Nice-Matin (Cannes)

À son tour, un An­ti­bois ac­cuse le cu­ré ni­çois

Sé­bas­tien Liau­taud, 33 ans, af­firme avoir été vic­time d’at­tou­che­ments, à Rome, à l’âge de 11 ans. Il est le pre­mier à ré­vé­ler pu­bli­que­ment des faits non pres­crits. Le pre­mier hors de Nice, aus­si

- Dos­sier : Ch­ris­tophe CIRONE cci­rone@ni­ce­ma­tin.fr Crime · Rome · Notre-Dame de Paris · It · Morocco · Facebook · Pope Francis

C’était un prêtre mo­derne, cha­ris­ma­tique, très sym­pa­thique... Au­jourd’hui, je vois son cô­té ma­ni­pu­la­teur. Je pense qu’il était très bien pré­pa­ré, qu’il sa­vait très bien ce qu’il fai­sait. » Sé­bas­tien Liau­taud parle avec calme, po­sé­ment, lu­ci­de­ment. À  ans, cet An­ti­bois dé­nonce pour­tant des faits graves. À son tour, il dit avoir su­bi des at­tou­che­ments de la part du père Jean­Marc Schoepff, ce cu­ré ni­çois mis en exa­men pour « agres­sions sexuelles sur mi­neurs de moins de  ans ». À ce jour, neuf hommes ont dé­po­sé plainte contre lui. La plupart des faits pour­raient s’avé­rer pres­crits. Sauf pour deux d’entre eux. Dont Sé­bas­tien. Son té­moi­gnage cir­cons­tan­cié ap­porte une pierre im­por­tante à l’en­quête. Récit.

Rome, mars 1997. Sé­bas­tien Liau­taud est âgé de 11 ans et de­mi. Il est ve­nu en pè­le­ri­nage pour la se­maine sainte, avec un groupe de jeunes Azu­réens. L’or­ga­ni­sa­teur : Jean-Marc Schoepff, via l’as­so­cia­tion qui porte ses ini­tiales, JMS (Jeunes pour un Monde So­li­daire). « C’est lors de ce voyage qu’il y a eu agres­sion », en­tame-t-il. Quelques mois plus tôt, Sé­bas­tien a vu dé­bar­quer à An­tibes le père Schoepff, les yeux grands ou­verts. Is­su d’une fa­mille ca­tho­lique pra­ti­quante, il est en­fant de choeur à la cha­pelle Sainte-Mar­gue­rite, dans le quar­tier des Sem­boules, liée à la pa­roisse Notre-Dame de l’As­somp­tion. Jean-Marc Schoepff se fait tu­toyer, ap­pe­ler par son pré­nom. « C’était li­mite révolution­naire. Dé­ran­geant pour cer­tains. Une confiance s’est ins­tau­rée, qui est de­ve­nue com­plè­te­ment aveugle... » Dans la ville éter­nelle, Sé­bas­tien et ses ca­ma­rades sé­journent à la Tri­ni­té des Monts, un couvent si­tué piaz­za di Spa­gna. «Il y avait un dor­toir filles et un dor­toir garçons, avec des cel­lules in­di­vi­duelles qui ne fer­maient qu’avec des ri­deaux. » Un épi­sode va éveiller sa mé­fiance.

« Tu de­viens un homme »

« Dès le pre­mier soir, j’avais re­mar­qué qu’il [Jean-Marc Schoepff] était à l’en­trée de la salle de bains. Il n’y avait pas de ri­deau de douche. Et il nous regardait. Je me sou­viens très bien d’une ré­flexion qu’il a faite à un ca­ma­rade : “Ça pousse, tu de­viens un homme !” Il a ri­go­lé... » Échau­dé, Sé­bas­tien in­voque un pré­texte fal­la­cieux pour faire sa toi­lette au lavabo, do­ré­na­vant. Ré­flexe au­to­pro­tec­teur. Puis vient cette nuit où Sé­bas­tien sur­prend le prêtre dans sa cel­lule. « Il mange du cho­co­lat noir – en plein ca­rême. Je lui de­mande ce qu’il fait là. Il me dit : “En fai­sant ma tour­née, je me suis aper­çu que tu fai­sais du bruit. Je suis res­té là le temps de fi­nir ma ta­blette”. » Rien de ré­pré­hen­sible pour la jus­tice des hommes, jus­qu’ici.

Mais en­suite, le jeune gar­çon sent « une pré­sence dans [s] on lit. Je pa­nique et, sans ou­vrir les yeux, je par­viens à iden­ti­fier qui c’est. Je sens ses ge­noux der­rière moi. Puis un souffle dans le cou. Et une main puis­sante sur mon ventre. Mal­heu­reu­se­ment, elle ne s’est pas conten­tée d’al­ler là. Elle est des­cen­due sur le slip, est re­mon­tée pour re­des­cendre, s’in­tro­duire dans le slip et se faire plus pres­sante... »

Des at­tou­che­ments, can­ton­nés à une seule nuit, à l’oc­ca­sion d’un voyage. Le scé­na­rio rap­pelle les ré­cits des pré­cé­dentes vic­times. Mais ce­lui de Sé­bas­tien Liau­taud est précieux pour la jus­tice. Si cette agres­sion sexuelle ve­nait à être éta­blie, la pres­crip­tion tom­be­rait vingt ans après sa ma­jo­ri­té. Sa plainte se­rait donc re­ce­vable.

« Qu’est-ce que tu fais ? »

Cette nuit-là, Sé­bas­tien Liau­taud dit s’être re­tour­né, et avoir lan­cé à l’in­trus : « “Mais qu’est-ce que tu fais ?” Il était d’une as­su­rance hal­lu­ci­nante. Même pas pa­ni­qué. Il a re­ti­ré sa main dé­li­ca­te­ment et m’a dit : “Tu n’as pas de sou­ci à te faire. Je vé­ri­fiais sim­ple­ment que tout se dé­ve­loppe nor­ma­le­ment”. Il m’a même fait la bise, m’a dit que je pou­vais me ren­dor­mir... Et je me suis ren­dor­mi. » Cet épi­sode, lui aus­si, res­te­ra en som­meil au fond de sa mé­moire. Jus­qu’en fé­vrier 2019. Sé­bas­tien ap­prend que « Jean­Marc », dont il garde de bons sou­ve­nirs, est sur Fa­ce­book. Il veut lui écrire. « C’est en voyant une pho­to de lui, at­ta­blé avec quatre jeunes mi­neurs, que tout se réveille en moi. Je res­sens une an­goisse ter­rible. Phy­sique. Elle me sai­sit le ventre et me monte à la gorge, au point de m’em­pê­cher d’ava­ler ! »

« Une an­goisse ter­rible »

La dé­cou­verte de l’af­faire, les échanges avec d’an­ciens pa­rois­siens confirment à Sé­bas­tien ce qu’il n’osait s’avouer. Vient alors le « sen­ti­ment de culpa­bi­li­té. Peut-on faire ce­la à un prêtre ? À Jean-Marc, qui a fait tant de bien, qui était presque comme un père pour moi ? » Au fi­nal, Sé­bas­tien s’est ré­so­lu à par­ler. Car il n’est pas seul. Il a en­tre­pris une thérapie avec une psy­cho­logue. Il est sou­te­nu par Tho­mas et François Bi­dart, les frères ju­meaux qui ont té­moi­gné les pre­miers. « Je me dois de faire le re­lais sur An­tibes », jus­ti­fie Sé­bas­tien. Qu’im­porte si les pa­rois­siens sont di­vi­sés, entre ceux qui se sentent tra­his par le père Schoepff, et ses fi­dèles qui crient au com­plot. Pour Sé­bas­tien Liau­taud, pas ques­tion de je­ter l’op­probre sur l’Église tout en­tière : « Ce qui s’est pas­sé ne m’af­fecte pas dans ma foi. » Ven­dre­di der­nier, l’évêque Mgr Mar­ceau l’a lon­gue­ment re­çu. « J’étais un peu ré­vol­té ; ça m’a apai­sé », confie l’An­ti­bois. Il in­cite d’autres vic­times à sor­tir de l’ombre. « Ça fait du bien. Ça aide à avan­cer. Et ça peut en ai­der d’autres. »

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 ??  ?? Sé­bas­tien Liau­taud de­vant le pa­lais de jus­tice de Nice, lun­di soir, avec la plainte qu’il vient de dé­po­ser au­près de la bri­gade des mi­neurs de la sû­re­té dé­par­te­men­tale. (Pho­to Ch­ris­tophe Cirone)
Sé­bas­tien Liau­taud de­vant le pa­lais de jus­tice de Nice, lun­di soir, avec la plainte qu’il vient de dé­po­ser au­près de la bri­gade des mi­neurs de la sû­re­té dé­par­te­men­tale. (Pho­to Ch­ris­tophe Cirone)

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