Mo­ha­med bin Sal­man, entre ré­formes de fa­çade et au­to­ri­ta­risme

Moyen-Orient - - SOMMAIRE - Ka­mal Ka­j­ja

L’as­sas­si­nat du jour­na­liste saou­dien Ja­mal Kha­shog­gi à l’in­té­rieur même du consu­lat d’ara­bie saou­dite à Is­tan­bul (Tur­quie), le 2 oc­tobre 2018, a don­né lieu à une forte mo­bi­li­sa­tion des mé­dias, de la classe po­li­tique et de l’opi­nion pu­blique in­ter­na­tio­nale, dé­non­çant sa bru­ta­li­té. Tous les re­gards étaient ri­vés sur une seule per­sonne : Mo­ha­med bin Sal­man, le prince hé­ri­tier (de­puis 2017) du royaume. Cette af­faire a je­té la lu­mière sur l’as­cen­sion ful­gu­rante de ce jeune di­ri­geant (il est né en 1985), sur son em­prise to­tale sur le pou­voir et la fa­çon au­to­ri­taire dont il l’exerce. Un exer­cice qui n’a pas man­qué de sus­ci­ter des ré­ac­tions, mais aus­si des in­quié­tudes à l’in­té­rieur du pays et à l’étran­ger, Mo­ha­med bin Sal­man n’ac­cep­tant au­cune op­po­si­tion (1).

Mal­gré les ten­ta­tives de Mo­ha­med bin Sal­man de re­do­rer son image au­près des pays et des mé­dias oc­ci­den­taux, se pré­sen­tant comme un ré­for­ma­teur, la mort de Ja­mal Kha­shog­gi l’a ter­nie, ain­si que celle du ré­gime, rap­pe­lant la fa­çon bru­tale dont le prince hé­ri­tier traite ses op­po­sants. Cette af­faire ne manque pas de sus­ci­ter des ques­tions sur l’im­pact qu’elle au­ra sur l’ara­bie saou­dite, qui fait face à la plus grande crise di­plo­ma­tique de­puis les at­ten­tats du 11 sep­tembre 2001, et sur l’ave­nir po­li­tique de Mo­ha­med bin Sal­man. L’avè­ne­ment de Sal­man sur le trône saou­dien, à la suite du dé­cès d’ab­dal­lah, le 23 jan­vier 2015, a été ca­rac­té­ri­sé par la vo­lon­té du nou­veau mo­narque de re­struc­tu­rer le pou­voir au pro­fit de son propre clan. Cette re­struc­tu­ra­tion a com­men­cé à tra­vers la no­mi­na­tion, par dé­cret royal, de son ne­veu et alors mi­nistre de l’in­té­rieur (2012-2017), Mo­ha­med bin Nayef, en tant

que vice-prince hé­ri­tier, mar­quant ain­si l’ar­ri­vée de la troi­sième gé­né­ra­tion de princes saou­diens. Le roi pro­cé­da éga­le­ment à la no­mi­na­tion de son fils ca­det, Mo­ha­med bin Sal­man, en tant que mi­nistre de la Dé­fense et chef du ca­bi­net royal. Cette dé­ci­sion a été contes­tée par plu­sieurs membres de la fa­mille ré­gnante, le jeune homme étant consi­dé­ré comme n’ayant au­cune ex­pé­rience po­li­tique pour as­su­mer une telle charge. La vo­lon­té du sou­ve­rain de li­qui­der l’hé­ri­tage de son pré­dé­ces­seur le pous­sa à si­gner, le 29 jan­vier 2015, 30 dé­crets à tra­vers les­quels il neu­tra­li­sa po­li­ti­que­ment le clan d’ab­dal­lah et ses al­liés, tout en ac­ca­pa­rant les le­viers du pou­voir.

• En fi­nir avec l’hé­ri­tage po­li­tique de l’ère Ab­dal­lah

Sal­man pro­cé­da d’abord à une re­com­po­si­tion avec la dis­so­lu­tion de 12 co­mi­tés char­gés des af­faires po­li­tiques, sé­cu­ri­taires, éco­no­miques et so­ciales et de l’édu­ca­tion. Ces der­niers furent ain­si rem­pla­cés par deux or­ganes, le Con­seil des af­faires po­li­tiques et de sé­cu­ri­té, et le Con­seil des af­faires éco­no­miques et du dé­ve­lop­pe­ment. Di­ri­gés res­pec­ti­ve­ment par Mo­ha­med bin Nayef et Mo­ha­med bin Sal­man, ils ont été mis sous l’au­to­ri­té du Con­seil des mi­nistres que le roi Sal­man pré­side en per­sonne. L’ob­jec­tif de cette ini­tia­tive a été la neu­tra­li­sa­tion po­li­tique du prince Mu­taïb bin Ab­dal­lah, com­man­dant (2010-2013) puis mi­nistre de la Garde na­tio­nale (2013-2017) et sé­rieux pré­ten­dant au trône, en met­tant cette force sous les ordres du Con­seil des af­faires po­li­tiques et de sé­cu­ri­té. Cette struc­ture mi­li­taire, d’ori­gine tri­bale, a long­temps été com­man­dée par Ab­dal­lah (entre 1963 et 2010) et a tou­jours consti­tué un contre­poids face à l’ar­mée ré­gu­lière. Elle a éga­le­ment été l’en­jeu d’une ri­va­li­té de pou­voir entre Ab­dal­lah et le clan dit des « Sou­deï­ri », au­quel ap­par­tient Sal­man. Dans une même lo­gique, le sou­ve­rain li­mo­gea les deux fils d’ab­dal­lah, les princes Mi­chaal et Tur­ki, de leurs fonc­tions res­pec­tives de gou­ver­neur des pro­vinces de La Mecque et de Riyad, deux ré­gions pres­ti­gieuses qui donnent un pré­cieux poids po­li­tique à leur di­ri­geant. La vo­lon­té du roi d’ac­ca­pa­rer tous les le­viers du pou­voir, y com­pris le sec­teur stra­té­gique de l’éner­gie, le pous­sa à nom­mer un autre de ses fils, Ab­du­la­ziz, au poste de vice-mi­nistre du Pé­trole.

Le nou­veau sou­ve­rain pro­cé­da, le 29 avril 2015, à un vé­ri­table « coup de force » en li­mo­geant le prince Mu­q­rin de son poste de prince hé­ri­tier tout en ins­tal­lant à sa place son ne­veu et mi­nistre de l’in­té­rieur, Mo­ha­med bin Nayef. Sal­man pro­mut éga­le­ment Mo­ha­med bin Sal­man, pré­sen­té comme le fils pré­fé­ré, au poste de vice-prince hé­ri­tier, ce qui a été per­çu comme une ten­ta­tive sé­rieuse du roi de mettre ce­lui-ci sur la voie du trône. Ce « coup de force » de Sal­man, abo­lis­sant ain­si le sys­tème adel­phique – suc­ces­sion de frère en frère, fils du roi fon­da­teur Ab­du­la­ziz ibn Saoud (v. 1880-1953) –, a été contes­té par des membres de la fa­mille ré­gnante. Cer­tains, comme le prince Ta­lal bin Ab­du­la­ziz, ont re­fu­sé de prê­ter al­lé­geance au nou­veau prince hé­ri­tier. Ta­lal af­fir­ma que cette no­mi­na­tion vio­lait la règle de suc­ces­sion, que le Co­mi­té d’al­lé­geance n’avait pas été convo­qué pour en­té­ri­ner une telle dé­ci­sion et que le Con­seil de fa­mille ne se réunis­sait pas de­puis des mois. Ce­la nous éclaire sur les ten­sions pro­vo­quées par ces no­mi­na­tions au sein de la fa­mille ré­gnante Al-saoud.

• Mo­ha­med bin Sal­man, l’homme fort du royaume

Dès sa no­mi­na­tion au poste de vice-prince hé­ri­tier, Mo­ha­med bin Sal­man cher­cha à sa­per l’au­to­ri­té de son cou­sin et prince hé­ri­tier, Mo­ha­med bin Nayef. Le jeune prince pro­fi­ta ain­si de sa po­si­tion en tant que fils pré­fé­ré du roi Sal­man pour re­ti­rer tous les obs­tacles pou­vant lui bar­rer le che­min vers le trône. D’au­tant plus que le roi si­gna, le 22 avril 2017, une qua­ran­taine de dé­crets royaux qui avaient tous pour ob­jec­tif de mar­gi­na­li­ser en­core plus Mo­ha­med bin Nayef, de ré­duire son in­fluence et de ren­for­cer la po­si­tion de Mo­ha­med bin Sal­man.

Le roi a vou­lu ver­rouiller le ré­gime saou­dien au pro­fit de sa fa­mille res­treinte. Il nom­ma ain­si un autre de ses fils, Kha­led, au poste très im­por­tant d’am­bas­sa­deur d’ara­bie saou­dite aux États-unis, et ce mal­gré son jeune âge (il est né en 1988) et son manque d’ex­pé­rience po­li­tique et di­plo­ma­tique. Pour contrô­ler le sec­teur stra­té­gique de l’éner­gie, Sal­man pro­cé­da éga­le­ment à la créa­tion du mi­nis­tère de l’éner­gie et dé­si­gna son fils Ab­du­la­ziz à sa tête. Ces no­mi­na­tions ont at­teint les ren­sei­gne­ments et la sé­cu­ri­té in­té­rieure, pour­tant chasse gar­dée de Mo­ha­med bin Nayef qui était l’in­ter­lo­cu­teur pré­fé­ré des Amé­ri­cains au royaume en rai­son de son rôle dans la lutte an­ti­ter­ro­riste. En créant le

Centre de la sé­cu­ri­té na­tio­nale, qui dé­pend di­rec­te­ment du ca­bi­net royal, le roi met­tait en­core en avant Mo­ha­med bin Sal­man. Tout ce­la in­di­quait que les jours de Mo­ha­med bin Nayef au poste de prince hé­ri­tier étaient comp­tés et qu’il n’était qu’une ques­tion de temps avant qu’il n’en soit évin­cé. Ce fut le cas le 21 juin 2017, quand le roi nom­ma Mo­ha­med bin Sal­man à sa place. Mo­ha­med bin Nayef a été pla­cé en ré­si­dence sur­veillée, comme le sont plu­sieurs princes in­fluents. Sal­man fit sa­voir que cette dé­ci­sion avait été en­té­ri­née par le Con­seil d’al­lé­geance et les ou­lé­mas. Il s’agit d’une pre­mière dans l’his­toire du royaume de­puis sa fon­da­tion en 1932 : une tran­si­tion ver­ti­cale du pou­voir par la vo­lon­té d’un sou­ve­rain au pro­fit de son fils.

• Une em­prise to­tale sur le pou­voir

Dès l’avè­ne­ment du roi Sal­man sur le trône, Mo­ha­med bin Sal­man va pro­gres­si­ve­ment concen­trer entre ses mains tous les le­viers du pou­voir (po­li­tique, éco­no­mique, mi­li­taire, re­li­gieux et mé­dia­tique). Sa stra­té­gie consis­ta alors à ap­pa­raître comme un ré­for­ma­teur au­près des al­liés oc­ci­den­taux de l’ara­bie saou­dite, tout en exer­çant une fé­roce ré­pres­sion contre toute op­po­si­tion, quelle que soit son ori­gine. Sa vo­lon­té de re­con­fi­gu­rer le champ po­li­tique, éco­no­mique et so­cial l’a éga­le­ment pous­sé à contrô­ler le champ re­li­gieux mo­no­po­li­sé par l’ins­ti­tu­tion wah­ha­bite de­puis le pacte scel­lé entre Mo­ha­med ibn Ab­del­wah­hab (1703-1792) et les Al-saoud en 1744. Le nou­vel homme fort du royaume a ain­si dé­non­cé l’ex­tré­misme et pro­mis, le 24 oc­tobre 2017, dans un dis­cours pro­non­cé lors de la confé­rence éco­no­mique « Fu­ture In­vest­ment Ini­tia­tive » à Riyad, de dé­truire les idées ex­tré­mistes et de re­ve­nir à un is­lam mo­dé­ré, to­lé­rant, du juste mi­lieu et ou­vert sur le monde et sur les autres re­li­gions. Pour se don­ner une image de ré­for­ma­teur, Mo­ha­med bin Sal­man a lan­cé une sé­rie de ré­formes dans un pays his­to­ri­que­ment ul­tra­con­ser­va­teur, à cause du poids de la re­li­gion et des tra­di­tions dans la so­cié­té. Il a ain­si dé­ci­dé, le 11 avril 2016, de di­mi­nuer le pou­voir de la po­lice re­li­gieuse et de créer, le 7 mai 2016, le Co­mi­té de loi­sir. L’au­to­ri­sa­tion ac­cor­dée, le 26 sep­tembre 2017, aux femmes de

conduire ain­si que la dé­ci­sion, le 11 dé­cembre 2017, de rou­vrir les salles de ci­né­ma pu­bliques après trente-cinq ans d’in­ter­dic­tion ont consti­tué un autre coup en di­rec­tion des ou­lé­mas et un bou­le­ver­se­ment pour les Saou­diens. Face à ces ré­formes et à la vo­lon­té de mar­gi­na­li­ser l’ins­ti­tu­tion re­li­gieuse, cette der­nière se contente pour le mo­ment de faire pro­fil bas, pour pré­ser­ver ses in­té­rêts, tout en ap­por­tant une lé­gi­ti­mi­té re­li­gieuse aux choix po­li­tiques et so­cié­taux du jeune prince. Ce­lui-ci s’est éga­le­ment at­ta­qué au mou­ve­ment de la Sah­wa (de l’arabe al-saw­ha alIs­la­miyya, le ré­veil is­la­mique), qu’il a ac­cu­sé d’être la source de l’ex­tré­misme en Ara­bie saou­dite. Ce cou­rant proche des Frères mu­sul­mans est né d’une hy­bri­da­tion de l’ac­ti­visme po­li­tique de ces der­niers et du wah­ha­bisme. Sur le plan éco­no­mique, ins­pi­ré par la réus­site des Émi­rats arabes unis, Mo­ha­med bin Sal­man s’est lan­cé dans plu­sieurs grands pro­jets, avec pour ob­jec­tif la di­ver­si­fi­ca­tion d’un pays trop dé­pen­dant de la rente pé­tro­lière. Cher­chant à en­cou­ra­ger les in­ves­tis­se­ments étran­gers, il a pré­sen­té en avril 2016 le plan « Vi­sion 2030 », qui pré­voit, outre une pri­va­ti­sa­tion et une li­bé­ra­li­sa­tion de l’éco­no­mie, une « saou­di­sa­tion » des em­plois. Il a éga­le­ment lan­cé en oc­tobre 2017 le pro­jet « NEOM », ville fu­tu­riste sur les rives de la mer Rouge, sorte de Si­li­con Val­ley saou­dienne. À l’ins­tar de ses voi­sins, il sou­haite uti­li­ser les fonds sou­ve­rains du royaume (en­vi­ron 800 mil­liards de dol­lars en 2018) pour in­ves­tir dans des sec­teurs por­teurs, comme les nou­velles tech­no­lo­gies, les trans­ports, l’in­dus­trie ou l’im­mo­bi­lier. Dans cet ob­jec­tif, le géant pé­tro­lier saou­dien Aram­co de­vait être in­tro­duit en Bourse à New York – opé­ra­tion sus­pen­due de­puis – en pré­sence de Mo­ha­med bin Sal­man en mars 2018. Ce der­nier a pro­fi­té de sa pré­sence aux États-unis pour ren­con­trer les di­ri­geants de mul­ti­na­tio­nales amé­ri­caines spé­cia­li­sées dans les sec­teurs de l’in­for­ma­tique et du nu­mé­rique, comme Apple, Google et Ama­zon. Du­rant ce voyage, Mo­ha­med bin Sal­man s’est lan­cé dans une opé­ra­tion de charme au­près de l’opi­nion pu­blique amé­ri­caine, en ac­cor­dant toute une sé­rie d’in­ter­views à des mé­dias de re­nom (The New York Times, The Wa­shing­ton Post, CBS, The At­lan­tic…), met­tant en avant sa fi­gure de prince mo­derne et ré­for­ma­teur, ha­billé à l’oc­ci­den­tale. Il a ain­si vou­lu re­do­rer l’image dé­gra­dée de l’ara­bie saou­dite, dont la doc­trine ri­go­riste wah­ha­bite est ju­gée ré­tro­grade, in­to­lé­rante et in­com­pa­tible avec les Droits de l’homme, et à l’ori­gine des mou­ve­ments dji­ha­distes.

Pour­tant, der­rière ces ef­forts, Mo­ha­med bin Sal­man a mis en place une fé­roce ré­pres­sion contre toute op­po­si­tion à son pou­voir et à ses am­bi­tions. C’est dans ce cadre que se si­tue la « purge » spec­ta­cu­laire et sans pré­cé­dent de no­vembre 2017. Pla­cé à la tête de la Haute Com­mis­sion de lutte contre la cor­rup­tion, il a or­don­né l’ar­res­ta­tion de plus de 500 per­sonnes et le gel de 1 300 comptes ban­caires. Par­mi ces per­sonnes ar­rê­tées fi­gurent 11 émi­nents princes, dont Mu­taïb bin Ab­dal­lah, le mil­liar­daire Al-wa­lid bin Ta­lal, Fahd bin Ab­dal­lah bin Mo­ha­med al­saoud, vice-mi­nistre de la Dé­fense en 2013, et Tur­ki bin Ab­dal­lah. Cette purge a éga­le­ment tou­ché une di­zaine de mi­nistres ou d’an­ciens mi­nistres, comme Adel Fa­keih (Éco­no­mie) et Ibrahim al-as­saf (ex-mi­nistre des Fi­nances), ain­si que des hommes d’af­faires, tels que Ba­kr bin La­den (le PDG du Sau­di Bin­la­din Group) ou Wa­lid al-ibrahim (pro­prié­taire du groupe de té­lé­vi­sion MBC). Plu­sieurs d’entre eux ont été re­lâ­chés après avoir conclu un ar­ran­ge­ment fi­nan­cier avec le pou­voir.

• Quelle op­po­si­tion ?

Cette soif de pou­voir a pous­sé Mo­ha­med bin Sal­man à cas­ser le consen­sus his­to­rique ca­rac­té­ri­sant la mo­nar­chie de­puis 1932 à tra­vers une mar­gi­na­li­sa­tion des autres branches des Al-saoud. Son em­prise sur le pou­voir s’est éga­le­ment éten­due à l’op­po­si­tion, qu’elle soit re­li­gieuse ou non. La plu­part des vic­times de cette vague de ré­pres­sion sont des per­son­na­li­tés pu­bliques saou­diennes, dont cer­taines in­fluentes, ap­par­te­nant à dif­fé­rentes ten­dances po­li­tiques et re­li­gieuses is­sues du cou­rant is­la­miste. Elles ap­par­tiennent soit à la Sah­wa, comme les chei­khs Sal­man al-aw­dah et Ayed al-qar­ni, qui jouissent d’une grande in­fluence et sont sui­vis par des mil­lions de per­sonnes sur les ré­seaux so­ciaux, soit au cou­rant dit so­rou­riste, du nom du pré­di­ca­teur d’ori­gine sy­rienne Mo­ha­med So­rour Zain al-abi­din, comme Mo­ha­med al-hab­dan. La vague d’ar­res­ta­tions lan­cée par Mo­ha­med bin Sal­man contre ses op­po­sants a éga­le­ment tou­ché plu­sieurs uni­ver­si­taires et in­tel­lec­tuels ré­for­mistes, comme Has­san al-ma­li­ki, Wa­lid al-hu­ri­ni et Mus­ta­pha al­Has­san, ain­si que l’en­tre­pre­neur Es­sam al-za­mel. L’ar­res­ta­tion de ce der­nier a été un choc en Ara­bie saou­dite, étant don­né que cet éco­no­miste de re­nom, très sui­vi par les Saou­diens, oc­cu­pait le poste de conseiller du gou­ver­ne­ment et qu’il a re­pré­sen­té le

royaume dans de nom­breux congrès in­ter­na­tio­naux. Es­sam al­za­mel s’est illus­tré par ses cri­tiques à l’égard des orien­ta­tions éco­no­miques de Mo­ha­med bin Sal­man et son op­po­si­tion à la pri­va­ti­sa­tion d’une par­tie du géant pé­tro­lier Aram­co, vou­lue par ce der­nier. Les ac­ti­vistes fé­mi­nines des Droits de l’homme et des droits ci­vils, comme les mi­li­tantes Is­raa al-ghom­gham, Lou­jain al-hath­loul, Eman al-naf­jan et Sa­mar Ba­da­wi, soeur du blo­gueur Raïf Ba­da­wi, em­pri­son­né de­puis 2012 pour apos­ta­sie et in­sulte à l’is­lam, n’ont pas plus été épar­gnées et risquent la peine ca­pi­tale.

Ce qui frappe dans cette vague de ré­pres­sion, en plus des pro­fils des per­sonnes qui en sont vic­times, est la mé­thode uti­li­sée, re­flé­tant un chan­ge­ment struc­tu­rel du pou­voir de­puis l’as­cen­sion po­li­tique de ce jeune prince et son contrôle de tous ses le­viers. Dans le pas­sé, l’ara­bie saou­dite exer­çait un pou­voir au­to­ri­taire, mais avec un grand de­gré de pa­ter­na­lisme po­li­tique. Les di­ri­geants saou­diens pré­fé­raient la co­op­ta­tion, comme mode de rè­gle­ment des conflits po­li­tiques et so­ciaux, à la ré­pres­sion, qu’ils n’uti­li­saient qu’en der­nier re­cours. Le consen­sus qui ré­gnait au sein de la fa­mille des Al-saoud et le par­tage du pou­voir entre plu­sieurs de ses branches, qui en­tre­te­naient cha­cune ses propres al­liances dans ses zones d’in­fluence, fa­ci­li­taient ce mode de rè­gle­ment des conflits et évi­taient l’exa­cer­ba­tion des ten­sions ain­si qu’une fé­roce ré­pres­sion des op­po­sants. La mo­no­po­li­sa­tion par Mo­ha­med bin Sal­man de tous les pou­voirs a mis fin à ce tra­di­tion­nel équi­libre et à ce pa­ter­na­lisme po­li­tique, qui au­to­ri­sait une pe­tite marge de ma­noeuvre à l’« op­po­si­tion ». Cet exer­cice avait per­mis, par exemple, dans les an­nées 2000 de lan­cer un dé­bat entre plu­sieurs ten­dances po­li­tiques et re­li­gieuses du royaume. Cette ou­ver­ture du ré­gime est res­tée ce­pen­dant très contrô­lée. Sous Mo­ha­med bin Sal­man, les op­po­sants sont ar­rê­tés sans mé­na­ge­ment et sou­mis à des in­ter­ro­ga­toires for­cés, et leurs fa­milles sont me­na­cées, se­lon les té­moi­gnages et les rap­ports d’or­ga­ni­sa­tions de pro­tec­tion des Droits de l’homme. L’as­sas­si­nat de Ja­mal Kha­shog­gi, qui ne s’est ja­mais dé­cla­ré en tant qu’op­po­sant au ré­gime saou­dien et qui a même sou­te­nu, au dé­but, l’as­cen­sion de Mo­ha­med bin Sal­man, son plan de ré­formes et la guerre au Yé­men, a sus­ci­té une grande vague d’in­di­gna­tion in­ter­na­tio­nale et une vaste mo­bi­li­sa­tion mé­dia­tique. Cette af­faire a dé­mon­tré la bru­ta­li­té du pou­voir ac­tuel en Ara­bie saou­dite. Tou­te­fois, l’au­to­ri­ta­risme de Mo­ha­med bin Sal­man risque d’exa­cer­ber les ri­va­li­tés au sein de la fa­mille ré­gnante, alors que les ten­ta­tives d’ap­pa­raître comme un prince ré­for­ma­teur sont re­mises en ques­tion. N’ac­cep­tant au­cune op­po­si­tion, au­cune cri­tique, voire au­cune neu­tra­li­té ou voix in­dé­pen­dante, le prince hé­ri­tier n’hé­site pas à user de la force pour se dé­bar­ras­ser de ceux qui se mettent en tra­vers de son che­min.

L’as­sas­si­nat de Ja­mal Kha­shog­gi, qui ne s’est ja­mais dé­cla­ré en tant qu’op­po­sant au ré­gime saou­dien […], a sus­ci­té une grande vague d’in­di­gna­tion in­ter­na­tio­nale et une vaste mo­bi­li­sa­tion mé­dia­tique.

(1) Pour en sa­voir plus, voir le dos­sier « Ara­bie saou­dite : Pou­voir et so­cié­té au royaume Al-saoud », in Moyeno­rient no 29, jan­vier-mars 2016, p. 15-71 ; Sté­phane La­croix, « Mo­der­ni­sa­tion au­to­ri­taire au royaume de

Moyeno­rient Mo­ha­me­do bin Sal­man », in n 37, jan­vier-mars 2018, p. 84-85 ; Na­bil Mou­line, « Pe­tits ar­ran­ge­ments avec le wah­ha­bisme : Ré­vo­lu­tion dans la “contre-ré­vo­lu­tion” en Ara­bie saou­dite ? », in Le Monde di­plo­ma­tique, jan­vier 2018 ; Ka­mal Ka­j­ja, « Vers une “sal­ma­ni­sa­tion” du pou­voir en Ara­bie Saou­dite ? », in Di­plo­web, 6 mars 2018.

La so­cié­té saou­dienne est ur­baine et an­crée dans la mo­der­ni­té, même si la re­li­gion reste un pi­lier pour gé­rer le quo­ti­dien.

Mo­ha­med bin Sal­man bé­né­fi­cie du sou­tien per­son­nel du pré­sident amé­ri­cain, Do­nald Trump, qui le re­çoit à Wa­shing­ton le 20 mars 2018.

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