Le nord-est sy­rien : les en­jeux du gre­nier à blé

Moyen-Orient - - SOMMAIRE - Fa­brice Ba­lanche

Les ré­coltes de blé dans la pro­vince de Has­sa­ké furent ca­tas­tro­phiques en 2018, les plus mau­vaises de­puis qua­rante ans. En place de­puis 2013, l’ad­mi­nis­tra­tion de la Fé­dé­ra­tion dé­mo­cra­tique du Nord-sy­rie (FDNS, of­fi­cia­li­sée en 2016) in­voque des condi­tions cli­ma­tiques dé­sas­treuses. Le re­tour de la sé­che­resse au­rait en ef­fet pro­vo­qué une perte de 90 % dans les zones non ir­ri­guées et les pluies di­lu­viennes du prin­temps ont fait pour­rir le blé dans les es­paces ir­ri­gués. Quant au co­ton, la désor­ga­ni­sa­tion du sys­tème d’ir­ri­ga­tion a ré­duit les sur­faces culti­vées et les champs ont su­bi une in­va­sion de mous­tiques. Certes, les condi­tions cli­ma­tiques n’ont pas été op­ti­males, mais ce­la ne fait qu’ac­cen­tuer une ten­dance d’avant-guerre à la baisse de la pro­duc­tion agri­cole due à la pé­nu­rie d’eau.

Dès leur ar­ri­vée, les au­to­ri­tés kurdes de la FDNS dé­noncent l’aban­don dans le­quel le nord-est a été lais­sé par le pou­voir baa­siste. Elles évoquent éga­le­ment les consé­quences du ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique, dont les ef­fets sur les pré­ci­pi­ta­tions sont pal­pables dans cette ré­gion de l’an­cien crois­sant fer­tile. En­fin, la guerre de­puis 2011 a ac­cen­tué la dé­gra­da­tion des condi­tions d’ex­ploi­ta­tion et a désor­ga­ni­sé le mar­ché. Tous ces fac­teurs peuvent ex­pli­quer la si­tua­tion, mais il faut aus­si s’in­ter­ro­ger sur la ges­tion de la ré­gion par le Par­ti de l’union dé­mo­cra­tique (PYD).

• Des condi­tions cli­ma­tiques ren­dant l’ir­ri­ga­tion in­dis­pen­sable

Le nord-est sy­rien est mar­qué par un cli­mat con­ti­nen­tal sec. Les pré­ci­pi­ta­tions an­nuelles moyennes s’éche­lonnent entre 600 mil­li­mètres à Qa­mi­chli et 150 mil­li­mètres dans la val­lée de l’eu­phrate. Elles dé­clinent à me­sure que l’on s’éloigne du Tau­rus et obligent à re­cou­rir ra­pi­de­ment à l’ir­ri­ga­tion. Les pluies ont lieu de no­vembre à avril, puis la sé­che­resse es­ti­vale s’ins­talle

avec des tem­pé­ra­tures dé­pas­sant 30 °C en juillet-août, ce qui pro­voque une in­tense éva­po­ra­tion des ré­ser­voirs d’eau. Le re­cours à l’ir­ri­ga­tion est ren­for­cé par l’ir­ré­gu­la­ri­té plu­ri­an­nuelle des pré­ci­pi­ta­tions. Entre 2006 et 2010, la ré­gion a connu cinq an­nées de sé­che­resse qui ont dé­clen­ché une grave crise agri­cole. Le phé­no­mène est ré­cur­rent, mais les sé­ries plu­vio­mé­triques de­puis 1966 in­diquent une di­mi­nu­tion ré­gu­lière des pré­ci­pi­ta­tions et une aug­men­ta­tion de la fré­quence des sé­che­resses liées au ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique. Les prin­ci­pales sources du nord-est, telles que la source Ki­brit, à proxi­mi­té de Ras al-aïn, sont à sec de­puis le dé­but des an­nées 2000 en rai­son de la fai­blesse des pré­ci­pi­ta­tions et de la sur­ex­ploi­ta­tion des nappes phréa­tiques du cô­té turc.

Le nord-est bé­né­fi­cie de l’ap­port de cours d’eau al­lo­gènes, no­tam­ment l’eu­phrate et ses af­fluents (le Ba­likh et le Kha­bour), qui prennent leur source en Tur­quie. Le ré­gime de l’eu­phrate est plu­vio-ni­val, mar­qué par les pluies mé­di­ter­ra­néennes de sai­son froide et la fonte des neiges du Tau­rus et du Za­gros. L’eu­phrate pos­sède une va­ria­tion plu­ri­an­nuelle de 1 à 4 (contre 1 à 2 pour le Nil, par exemple). Les bar­rages de ré­ten­tion en Tur­quie et en Sy­rie – Tish­rin, construit entre 1968 et 1976, et Baas, ache­vé en 1986 – tentent de cor­ri­ger la va­ria­tion. Le sto­ckage (14 mil­liards de mètres cubes) dans des lacs ar­ti­fi­ciels en mi­lieu aride chaud pro­voque une forte éva­po­ra­tion (15 % de l’eau dis­po­nible). La Tur­quie ga­ran­tit à la Sy­rie un dé­bit to­tal et moyen an­nuel de 500 mètres cubes par se­conde dans le bas­sin de l’eu­phrate (1), mais le dé­bit va­rie entre 1 000 mètres cubes en hi­ver et 200 mètres cubes en l’au­tomne. Avant-guerre, l’eau n’était pas un pro­blème dans la val­lée de l’eu­phrate, car elle était abon­dante et bon mar­ché dans les pé­ri­mètres ir­ri­gués par l’état ou les co­opé­ra­tives d’agri­cul­teurs. En re­vanche, ce n’était dé­jà pas le cas dans la val­lée du Kha­bour, en aval de Ras al-aïn. Des sta­tions de pom­page re­met­taient en eau la ri­vière, mais elle était à sec de nou­veau au sud de Has­sa­ké. En 2009, la Sy­rie a conclu un ac­cord avec la Tur­quie, lui per­met­tant de pui­ser de l’eau dans le Tigre pour ali­men­ter le nord de la pro­vince. Mais la réa­li­sa­tion de cette conduite exige dix ans de tra­vaux et plu­sieurs mil­liards d’eu­ros d’in­ves­tis­se­ment. Or le ni­veau des nappes phréa­tiques a bais­sé entre 2007 et 2010 en rai­son de la sé­che­resse, qui a ac­cen­tué le dé­fi­cit lié à la sur­ex­ploi­ta­tion en Tur­quie et en Sy­rie (2). La ten­dance pour les an­nées à ve­nir est à l’aug­men­ta­tion du dé­fi­cit ; les pré­ci­pi­ta­tions dans la ré­gion de­vraient dé­cli­ner de 20 à 40 % à l’ho­ri­zon 2050. Le contrôle des res­sources par la Tur­quie rend en­core plus dé­li­cate la si­tua­tion en Sy­rie si les ten­sions po­li­tiques de­meurent entre les deux pays.

L’agri­cul­ture du nord-est est stra­té­gique pour la Sy­rie, car elle contri­buait à son in­dé­pen­dance ali­men­taire et rap­por­tait des de­vises grâce aux ex­por­ta­tions de cé­réales et de co­ton. De puis­santes so­cié­tés d’état gé­raient la com­mer­cia­li­sa­tion de la pro­duc­tion. Elle échap­pait en grande par­tie au sec­teur pri­vé, à l’ex­cep­tion de dé­tour­ne­ments mi­neurs au pro­fit du mar­ché noir. À tra­vers ce sys­tème com­plexe, l’état exer­çait son contrôle sur la po­pu­la­tion et sur un ter­ri­toire pé­ri­phé­rique mais riche en pé­trole (3) qui était en fait une vé­ri­table co­lo­nie in­té­rieure. Ce sys­tème éco­no­mique a été com­plè­te­ment désor­ga­ni­sé par la guerre et la rup­ture des re­la­tions entre l’est et l’ouest de la Sy­rie.

• Une pro­duc­tion agri­cole désor­ga­ni­sée par le conflit

Le nord-est était la prin­ci­pale zone de pro­duc­tion de cé­réales (52 % du blé en 2009) et de co­ton (79 %) en Sy­rie. Plus de la moi­tié des sur­faces étaient culti­vées en cé­réales d’hi­ver et un quart en co­ton. Dans la val­lée de l’eu­phrate, la bet­te­rave su­crière ar­ri­vait en troi­sième po­si­tion. Il n’exis­tait pra­ti­que­ment pas d’ar­bo­ri­cul­ture, car elle est in­ter­dite en de­hors de la consom­ma­tion fa­mi­liale. L’état exer­çait un contrôle strict sur les cultures, obli­geant les agri­cul­teurs à s’ins­crire dans un plan de pro­duc­tion gé­ré par la di­rec­tion de l’agri­cul­ture et la banque agri­cole. Du­rant la pé­riode 1985-2009, la pro­duc­tion de blé et celle de co­ton ont ré­gu­liè­re­ment pro­gres­sé, avec un pic en 2005, date à la­quelle elles avaient dou­blé de­puis 1985. Le sys­tème agri­cole du nord-est sy­rien a été désor­ga­ni­sé par la guerre. Les or­ga­nismes pu­blics qui gé­raient la pro­duc­tion (of­fices du blé et du co­ton, banque agri­cole et di­rec­tion de l’ir­ri­ga­tion) ont ces­sé de fonc­tion­ner, pri­vant les agri­cul­teurs d’in­trants (se­mences, en­grais, pes­ti­cides, avances sur ré­colte) et de dé­bou­chés à prix ga­ran­ti pour leurs pro­duc­tions. La pé­nu­rie d’en­grais ajou­tée à celles du car­bu­rant et de l’élec­tri­ci­té, in­dis­pen­sables pour ac­tion­ner les pompes à eau, ont ré­duit les ren­de­ments.

Il est dif­fi­cile d’avoir des chiffres fiables en l’ab­sence de re­cen­se­ment agri­cole de­puis 2011. Ce­pen­dant, les té­moi­gnages re­cueillis dans les dif­fé­rents ter­roirs de la ré­gion prouvent l’am­pleur du dé­sastre. À Amou­da, dans une zone non ir­ri­guée, mais où les pré­ci­pi­ta­tions sont abon­dantes, le ren­de­ment de blé est pas­sé de 5 tonnes à l’hec­tare avant la guerre à 1,5 tonne en 2017 (4). En 2018, il est des­cen­du en des­sous d’une tonne en rai­son des condi­tions cli­ma­tiques par­ti­cu­liè­re­ment dé­sas­treuses. Dans les pé­ri­mètres ir­ri­gués de la val­lée de l’eu­phrate, la culture du co­ton s’est pro­gres­si­ve­ment ré­duite. La mise hors d’usage d’une grande par­tie du ré­seau d’ir­ri­ga­tion par les com­bats entre l’or­ga­ni­sa­tion de l’état is­la­mique (EI ou Daech) et les Forces dé­mo­cra­tiques sy­riennes (FDS) sou­te­nues par les bom­bar­de­ments aé­riens de la coa­li­tion in­ter­na­tio­nale (5) a ren­du im­pos­sible le re­tour à la nor­male de cette culture d’été gour­mande en eau. En outre, dans les zones ir­ri­guées, les quelques plan­ta­tions de co­ton qui avaient sub­sis­té ont été dé­truites par une in­va­sion d’in­sectes, faute de pes­ti­cides.

Dans le nord-est, les zones culti­vées ont ré­gres­sé. Les agri­cul­teurs n’ayant pas d’ar­gent pour la­bou­rer et ache­ter des se­mences et du fuel pour ac­tion­ner les pompes à eau, sans ga­ran­tie de dé­bou­chés, pré­fèrent ne plus culti­ver la terre. Dans la

val­lée de l’eu­phrate, seules les terres si­tuées à proxi­mi­té des berges du fleuve ou des ca­naux d’ir­ri­ga­tion, où il est pos­sible d’ir­ri­guer grâce à une pompe per­son­nelle, car le sys­tème d’ir­ri­ga­tion éta­tique ne fonc­tionne plus, sont culti­vées. Dans la pro­vince de Has­sa­ké et dans le dis­trict de Tal Abyad, où les agri­cul­teurs ir­riguent à par­tir de puits ar­té­siens et/ou comptent sur les pré­ci­pi­ta­tions, la ré­gres­sion cultu­rale est ma­jeure en quan­ti­té comme en qua­li­té. Au lieu de culti­ver du blé, les agri­cul­teurs pré­fèrent l’orge et l’avoine qui de­mandent moins d’eau et d’en­grais (6). La ré­colte trouve un dé­bou­ché lo­cal chez les éle­veurs de mou­tons ayant en­va­hi cette ré­gion à me­sure que l’agri­cul­ture ré­gres­sait au pro­fit de la steppe. Mais la fer­me­ture de la fron­tière turque et l’im­pos­si­bi­li­té de vendre les mou­tons sy­riens dans les pays du Golfe main­tiennent le prix de la viande à un faible ni­veau. Quant à la po­pu­la­tion lo­cale, elle n’a guère les moyens de con­som­mer de la viande en de­hors des jours de fête. Nous as­sis­tons donc dans le nord-est à une ré­gres­sion cultu­rale, le gre­nier à blé de la Sy­rie étant contraint d’im­por­ter du blé pour nour­rir sa po­pu­la­tion. Ce­la re­met en cause la po­li­tique d’au­to­suf­fi­sance ali­men­taire que veut ins­tau­rer le PYD.

• Une idéo­lo­gie néo­maoïste qui ne sé­duit pas la po­pu­la­tion

Em­pri­son­né de­puis 1999, le di­ri­geant du Par­ti des tra­vailleurs du Kur­dis­tan (PKK), Ab­dul­lah Öca­lan, a ré­di­gé une sé­rie d’ou­vrages dans les­quels il pro­pose un mo­dèle de so­cié­té pour le peuple kurde, ins­pi­ré des théo­ries de l’amé­ri­cain Mur­ray Book­chin (1921-2006), qui vou­lait abattre le sys­tème ca­pi­ta­liste grâce au « mu­ni­ci­pa­lisme li­ber­taire ». Pour Mur­ray Book­chin, la faille fa­tale du ca­pi­ta­lisme se trouve dans son conflit avec l’en­vi­ron­ne­ment na­tu­rel, qu’il dé­traque, avec pour ré­sul­tat une crise. Sa re­com­man­da­tion : la dé­cen­tra­li­sa­tion des ci­tés gi­gan­tesques, en­va­hies par les brouillards de la pol­lu­tion, mais aus­si celle des fermes in­dus­trielles, ar­ro­sées de pes­ti­cides, afin de per­mettre aux gens de vivre à plus pe­tite échelle, de pro­duire leur nour­ri­ture lo­ca­le­ment et d’uti­li­ser une éner­gie re­nou­ve­lable pour gé­rer leurs propres af­faires. Mais l’ap­pli­ca­tion de ce pro­gramme po­li­tique im­plique une trans­for­ma­tion de la struc­ture so­ciale dans le nord-est sy­rien. Ain­si, le PYD

sou­haite pro­mou­voir un sys­tème po­li­tique et éco­no­mique ori­gi­nal ba­sé sur l’au­to­suf­fi­sance et la « dé­mo­cra­tie lo­cale ». Sa mise en oeuvre de­meure li­mi­tée, car le nou­veau pou­voir était da­van­tage pré­oc­cu­pé par la guerre contre Daech, au moins jus­qu’à la chute de Ra­q­qa en oc­tobre 2017. L’ad­mi­nis­tra­tion lo­cale contrô­lée par le PYD tra­vaille à l’ap­pli­ca­tion sur le ter­rain de l’idéo­lo­gie du PKK. Le sec­teur agri­cole est le la­bo­ra­toire du chan­ge­ment so­cial et éco­no­mique.

Le PYD a en­tre­pris de re­grou­per la po­pu­la­tion dans des « kom­mun », l’éche­lon de base de la vie po­li­tique éco­no­mique et so­ciale se­lon Mur­ray Book­chin. Les ha­bi­tants du nord-est, qu’ils soient Kurdes ou Arabes, ci­ta­dins ou ru­raux, sont ras­sem­blés par uni­té de 150 mai­sons, ce qui cor­res­pond à en­vi­ron un mil­lier de per­sonnes. Par­mi leurs at­tri­bu­tions, les com­munes sont cen­sées or­ga­ni­ser la vie éco­no­mique en as­su­rant la pro­mo­tion des « co­opé­ra­tives de pro­duc­tion ». À la cam­pagne, les agri­cul­teurs sont réunis dans des co­opé­ra­tives d’une quin­zaine de membres. Ils doivent tra­vailler en com­mun et échan­ger le sur­plus de pro­duc­tion avec d’autres co­opé­ra­tives et avec celles, ar­ti­sa­nales, des villes. L’ob­jec­tif est d’être au­to­suf­fi­sant au ni­veau de la com­mune, de sup­pri­mer les com­mer­çants et, à terme, l’ar­gent, puis­qu’il s’agit de re­ve­nir au troc. Certes, la désor­ga­ni­sa­tion de l’éco­no­mie avec la guerre a pro­vo­qué un re­tour à une éco­no­mie de sub­sis­tance. L’en­cla­ve­ment dont était vic­time le Ro­ja­va est aus­si un ar­gu­ment en fa­veur de l’au­to­suf­fi­sance. Mais, avec la ré­ou­ver­ture des axes de com­mu­ni­ca­tions ter­restres vers l’ouest de la Sy­rie en 2017 (7), la jus­ti­fi­ca­tion éco­no­mique tombe et il ne reste plus que l’idéo­lo­gie pour ex­pli­quer la po­li­tique agri­cole sui­vie par le PYD.

Les au­to­ri­tés du nord-est veulent ré­duire la part des cé­réales et du co­ton, les prin­ci­pales cultures de la ré­gion, au pro­fit du ma­raî­chage et de l’ar­bo­ri­cul­ture pour de­ve­nir au­to­suf­fi­sant. Nous re­trou­vons le mode de dé­ve­lop­pe­ment au­to­cen­tré pré­co­ni­sé lors de la dé­co­lo­ni­sa­tion par les par­ti­sans de la « dé­con­nexion » avec le monde ca­pi­ta­liste et les an­ciennes mé­tro­poles. Il s’agit de re­pro­duire le mo­dèle de la Chine maoïste à l’échelle du nord-est sy­rien et vis-à-vis de Da­mas. Il est vrai que cette ré­gion était une « co­lo­nie in­té­rieure » vouée à la pro­duc­tion de ma­tières pre­mières au pro­fit des mé­tro­poles de l’ouest sy­rien qui confis­quaient la va­leur ajou­tée dans le cadre d’un pacte in­terne à la Sy­rie, puis­qu’il était même in­ter­dit de dé­ve­lop­per une ac­ti­vi­té in­dus­trielle dans la pro­vince de Has­sa­ké, plus spé­ci­fi­que­ment dans les zones kurdes. Seules deux fi­la­tures de co­ton, ap­par­te­nant au sec­teur pu­blic in­dus­triel, y furent construites. La po­pu­la­tion arabe de la val­lée de l’eu­phrate n’était pas sou­mise à cette in­ter­dic­tion, mais le dé­ve­lop­pe­ment in­dus­triel était em­bryon­naire, les en­tre­prises agroa­li­men­taires étant à Alep, Da­mas, Homs et Ha­ma.

La mu­ta­tion cultu­rale doit s’ac­com­pa­gner d’un chan­ge­ment de mode d’ex­ploi­ta­tion. Les terres d’état et les grands do­maines doivent être confiés à la po­pu­la­tion, qui se­ra or­ga­ni­sée en co­opé­ra­tive de pro­duc­tion. Ce­pen­dant, on peut dou­ter de l’is­sue heu­reuse de la col­lec­ti­vi­sa­tion des terres, comme ce fut le cas dans les pays qui ont ten­té l’ex­pé­rience dans le pas­sé. Les pay­sans kurdes sans terre peuvent être sé­duits. Certes, ils pré­fé­re­raient voir d’an­ciens do­maines de l’état at­tri­bués à leur co­opé­ra­tive plu­tôt que d’avoir le simple usu­fruit, mais c’est un pro­grès par rap­port à la si­tua­tion de qua­si-ser­vage qu’ils connais­saient au­pa­ra­vant. En re­vanche, cette ré­forme agraire en de­ve­nir n’est pas du goût des pro­prié­taires ex­ploi­tants qui en­tendent conti­nuer à tra­vailler de fa­çon in­di­vi­duelle. Le PYD n’a pas gé­né­ra­li­sé les me­sures de col­lec­ti­vi­sa­tion, car la prio­ri­té était la guerre contre Daech, et il ne vou­lait pas su­bir une ré­volte in­terne. Dé­sor­mais, il a da­van­tage de vel­léi­tés d’im­po­ser son pro­gramme éco­no­mique. Toute la ques­tion est de sa­voir s’il ap­pli­que­ra la col­lec­ti­vi­sa­tion uni­que­ment dans les zones kurdes ou bien éga­le­ment dans les ter­ri­toires arabes. Les ha­bi­tants de la « cein­ture arabe » (8), près de Ras al-aïn, com­mencent à quit­ter leurs vil­lages pour re­tour­ner dans la ré­gion de Ra­q­qa. Ils su­bissent la pres­sion des au­to­ri­tés kurdes qui veulent im­po­ser la col­lec­ti­vi­sa­tion et rendre les terres confis­quées dans les an­nées 1960 aux pay­sans kurdes (9). Ailleurs, l’ap­pli­ca­tion du pro­gramme du PYD se heurte à l’op­po­si­tion fa­rouche des chefs de tri­bu arabes qui contrôlent de vastes do­maines, tel Ham­di Da­ham al-ha­di, le chef des Sham­mar de Has­sa­ké, vi­ce­pré­sident du can­ton de Djé­zi­reh et al­lié de la pre­mière heure des Uni­tés de dé­fense du peuple (YPG) contre L’EI. Si le PYD veut évi­ter une rup­ture avec ses al­liés arabes, il doit li­mi­ter la col­lec­ti­vi­sa­tion des terres à la zone kurde.

Sur le plan tech­nique, la di­ver­si­fi­ca­tion cultu­rale vou­lue par le

PYD est en op­po­si­tion avec la col­lec­ti­vi­sa­tion des terres. Le ma­raî­chage et l’ar­bo­ri­cul­ture exigent un in­ves­tis­se­ment per­son­nel plus im­por­tant que la cé­réa­li­cul­ture ou le co­ton. Ce sont des cultures peu com­pa­tibles avec l’es­prit de co­opé­ra­tive que tente d’in­cul­quer le PYD. En­fin, il faut dis­po­ser d’une in­dus­trie agroa­li­men­taire ca­pable de condi­tion­ner et de trans­for­mer les nou­velles pro­duc­tions agri­coles, ce qui n’est pas le cas. Le PYD a le pro­jet de dé­ve­lop­per des in­dus­tries agroa­li­men­taires et ma­nu­fac­tu­rières pour ré­pondre aux be­soins lo­caux. Les in­ves­tis­seurs étran­gers sont les bien­ve­nus, mais com­ment les at­ti­rer dans le cadre d’un sys­tème au­to­ges­tion­naire et an­ti­ca­pi­ta­liste ? L’en­tre­pre­neu­riat est en­cou­ra­gé, mais uni­que­ment dans le cadre des co­opé­ra­tives. En­core faut-il dis­po­ser d’in­gé­nieurs et de tech­ni­ciens dé­si­reux de tra­vailler pour la « ré­vo­lu­tion ». Tous ceux qui pos­sèdent un sa­voir-faire mon­nayable à l’étran­ger émigrent, car les sa­laires sont trop faibles dans la FDNS ; d’au­tant plus que le PYD sou­haite ali­gner le re­ve­nu des in­gé­nieurs sur ce­lui des ou­vriers. Par ailleurs, beau­coup de jeunes hommes craignent la conscrip­tion et pré­fèrent se ré­fu­gier en Irak. La ré­gion kurde connaît une hé­mor­ra­gie dé­mo­gra­phique, en par­ti­cu­lier par­mi les classes moyennes, les pro­fes­sions li­bé­rales et les en­tre­pre­neurs.

• Un in­dis­pen­sable prag­ma­tisme

Les pré­oc­cu­pa­tions pre­mières du PYD de­meu­raient la guerre contre Daech et l’uni­fi­ca­tion ter­ri­to­riale de la FDNS. L’ap­pli­ca­tion des théo­ries d’ab­dul­lah Öca­lan reste en­core ti­mide dans le do­maine éco­no­mique, car le PYD a conscience que ce­la risque de heur­ter une grande par­tie des ha­bi­tants, no­tam­ment tous ceux qui se sont ral­liés à lui par peur de L’EI. La ré­ou­ver­ture des com­mu­ni­ca­tions ter­restres avec l’ouest de la Sy­rie en­cou­rage le re­tour aux cultures lu­cra­tives des cé­réales et du co­ton, qui peuvent de nou­veau être ex­por­tées, tan­dis que les fruits et lé­gumes de la ré­gion cô­tière re­viennent dans le nord-est à des prix dé­fiant toute concur­rence lo­cale. En ef­fet, la di­ver­si­fi­ca­tion agri­cole du nord-est se heurte aux condi­tions cli­ma­tiques et à la pé­nu­rie d’eau. Une mo­der­ni­sa­tion des tech­niques d’ir­ri­ga­tion s’im­pose pour li­mi­ter le gas­pillage, mais ce­la ne semble pas être la prio­ri­té des nou­velles au­to­ri­tés ni des al­liés oc­ci­den­taux des FDS qui se contentent d’ap­por­ter une aide hu­ma­ni­taire alors qu’une aide au dé­ve­lop­pe­ment est in­dis­pen­sable.

Pour que la di­ver­si­fi­ca­tion agri­cole soit un suc­cès et per­mette au nord-est de de­ve­nir au­to­suf­fi­sant, le PYD de­vrait tout d’abord re­non­cer à la col­lec­ti­vi­sa­tion qui fait pla­ner une épée de Da­mo­clès sur le sec­teur agri­cole. En­suite, il fau­drait rompre les re­la­tions com­mer­ciales avec l’ouest de la Sy­rie pour pro­té­ger les pro­duc­tions lo­cales, mais au risque de pro­vo­quer une pé­nu­rie ali­men­taire dé­sas­treuse. Ce­pen­dant, l’in­tro­duc­tion de fron­tières doua­nières in­ternes mar­que­rait un dé­but de sé­pa­ra­tisme, toute né­go­cia­tion avec Da­mas sur le fu­tur sta­tut de la ré­gion de­ve­nant alors ca­duque. Or le PYD pré­fère conser­ver des re­la­tions cor­diales avec Da­mas, car en cas de re­trait de l’ar­mée amé­ri­caine, les Kurdes se re­trou­ve­raient entre le mar­teau turc et l’en­clume rus­so-sy­rienne. Face à l’échec an­non­cé de son sys­tème éco­no­mique co­opé­ra­tif (10), le PYD pos­sède deux choix : uti­li­ser la coer­ci­tion pour ap­pli­quer les théo­ries d’ab­dul­lah Öca­lan ou dé­cla­rer une « pause », comme l’avait fait Vla­di­mir Ou­lia­nov dit Lé­nine (1870-1924) en lan­çant la Nou­velle po­li­tique éco­no­mique (NEP) en Rus­sie bol­che­vique dès 1921. Cette der­nière op­tion pa­raît la plus pro­bable et sa­lu­taire pour la po­pu­la­tion lo­cale.

© Afp/bulent Ki­lic

Une femme de Jaz­ra, près de Ra­q­qa, fait le plein d’eau pour sau­ver ses cultures après le dé­part des dji­ha­distes, en juillet 2017.

En l’ab­sence d’en­grais, d’ir­ri­ga­tion et de pluies, les agri­cul­teurs re­noncent à en­se­men­cer les terres. Man­bij, jan­vier 2018.

Les champs de cé­réales à Tal Ta­mer en mars 2017 : le blé est à peine le­vé en rai­son du manque de pré­ci­pi­ta­tions.

Une ferme à Tal Abyad en jan­vier 2018. Grâce à l’ir­ri­ga­tion, le blé est le­vé.

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