Fa­mille et po­pu­la­tion au Moyen-orient : la fin d’une « dé­mo­gra­phie arabe » ?

Moyen-Orient - - SOCIÉTÉ - Fran­çoise De Bel-air So­cio­dé­mo­graphe, cher­cheuse et consul­tante sur la dé­mo­gra­phie dans le monde arabe

Les mu­ta­tions de la dé­mo­gra­phie dans les so­cié­tés arabes sont l’un des nom­breux élé­ments d’ex­pli­ca­tion du dé­clen­che­ment des troubles po­li­tiques agi­tant la ré­gion de­puis 2011. La pres­sion dé­mo­gra­phique des jeunes adultes au­rait contri­bué à gros­sir les rangs des chô­meurs. Dans le même temps, la gé­né­ra­li­sa­tion de l’édu­ca­tion, celle des femmes en par­ti­cu­lier, au­rait en­traî­né un dé­clin de la fé­con­di­té, l’émer­gence so­ciale de l’in­di­vi­du et, en­fin, un re­jet de la do­mi­na­tion de type pa­triar­cal exer­cée par les au­to­crates au pou­voir. Pour­tant, la ré­vé­la­tion d’une re­prise de la fé­con­di­té dans plu­sieurs pays de la ré­gion, tan­dis que les urnes por­taient au gou­ver­ne­ment des élus is­la­mistes conser­va­teurs, semble contre­dire ce scé­na­rio.

Où en est la dé­mo­gra­phie arabe et moyen-orien­tale ? Com­ment in­ter­pré­ter ses fluc­tua­tions pas­sées et ré­centes ? Sur­tout, peut-on en­core af­fir­mer que le chan­ge­ment dé­mo­gra­phique est iné­luc­ta­ble­ment uni­di­rec­tion­nel, d’un pays à l’autre et au sein de toutes les com­po­santes des so­cié­tés de la ré­gion ? En écho à l’ex­trême frag­men­ta­tion po­li­tique, peut-on en­core par­ler d’une dé­mo­gra­phie, donc de so­cié­tés « arabes » (1) ?

• Jeu­nesse et ac­crois­se­ment dé­mo­gra­phique : réa­li­tés et mo­dèles

Les pays du Moyen-orient arabe sont dé­mo­gra­phi­que­ment hé­té­ro­gènes : quand l’égypte fi­gure au quin­zième rang des États les plus peu­plés au monde avec presque 95 mil­lions d’ha­bi­tants lors du der­nier re­cen­se­ment de 2017, la po­pu­la­tion na­tio­nale

qa­ta­rie s’élève seule­ment à 306 000 per­sonnes en 2016. Les po­pu­la­tions moyen-orien­tales res­tent néan­moins jeunes, les taux d’ac­crois­se­ment na­tu­rel (ré­sul­tant de l’ex­cé­dent des nais­sances sur les dé­cès) dé­pas­sant la moyenne mon­diale de 1,2 % par an : 2,5 % au Yé­men, 2,4 en Égypte, 2,1 en Jor­da­nie, mais seule­ment 0,9 au Li­ban, une ex­cep­tion dans la ré­gion, pour 2016. Les na­tio­naux du Qa­tar croissent au rythme de 2,6 % par an, plus vite que leurs voi­sins ko­weï­tiens (2,2 %) et saou­diens (1,7 %), mais moins que les res­sor­tis­sants d’oman (3 %). Les moins de 15 ans re­pré­sentent par­tout 30 % ou plus de la po­pu­la­tion (jus­qu’à 40 % en Irak, dans les Ter­ri­toires pa­les­ti­niens et au Yé­men). De 50 (en Égypte, en Ara­bie saou­dite et à Bah­reïn) à 60 % de ces na­tio­naux sont âgés de moins de 25 ans. Seul le Li­ban fait fi­gure d’ex­cep­tion avec 24 % de moins de 15 ans et 43 % de moins de 25 ans, au mi­lieu des an­nées 2000. Pour­tant, ces so­cié­tés ont connu des mu­ta­tions dé­mo­gra­phiques. La part des jeunes de moins de 25 ans, par exemple, baisse de­puis les an­nées 1980. Sauf en Égypte et au Li­ban, elle culmi­nait à 60-70 % des po­pu­la­tions na­tio­nales en 1985-1990. Les struc­tures fa­mi­liales dans la ré­gion étaient en ef­fet ca­rac­té­ri­sées par des ma­riages pré­coces (avant 20 ans) et, sur­tout, par une fé­con­di­té éle­vée. Ain­si, au cours de la dé­cen­nie 1980, il y avait plus de sept en­fants par femme en moyenne en Jor­da­nie, à Ga­za, au Yé­men, en Ara­bie saou­dite et à Oman, mais aus­si en Sy­rie. Cette forte fé­con­di­té était sou­te­nue par des ma­riages fé­mi­nins sou­vent pré­coces. Les en­quêtes re­le­vaient que de nom­breuses femmes étaient ma­riées très jeunes, jus­qu’au dé­but des an­nées 1990 : de 11 % (Jor­da­nie) à plus de 20 % (pé­nin­sule Ara­bique) des 15-19 ans, par exemple. À 25 ans, plus de la moi­tié des jeunes femmes n’étaient plus cé­li­ba­taires. Preuve non seule­ment de la pré­co­ci­té, mais aus­si de l’in­ten­si­té de la nup­tia­li­té, peu de femmes res­taient cé­li­ba­taires au-de­là de 35 ans, l’ex­cep­tion à cette règle étant le Li­ban.

La per­sis­tance dans presque tous les pays du Moyen-orient, au moins jus­qu’aux an­nées 1980, d’un ré­gime dé­mo­gra­phique de forte fé­con­di­té et de nup­tia­li­té pré­coce consti­tue un pa­ra­doxe. À l’ex­cep­tion du Yé­men, les ni­veaux d’édu­ca­tion des femmes avaient en ef­fet pro­gres­sé de ma­nière constante de­puis la dé­cen­nie 1960. Or l’ins­truc­tion fé­mi­nine est consi­dé­rée comme le vec­teur prin­ci­pal de la ré­duc­tion de la fé­con­di­té : outre l’élé­va­tion de l’âge au ma­riage qu’elle en­gendre, elle per­met aux femmes un meilleur contrôle de leur fé­con­di­té au sein du couple (par la contra­cep­tion) et ac­croît gé­né­ra­le­ment l’ac­cès à l’em­ploi.

Un tel pa­ra­doxe so­cio­dé­mo­gra­phique peut ce­pen­dant être ex­pli­qué par la na­ture « ren­tière » (n’éma­nant pas d’ac­ti­vi­tés

pro­duc­tives) des éco­no­mies des pays de la ré­gion au cours des dé­cen­nies 1970 et 1980. Chez les pro­duc­teurs d’hy­dro­car­bures, les re­ve­nus de la manne pé­tro­lière ont été cap­tés par les ré­gimes et re­dis­tri­bués aux mé­nages sous forme de sub­ven­tions aux pro­duits de pre­mière né­ces­si­té (nour­ri­ture, lo­ge­ment, éner­gie, trans­ports), d’in­ves­tis­se­ments so­ciaux (dans l’en­sei­gne­ment et la san­té, par exemple) et consu­mé­ristes, et d’em­plois gou­ver­ne­men­taux. Les pays pri­vés de res­sources pé­tro­lières per­ce­vaient in­di­rec­te­ment les re­ve­nus de cette rente : l’émi­gra­tion des na­tio­naux vers les pays pro­duc­teurs (Golfe, Irak, Li­bye) a d’abord gé­né­ré des flux de re­mises d’épargne qui ont aug­men­té les re­ve­nus des fa­milles. Par ailleurs, di­verses al­lo­ca­tions et aides au dé­ve­lop­pe­ment ver­sées par les ré­gimes du Golfe aux pays émet­teurs de main-d’oeuvre y ont aus­si per­mis l’es­sor d’éco­no­mies non pro­duc­tives et lar­ge­ment sub­ven­tion­nées, pour­voyeuses d’em­plois pu­blics et de re­dis­tri­bu­tion so­ciale, comme en Jor­da­nie. En Égypte, l’ou­ver­ture éco­no­mique sous Anouar el-sa­date (1970-1981) et de nou­veaux pro­fits de type ren­tier, telles l’aide amé­ri­caine au dé­ve­lop­pe­ment ou la re­prise des re­cettes du ca­nal de Suez, ont aus­si gon­flé les res­sources de l’état.

Dans l’en­semble de la ré­gion, la pros­pé­ri­té ren­tière a, par ailleurs, ren­du in­utile le re­cours à l’em­ploi fé­mi­nin, au pro­fit d’une main-d’oeuvre étran­gère : 7 % des femmes seule­ment sont em­ployées à la fin des an­nées 1970 en Jor­da­nie, par exemple. Ce­la a li­mi­té l’as­cen­sion de l’âge au pre­mier ma­riage, tan­dis que la gra­tui­té des ser­vices so­ciaux com­pen­sait les « coûts » de la pro­créa­tion. La rente au­rait ain­si blo­qué ou re­tar­dé le pro­ces­sus de ré­duc­tion de la fé­con­di­té par l’édu­ca­tion (2).

• Mu­ta­tions dans les struc­tures fa­mi­liales et de la place des femmes

(3) Ce ver­rou éco­no­mi­co-so­cial est pour­tant désa­mor­cé par la baisse des prix du pé­trole (an­nées 1980-1990) qui contracte les pro­fits ren­tiers di­rects et in­di­rects et li­mite les ca­pa­ci­tés re­dis­tri­bu­trices des ré­gimes de la ré­gion. Les dis­sen­sions in­ter­arabes culminent lors de la pre­mière guerre du Golfe de 1990-1991. Les em­plois dans les membres du Con­seil de co­opé­ra­tion du Golfe (CCG) se ferment à la plu­part des mi­grants arabes et as­sèchent les flux de re­mises d’épargne des ex­pa­triés à leur fa­mille. Se­lon des mo­da­li­tés et des rythmes va­riés, les struc­tures fa­mi­liales évo­lue­ront dès lors par­tout dans la ré­gion. On ob­serve une ac­cé­lé­ra­tion de la crois­sance de l’âge moyen au pre­mier ma­riage. De l’égypte aux mo­nar­chies du Golfe, les femmes entrent en union à 25-27 ans en moyenne en 2016, et à 29 ans pour les Li­ba­naises. Les hommes se ma­rient au­tour de 28 ans dans les Ter­ri­toires pa­les­ti­niens (2014) et à 30 ans en Ara­bie saou­dite (2016), et jus­qu’à 33 ans au Li­ban (2016). Comme l’âge au ma­riage des femmes a aug­men­té plus vite que ce­lui des hommes, l’écart d’âge entre époux a di­mi­nué : de 5,5 ans au Li­ban (1970) à sept ans en Égypte (an­nées 1960), il se si­tue, de nos jours, au­tour de quatre ans dans la plu­part des pays arabes.

La di­mi­nu­tion des ma­riages fé­mi­nins dits pré­coces dans presque tous les pays est par­ti­cu­liè­re­ment no­table. En moyenne, 20 % des Jor­da­niennes âgées de moins de 20 ans étaient dé­jà ma­riées dans les an­nées 1970 ; en 2010, elles étaient moins de 10 %, comme en Sy­rie, dans les Ter­ri­toires pa­les­ti­niens et dans le CCG. Au Li­ban, seule­ment 2,6 % des femmes de cette classe d’âge étaient ma­riées à la même pé­riode. Pour­tant, les unions pré­coces existent en­core au Yé­men, mais aus­si en Égypte : en 2014, 15 % des jeunes femmes de moins de 20 ans étaient dé­jà ma­riées, comme 6,4 % de celles âgées de moins de 17 ans. Même à Ga­za, où les ma­riages de très jeunes filles per­sistent jus­qu’à nos jours, on re­le­vait « seule­ment » 12,8 % de filles ma­riées dans le groupe d’âge 15-19 ans en 2014.

Outre la hausse de l’âge au pre­mier ma­riage, les don­nées ré­vèlent l’émer­gence d’un cé­li­bat fé­mi­nin. De­puis les an­nées 1960-1970, par­tout (sauf au Li­ban, à Bah­reïn et au Ko­weït), les taux de cé­li­bat dit « dé­fi­ni­tif », à 45-49 ans, sont res­tés in­fé­rieurs à 5 %, ce qui prouve l’uni­ver­sa­li­té du ma­riage fé­mi­nin jus­qu’à main­te­nant. Tou­te­fois, les gé­né­ra­tions âgées au­jourd’hui de 35 à 39 ans semblent inau­gu­rer un chan­ge­ment

im­por­tant des com­por­te­ments de nup­tia­li­té. Jus­qu’aux an­nées 1990, les femmes de cet âge étaient toutes ma­riées ; trente ans plus tard, au dé­but des an­nées 2010, nombre de femmes de cette classe d’âge sont en­core cé­li­ba­taires, par exemple dans les Ter­ri­toires pa­les­ti­niens (11 %) ou au Li­ban (20 %). Les Égyp­tiennes font ici ex­cep­tion. La ma­jo­ri­té d’entre elles res­te­ront sans doute cé­li­ba­taires, car la pro­ba­bi­li­té du ma­riage dé­croît avec le temps, la pro­créa­tion de plu­sieurs en­fants par le couple étant consi­dé­rée par les fa­milles comme une prio­ri­té du ma­riage. La fé­con­di­té s’est aus­si ef­fon­drée dans la ré­gion, y com­pris dans le Golfe : les Saou­diennes ne mettent plus au monde que 2,4 en­fants en moyenne en 2016, par exemple, un taux par­mi les plus bas du monde arabe (4). La fé­con­di­té a di­mi­nué de moi­tié en Sy­rie et en Jor­da­nie, de plus de sept en­fants en moyenne jus­qu’à la fin des an­nées 1970 à 3,5 en­fants à la fin des an­nées 2000.

La dé­route des États ren­tiers, sou­vent po­pu­la­tion­nistes, ne suf­fit pas à ex­pli­quer la ra­pi­di­té des chan­ge­ments dé­mo­gra­phiques de­puis les an­nées 1980, jusque dans les pays ré­pu­tés so­cia­le­ment conser­va­teurs de la pé­nin­sule Ara­bique. Les « coûts de la pro­créa­tion » croissent de­puis lors, une consé­quence de la mise en place de po­li­tiques d’ajus­te­ment struc­tu­rel des éco­no­mies de la ré­gion, sous l’égide du Fonds mo­né­taire in­ter­na­tio­nal (FMI) en Jor­da­nie et en Égypte, puis dans le cadre de l’ac­ces­sion de ces pays aux ac­cords de libre-échange et de l’adhé­sion à l’or­ga­ni­sa­tion mon­diale du com­merce (OMC) au cours des an­nées 2000, par exemple en Ara­bie saou­dite. Ces ré­formes signent la contrac­tion de l’em­ploi pu­blic, mais sur­tout des sub­ven­tions gou­ver­ne­men­tales à l’édu­ca­tion, à la san­té et aux pro­duits de pre­mière né­ces­si­té, sauf dans les pe­tits États les plus riches qui conti­nuent à sub­ven­tion­ner leurs res­sor­tis­sants (Qa­tar et Émi­rats arabes unis). L’ac­cès mas­sif des jeunes, en par­ti­cu­lier les femmes, à l’édu­ca­tion joue éga­le­ment un rôle pri­mor­dial ; 23 % des jeunes Égyp­tiens et Li­ba­nais (hommes et femmes, de 25 à 34 ans) étaient di­plô­més de l’en­sei­gne­ment su­pé­rieur en 2010, de même que 45 % des jeunes Qa­ta­ris de cette classe d’âge (52 % par­mi les jeunes femmes). Ce­la re­tarde l’en­trée sur le « mar­ché » ma­tri­mo­nial. L’en­vol des mon­tants du douaire dû par la fa­mille du fian­cé à celle de sa femme (le mahr) a aus­si contri­bué au re­cul de l’âge au ma­riage : plu­sieurs mil­liers d’eu­ros, voire des di­zaines de mil­liers d’eu­ros dans le Golfe. Le prin­cipe de ka­faa (éga­li­té) pré­side en is­lam à la sé­lec­tion du conjoint et la forte « com­pen­sa­tion ma­tri­mo­niale » marque la re­con­nais­sance du sta­tut de la femme et de son groupe d’ap­par­te­nance (5). La hausse des mon­tants du douaire in­dique alors que le choix du conjoint s’ef­fec­tue de plus en plus sou­vent hors de la pa­ren­té.

Il était ten­tant d’in­ter­pré­ter des chan­ge­ments so­cio­dé­mo­gra­phiques aus­si ra­pides et ra­di­caux comme le signe d’une émer­gence de l’in­di­vi­dua­lisme, d’une mu­ta­tion dans les rap­ports d’au­to­ri­té entre genres et entre gé­né­ra­tions, et donc d’un re­jet mas­sif de la do­mi­na­tion pa­triar­cale (6). Les mu­ta­tions des struc­tures fa­mi­liales ont d’ailleurs été re­liées à la pres­sion dé­mo­cra­tique ma­ni­fes­tée par le dé­clen­che­ment des ré­voltes arabes contre les ré­gimes au­to­cra­tiques « néo­pa­triar­caux » (7) de la ré­gion à par­tir de 2011.

• Les an­nées 2000 : contre­bou­le­ver­se­ments dé­mo­gra­phiques

Pour­tant, outre la di­ver­si­té des rythmes et mo­da­li­tés des mu­ta­tions des struc­tures fa­mi­liales entre les pays, cer­tains fac­teurs pour­raient nuan­cer l’in­ter­pré­ta­tion de ces chan­ge­ments en ma­tière de re­jet de la do­mi­na­tion pa­triar­cale. L’en­do­ga­mie, par exemple, ré­siste de ma­nière sur­pre­nante à l’évo­lu­tion gé­né­rale de la nup­tia­li­té. Les ma­riages entre cou­sins au pre­mier de­gré (du cô­té pa­ter­nel et ma­ter­nel) concer­naient en­core 25 à 30 % des femmes en union (âgées de 15 à 49 ans) au cours des an­nées 2000 en Jor­da­nie, en Sy­rie et dans les Ter­ri­toires pa­les­ti­niens. En 2015, 39 % des ma­riages conclus entre deux époux qa­ta­ris concer­naient des ap­pa­ren­tés ain­si que 23 % des pa­rents au pre­mier de­gré (don­nées de l’état ci­vil). On peut in­ter­pré­ter la per­sis­tance de l’en­do­ga­mie comme une ré­ponse prag­ma­tique à l’en­vo­lée des coûts du ma­riage. Ce­pen­dant, rien ne semble in­di­quer une ten­dance à la conclu­sion d’al­liances exo­games moins contrai­gnantes fi­nan­ciè­re­ment. Le ma­riage tar­dif et, plus en­core, le cé­li­bat, pour­raient donc pa­ra­doxa­le­ment si­gna­ler la per­ma­nence de l’ins­ti­tu­tion du ma­riage comme mode de re­pro­duc­tion d’une stra­ti­fi­ca­tion so­ciale et té­moi­gner ain­si des dif­fi­cul­tés des jeunes à s’éman­ci­per des at­tentes et des am­bi­tions des fa­milles.

Les an­nées 2000 ont aus­si vu l’émer­gence de contre-évo­lu­tion dé­mo­gra­phique, mais li­mi­tées à cer­tains pays seule­ment : une lé­gère re­prise des ma­riages pré­coces et, sur­tout, une stag­na­tion de la fé­con­di­té (Sy­rie et Jor­da­nie), voire un rebond de celle-ci (Oman). On ob­serve ces dy­na­miques en Égypte et en Jor­da­nie, qui contrastent avec la dé­crue ra­pide de la fé­con­di­té saou­dienne. Ce­la n’est pas ca­rac­té­ris­tique du CCG : le taux de fé­con­di­té des Oma­naises a aus­si aug­men­té : de 3,13 en­fants par femme en 2007 (son plus bas ni­veau) à 4 en 2016. Ap­pa­rent pa­ra­doxe, les don­nées dis­po­nibles ne sou­lignent pas d’évo­lu­tion mar­quée dans les com­por­te­ments ré­cents de nup­tia­li­té, même si la lé­gère aug­men­ta­tion des ma­riages pré­coces en Égypte entre 2003 et 2012-2014 porte le taux de fé­con­di­té des 15-19 ans de 47 à 56 pour 1 000 femmes. Plus éton­nant, alors que la fé­con­di­té évo­lue en gé­né­ral à l’in­verse du ni­veau d’édu­ca­tion et de re­ve­nus (8), c’est la fé­con­di­té des plus édu­quées qui aug­mente le plus dans les trois pays. Au dé­but des an­nées 2010, les femmes égyp­tiennes di­plô­mées du se­con­daire et de l’en­sei­gne­ment su­pé­rieur met­taient au monde 3,2 en­fants, contre deux dix ans au­pa­ra­vant. En Jor­da­nie, les femmes di­plô­mées du se­con­daire af­fi­chaient une fé­con­di­té su­pé­rieure (4 en­fants par femme) à celles des moins édu­quées (3,6 en­fants par femme). De même, quand la fé­con­di­té des plus pauvres di­mi­nue (Jor­da­nie) ou reste

stable (Égypte), celle des femmes plus pros­pères s’ac­croît entre les deux pé­riodes, de ma­nière par­ti­cu­liè­re­ment nette pour les quin­tiles de re­ve­nus « in­ter­mé­diaires » et « éle­vés ». La hausse de la fé­con­di­té pré­coce no­tée en Égypte ne concerne aus­si que les troi­sièmes (« moyen ») et qua­trièmes quin­tiles de re­ve­nus, et non les deux pre­miers. À Oman, en 2010, les plus édu­quées avaient mis au monde un en­fant de plus en moyenne que lors du re­cen­se­ment de 1993, et les plus pauvres, deux en­fants de moins. Plus édu­quées et dis­po­sant de res­sources, ces femmes maî­trisent donc, en prin­cipe, leur fé­con­di­té. La pra­tique contra­cep­tive stagne d’ailleurs de­puis les an­nées 2000 en Égypte et en Jor­da­nie, en de­çà de 60 % d’uti­li­sa­trices. In­ter­pré­ter ces mu­ta­tions ap­pa­rem­ment contra­dic­toires est dé­li­cat, les contextes so­cio-éco­no­miques et po­li­tiques va­riant d’un pays à l’autre. L’ex­trême ra­pi­di­té des chan­ge­ments in­ter­ve­nus en vingt ans dans les pa­ra­mètres de la nup­tia­li­té saou­dienne peut ex­pli­quer la chute gé­né­ra­li­sée de la na­ta­li­té dans le royaume : les jeunes re­tar­dant leur ma­riage, les taux de fé­con­di­té di­mi­nuent for­te­ment par ces nou­veaux com­por­te­ments aux âges jeunes. Nul ne sait s’ils se­ront « rat­tra­pés » plus tard, si ces jeunes fi­nissent par se ma­rier. Ailleurs, comme en Égypte, en Jor­da­nie ou à Oman, les don­nées sug­gèrent que des évo­lu­tions plus an­ciennes (unions tar­dives, voire cé­li­bat) semblent dé­sor­mais co­exis­ter avec une ex­pan­sion des ma­riages aux âges jeunes dans cer­tains sec­teurs des po­pu­la­tions na­tio­nales, ga­gnant même quelques di­plô­mées des fa­milles pros­pères comme on l’a vu. Les pa­ra­doxes de l’évo­lu­tion des struc­tures fa­mi­liales tra­hissent donc les pro­fondes di­vi­sions par­cou­rant les so­cié­tés de la ré­gion. Di­verses jeu­nesses co­existent, par­fois éga­le­ment stig­ma­ti­sées (9) : des jeunes femmes ac­tives cé­li­ba­taires, mères de fa­mille dans de rares cas, consom­ma­trices et ins­crites dans la mon­dia­li­sa­tion, et d’autres par­fois édu­quées, mais ma­riées avant 25 ans, avec une fa­mille à charge, et peut-être sym­pa­thi­santes de ré­formes so­ciales ins­pi­rées d’un conser­va­tisme re­li­gieux, ob­ser­vées de­puis les an­nées 2000. D’autres, en­fin, comme au Yé­men, su­bissent un « mal­thu­sia­nisme de la pau­vre­té » face au ren­ché­ris­se­ment du ma­riage, mais aus­si des coûts ma­té­riels de la pro­créa­tion : édu­ca­tion des en­fants, ac­cès à la san­té et au lo­ge­ment, par exemple.

Ma­riage et fé­con­di­té au Moyen-orient, un pri­vi­lège de riches ?

Di­verses causes peuvent être en­vi­sa­gées à cette frag­men­ta­tion so­cio-éco­no­mique des po­pu­la­tions de la ré­gion, ma­ni­fes­tée par l’écla­te­ment des normes de com­por­te­ments dé­mo­gra­phiques. On peut in­vo­quer le re­tour d’une cer­taine pros­pé­ri­té ren­tière due au ren­ché­ris­se­ment des prix du pé­trole du­rant la dé­cen­nie 2003-2014, dans le Golfe, mais aus­si ailleurs dans la ré­gion, grâce à la re­prise de l’émi­gra­tion arabe vers les éco­no­mies pé­tro­lières du­rant cette pé­riode.

À l’in­verse, les in­éga­li­tés so­ciales se sont creu­sées dans tous les pays du Moyen-orient (sauf au Qa­tar et aux Émi­rats arabes unis), entre les bé­né­fi­ciaires de la crois­sance et les « vic­times » des ten­ta­tives de ré­formes des éco­no­mies dans la ré­gion. Cel­les­ci in­cluent le désen­ga­ge­ment de l’état des mis­sions de ser­vice pu­blic et de pro­tec­tion so­ciale, des sub­ven­tions au lo­ge­ment, aux pro­duits de consom­ma­tion, à l’éner­gie, mais aus­si la di­ver­si­fi­ca­tion éco­no­mique et le dé­ve­lop­pe­ment du sec­teur pri­vé mar­chand, au dé­tri­ment des em­plois gou­ver­ne­men­taux, mieux payés et plus pres­ti­gieux. Les em­plois pri­vés, sou­vent oc­cu­pés par des tra­vailleurs étran­gers, sont peu at­trac­tifs pour les femmes et pour les di­plô­més, les deux ca­té­go­ries les plus tou­chées par le chô­mage. Les taux d’ac­ti­vi­té fé­mi­nins sont bas dans la plu­part des États de la ré­gion : 15 % en Jor­da­nie, 20 à 22 % en Égypte et en Ara­bie saou­dite, 30 % à Oman, par exemple, en 2017, se­lon la Banque mon­diale. Cer­taines trouvent alors dans le ma­riage et la fa­mille un épa­nouis­se­ment per­son­nel que l’éco­no­mie leur re­fuse. D’autres jeunes s’aban­donnent à l’at­tente (« wai­thood »), un état d’ado­les­cence so­ciale pro­lon­gé entre la quête d’un em­ploi de qua­li­té et l’es­poir d’ac­cé­der un jour au ma­riage (10). La baisse de la fé­con­di­té jor­da­nienne in­dique-t-elle la fin d’une « bulle » d’ex­cen­tri­ci­té dé­mo­gra­phique dans la ré­gion ? Il reste à voir com­ment la pour­suite des ré­formes, par­fois à marche for­cée comme en Ara­bie saou­dite avec la « Vi­sion 2030 », af­fec­te­ra la dé­mo­gra­phie moyen-orien­tale.

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Le nombre d’en­fants – ici des Jor­da­niens en 2018 – par femme a bais­sé dans la plu­part des pays arabes, trans­for­mant les mo­dèles fa­mi­liaux.

Si quelques fa­milles bé­douines sub­sistent, comme ici en Égypte en 2017, l’ur­ba­ni­té sé­den­taire s’est im­po­sée dans les pays arabes.

De jeunes Pa­les­ti­niens ma­ni­festent à Beth­léem,le 20 no­vembre 2012.

La place des femmes a chan­gé dans les so­cié­tés arabes ; di­plô­mées, elles se ma­rient plus tard et ont moins d’en­fants.

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