Kur­dis­tan ma­té­ria­li­sé par une zone de cou­leur jaune s’éten­dant de Xo­rem­ma­bad, en Iran ac­tuel, à la mer Mé­di­ter­ra­née. La ville d’amed (Diyar­ba­kir) est mar­quée d’une étoile rouge de la même ma­nière que les ca­pi­tales alen­tour (Ba­kou, Bag­dad, Da­mas, Bey­routh, etc.). En de­hors du fait que cette carte a as­sez peu de liens avec la to­po­ny­mie de l’époque mède, elle af­firme clai­re­ment un mes­sage, voire un pro­gramme de construc­tion po­li­tique. Le na­tio­na­lisme kurde qui tra­verse les ma­nuels sco­laires du Ro­ja­va prend une co­lo­ra­tion pan­kurde. L’uni­té d’un grand Kur­dis­tan s’im­pose de ma­nière in­tem­po­relle, d’au­tant plus que la même carte se re­trouve dans d’autres sec­tions des ma­nuels.

C’est pour­quoi les ré­flexions d’ab­dul­lah Öca­lan mises en exergue à la fin du ma­nuel de ni­veau 3 du ly­cée s’in­té­ressent à la lutte de la li­bé­ra­tion du Kur­dis­tan dans son en­semble, Kur­dis­tan du Sud, du Nord, de l’est et de l’ouest. Le trau­ma ori­gi­nel est donc ce­lui de la par­ti­tion de ce ter­ri­toire. Se ré­vol­ter contre cette in­jus­tice est lé­gi­time, tout comme l’as­pi­ra­tion à y éta­blir des formes d’or­ga­ni­sa­tions po­li­tiques trans­ver­sales. La te­neur na­tio­na­liste et pan­kur­diste des ma­nuels sco­laires du Ro­ja­va est at­ten­due. Elle est is­sue d’une longue ma­tu­ra­tion des conte­nus his­to­rio­gra­phiques en usage au Moyen-orient et en Eu­rope de­puis le dé­but du XXE siècle. Dans les ma­nuels sco­laires du Ro­ja­va s’ex­prime ce­pen­dant la com­pé­ti­tion ou la contra­dic­tion entre, d’une part, ce dis­cours na­tio­na­liste et pan­kur­diste clas­sique et, d’autre part, des formes nou­velles liées à la fois aux spé­ci­fi­ci­tés de la si­tua­tion sy­rienne et à l’évo­lu­tion idéo­lo­gique de la mou­vance PKK de­puis le dé­but des an­nées 2000.

• Le la­bo­ra­toire « ro­ja­vien » du confé­dé­ra­lisme dé­mo­cra­tique

Le dif­fé­ren­tia­lisme af­fi­ché dans les ma­nuels dé­tonne avec l’ac­tion et le pro­jet po­li­tique an­non­cés par le PYD de dé­mo­cra­ti­sa­tion du nord de la Sy­rie et d’in­clu­sion de toutes les com­mu­nau­tés (arabes, sy­riaques, turk­mènes…). Le ma­té­riel pé­da­go­gique du Ro­ja­va pose les ja­lons d’un dis­cours plus in­clu­si­viste. La com­pa­rai­son avec la ma­trice d’ori­gine, à sa­voir les ma­nuels sco­laires PKK de Ma­kh­mour, est à ce titre très éclai­rante. On note tout d’abord, dans ces nou­veaux ma­nuels, la ré­fé­rence à des élé­ments d’his­toire ren­voyant non plus à une grande my­tho­lo­gie na­tio­nale kurde, mais à un ré­cit « ro­ja­vien » lo­cal. Par exemple, l’évo­ca­tion des Hou­rites du royaume de Mi­ta­ni ou de la ci­vi­li­sa­tion de Tell Ha­laf. Tous deux ont leurs sites prin­ci­paux dans la ré­gion de Sere Ka­niye (ou Ras al-aïn) au Ro­ja­va. Au­pa­ra­vant à peine ci­tés, ils font l’ob­jet dans les ma­nuels étu­diés au Ro­ja­va de par­ties en­tières. Par ailleurs, con­trai­re­ment aux ma­nuels sco­laires uti­li­sés à Ma­kh­mour, on ne trouve plus sys­té­ma­ti­que­ment, dans les pre­mières pages de chaque livre, le dra­peau du PKK, la pho­to d’apo et la men­tion d’un de ses apho­rismes. Le pro­ces­sus d’in­clu­sion po­li­tique au Ro­ja­va semble donc éga­le­ment pas­ser par une moindre ré­fé­rence au PKK. En plus de ces formes de lo­ca­li­sa­tion et d’ap­pa­rente « dépk­ki­sa­tion » du dis­cours, les ma­nuels du Ro­ja­va font la part belle aux élé­ments du ré­cit his­to­rique sous-ja­cent au pro­jet de confé­dé­ra­lisme dé­mo­cra­tique en butte aux na­tio­na­lismes. De­puis le dé­but des an­nées 2000, le PKK et sa mou­vance, par la voix de son lea­der, Ab­dul­lah Öca­lan,

prônent la mise à l’écart des idéo­lo­gies cen­tra­listes telles que le ca­pi­ta­lisme et le mar­xisme-lé­ni­nisme, de même que la no­tion d’état-na­tion. Dans un cadre confé­dé­ral et mu­ni­ci­pa­liste ins­pi­ré par les écrits du so­cial anar­chiste Mur­ray Book­chin (19212006), toutes les com­mu­nau­tés sans ex­cep­tion au­raient un rôle à jouer (5). L’exis­tence de ma­nuels sco­laires en langue arabe ap­pa­raît comme une forme de re­cul du na­tio­na­lisme face au confé­dé­ra­lisme dé­mo­cra­tique. Ces der­niers in­sistent sur l’ap­par­te­nance com­mune des Arabes et des Kurdes au « nord de la Sy­rie ». On y exalte leur ami­tié his­to­rique et l’on y condamne le ra­cisme du baa­sisme d’état sy­rien. Les forces mi­li­taires arabes al­liées des Uni­tés de dé­fense du peuple (YPG) y sont éga­le­ment ho­no­rées pour leur par­ti­ci­pa­tion à « la ré­vo­lu­tion du nord de la Sy­rie ». Dans la même veine, les livres d’his­toire du Ro­ja­va, cette fois-ci en kurde, rap­pellent à de nom­breuses re­prises les re­la­tions de bonne en­tente entre les Kurdes et les autres po­pu­la­tions de la ré­gion : Arabes et Turcs. Le si­gnal en­voyé est clair : tous les ha­bi­tants du Ro­ja­va et du nord de la Sy­rie ont leur place dans l’his­toire qui s’y écrit dans le pas­sé comme dans le pré­sent. Pour le PYD/PKK qui s’ins­pire de la vi­sion his­to­rique dé­ve­lop­pée par Ab­dul­lah Öca­lan, il s’agit de construire un ré­cit his­to­rique éla­bo­ré per­met­tant de trou­ver dans un pas­sé re­cons­ti­tué du Moyen-orient des so­lu­tions pour le pré­sent. Les ma­nuels sont à la fois une tri­bune et un lieu de ré­in­ter­pré­ta­tion de l’idéo­lo­gie du mou­ve­ment. D’un point de vue po­li­tique, si l’on ex­cepte la pure fonc­tion d’ins­truc­tion, l’en­sei­gne­ment du Ro­ja­va ré­pond à deux ten­dances ou deux né­ces­si­tés : élar­gir la base du sou­tien à la nou­velle ad­mi­nis­tra­tion dans un ter­ri­toire peu ho­mo­gène et tra­duire dans le ma­té­riel pé­da­go­gique les pré­ceptes du confé­dé­ra­lisme dé­mo­cra­tique. Il s’agit de pro­duire une ma­trice de dis­cours com­muns. De ce point de vue et en dé­pit des dif­fi­cul­tés ren­con­trées sur le ter­rain, le Ro­ja­va ap­pa­raît comme le pre­mier vrai la­bo­ra­toire du confé­dé­ra­lisme dé­mo­cra­tique. Il s’agit d’un es­pace vierge, car an­cien­ne­ment sous do­mi­na­tion du na­tio­na­lisme arabe sy­rien, mul­tieth­nique bien que ma­jo­ri­tai­re­ment pro­kurde. C’est ici que la ma­trice mu­ni­ci­pa­liste d’ab­dul­lah Öca­lan pour­rait rem­pla­cer le lo­gi­ciel usé du baa­sisme.

• Ro­ja­va : quo va­dis ?

Nous avons pu consta­ter les im­por­tants ef­forts en­tre­pris dans l’éla­bo­ra­tion des ma­nuels sco­laires du Ro­ja­va de même que l’en­thou­siasme que leur dif­fu­sion a pu sus­ci­ter. De nom­breuses ques­tions sub­sistent pour­tant quant à la ca­pa­ci­té de ces conte­nus à ré­pondre aux ob­jec­tifs fixés par les au­to­ri­tés lo­cales. Pro­duisent-ils la gram­maire co­hé­rente per­met­tant la mise en place d’ins­ti­tu­tions pé­rennes et en­ga­geant la so­cié­té dans la dé­fense de celles-ci ? Tout d’abord, il est clair que les textes ne sont pas en soi abou­tis. Par exemple, le bloc des ma­nuels en kurde du col­lège com­porte de fortes si­mi­li­tudes avec ce­lui de ly­cée. En de­hors de l’ajout d’un cer­tain nombre d’élé­ments dans les ma­nuels du se­con­daire, la pro­gres­sion entre les ni­veaux n’a pas été pen­sée en pro­fon­deur. D’autres cher­cheurs ont ex­po­sé les contra­dic­tions au sein de l’idéo­lo­gie du confé­dé­ra­lisme dé­mo­cra­tique entre l’af­fi­chage d’un an­ti­cen­tra­lisme théo­rique et le main­tien de la culture avant-gar­diste (6). Ces contra­dic­tions trouvent leur tra­duc­tion dans le conte­nu des ma­nuels sco­laires du Ro­ja­va. Bien qu’une at­ten­tion par­ti­cu­lière soit por­tée à l’éla­bo­ra­tion d’un dis­cours de rup­ture avec l’idée d’état-na­tion ou de cen­tra­lisme dé­mo­cra­tique, les sco­ries d’un proche pas­sé na­tio­na­liste kurde et lé­ni­niste per­sistent.

© ANHA

Dis­tri­bu­tion de ma­nuels sco­laires dans le camp de ré­fu­giés de Shih­ba, près d’afryn, en avril 2018.

La fi­gure d’ab­dul­lah Öca­lan, dit « Apo », est om­ni­pré­sente chez les par­ti­sans du PKK et du PYD dans le Kur­dis­tan sy­rien, y com­pris les plus pe­tits.

La gran­deur des « Kurdes mèdes » d’après le ma­nuel sco­laire d’his­toire du col­lège, ni­veau 1 (11/12 ans)

Con­tem­pla­tions d’« Apo » (sur­nom d’ab­dul­lah Öca­lan) sur son com­bat et ce­lui du PKK, dans le ma­nuel sco­laire d’his­toire du col­lège ni­veau 3 (13/14 ans).

Cartes sem­blables du Grand Kur­dis­tan, dans les par­ties des ma­nuels consa­crées aux Mèdes et à l’his­toire ot­to­mane (col­lège ni­veau 1 et col­lège ni­veau 2).

Par­ti­tion du Grand Kur­dis­tan dans le ma­nuel d’his­toire de ly­cée du ni­veau 3 (16/17 ans)

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