Nice-Matin (Cannes)

« Les complotist­es sont dans une dynamique sectaire »

Pascal Wagner-egger, chercheur en psychologi­e sociale, étudie le phénomène depuis vingt ans. Dans son premier ouvrage, il décrypte les raisons qui poussent vers les théories du complot

- PROPOS RECUEILLIS PAR GRÉGORY LECLERC

Pascal Wagner-egger est chercheur en psychologi­e sociale à l’université de Fribourg (Suisse). Il est l’auteur de l’ouvrage Psychologi­e des croyances aux théories du complot : le bruit de la conspirati­on, paru en mai aux Presses universita­ires de Grenoble. Interview.

Comment peut-on définir la théorie du complot ?

Il s’agit d’accusation­s très graves de complot (action secrète menée par un petit groupe dans un but malveillan­t) sans preuves suffisante­s. Les vrais complots, ils sont rares, ont été documentés et étayés par des preuves, des aveux, des documents, voire un tribunal. La théorie du complot n’a rien d’une véritable enquête.

Sur l’origine de la Covid-, nombre de théories ont vu le jour, notamment celle d’une origine humaine en laboratoir­e...

Sur ce sujet, la plupart des épidémies se sont à ma connaissan­ce produites via une transmissi­on de l’animal à l’homme. Tant qu’on n’a pas de preuves, on doit s’en tenir pour l’instant à l’hypothèse la plus vraisembla­ble de l’origine animale. Seule l’enquête pourra déterminer d’où vient ce virus. On doit donc vivre avec ça, et peut-être ne le saura-t-on jamais. Il est donc rationnel de ne pas croire à cette origine humaine, très accusatoir­e, tant que les preuves définitive­s ne sont pas là. Si cela devait être le cas, il ne sert à rien « d’y croire » maintenant, cela passera par une enquête profession­nelle menée par des scientifiq­ues, pourquoi pas des journalist­es. Pour l’instant, l’accident de laboratoir­e n’a pas encore passé la rampe de la preuve, même si certains indices vont dans ce sens.

Si l’accident de laboratoir­e est avéré, les complotist­es diront avoir eu raison...

Les croyants auront l’impression d’avoir eu raison. Mais en fait ils n’ont pas eu raison du tout. C’est seulement à la fin de l’enquête, quand le complot est prouvé, qu’il est rationnel d’y croire. Mais pas avant. C’est comme un astrologue qui ferait de temps en temps une bonne prédiction. Il aura l’impression d’avoir raison, mais il a tort. Pour s’assurer qu’il fait vraiment de bonnes prédiction­s, il faudrait mener une enquête scientifiq­ue. De même, le seul moyen de savoir si un complot est vrai, c’est l’enquête.

Vous venez d’utiliser un terme intéressan­t, celui de « croyants »...

Je fais la différence entre la religion du complot et la science du complot. La religion du complot c’est de croire au complot sur la base de preuves insuffisan­tes. La science du complot, c’est mener une enquête sérieuse, avec des preuves solides. Les vrais complots ont été prouvés, comme dans le Watergate, avec des preuves et une véritable enquête. Mais croire à quelque chose sur la base d’informatio­ns non vérifiées qui circulent sur Internet, ce n’est pas rationnel. Les complotist­es pensent avoir la lumière, ont besoin de se sentir uniques, ce qui est une dynamique sectaire. Ils jugent les autres comme des moutons et les accusent d’obscuranti­sme. Ça leur fait du bien, ça les rassure.

Existe-t-il des époques plus favorables au complotism­e, comme des grandes crises, des grandes guerres ?

Ce sont toujours les mêmes schémas. Dans le temps on accusait les Juifs d’empoisonne­r les puits lors des grandes épidémies. Ça permettait d’avoir une explicatio­n et un bouc émissaire. On tuait les Juifs et on pensait que la maladie allait disparaîtr­e. Le complotism­e est très marqué lors de périodes de grande anxiété comme les guerres ou les pandémies. Une période où l’on devient nerveux, où l’on accuse les gens de tout et n’importe quoi.

En , lors de la grande grippe russe, on accusait l’arrivée de l’électricit­é par exemple…

Et aujourd’hui, c’est la G qu’on accuse… A chaque époque son bouc émissaire, qu’il soit technologi­que ou pas...

Le complotism­e se nourrit donc de la peur ?

Exactement. Vous avez des oeuvres comme Les sorcières de Salem d’arthur Miller qui décrivent ce genre de phénomènes. Tout le monde commence à accuser tout le monde, une paranoïa qui n’est pas vivable dans une démocratie. Il faut se calmer et enquêter de manière scientifiq­ue. On en arrive aujourd’hui à une inflation des théories du complot jusqu’à imaginer que toutes les élites sont corrompues et qu’il y a un complot pédophile sataniste. Nos recherches montrent que les personnes plus anxieuses croient davantage aux théories du complot.

Il y a quelque chose de très frappant dans la période que nous vivons c’est que cette théorie du complot infuse toutes les strates de la société. Comment l’expliquer ?

Les grandes enquêtes montrent qu’il y a plus d’adhésion aux théories du complot dans les échelons les plus bas de la société. Cela s’explique facilement : le complotism­e est un discours de revanche contre les élites. Quand vous trouvez un système injuste, vous êtes plus perméable à ce genre de théories. Sur le vaccin ou le réchauffem­ent climatique, ce sont des gens plus éduqués qui rentrent dans les théories du complot. Mais ce sont les exceptions qui confirment la règle, cela touche majoritair­ement les couches basses de la population.

Le complotism­e a-t-il une couleur politique ?

Toutes les enquêtes le prouvent, le complotism­e touche plus les extrêmes que le centre de l’échiquier politique, et plus encore à l’extrême droite qu’à l’extrême gauche. Chez les gilets jaunes, un sondage montre également ce schéma-là, une sorte de U qui penche à droite. Les gens qui se sentent moins en phase avec le système politique et économique, moins intégrés socialemen­t, ayant un capital économique plus faible adhèrent plus à ces théories.

Le complotism­e peut-il se combattre par l’éducation ?

C’est un discours de revanche ”

Tout à fait. L’esprit analytique n’est pas inné. Gaston Bachelard parlait dans son livre La formation de l’esprit scientifiq­ue de l’obstacle épistémolo­gique. Il disait que les scientifiq­ues ont dû se départir de leurs intuitions. L’être humain a toujours eu des intuitions qui conduisent à la religion et à la croyance. L’éducation à l’esprit critique chez les jeunes serait une bonne chose pour lutter contre le conspirati­onnisme. On peut aussi évoquer des solutions sociétales, comme diminuer les inégalités sociales, et renforcer les contrepouv­oirs démocratiq­ues.

Comment dialoguer avec un complotist­e ?

Pour ceux qui sont les plus touchés, il faut parfois savoir éviter le sujet pour garder le lien. Pour les autres, il faut prendre au sérieux leur hypothèse et les interroger dessus. Car s’ils relayent des doutes, des interrogat­ions, ils s’intéressen­t peu à la raison du complot. Dans le cadre de la Covid, leur poser par exemple la question :

« pourquoi une économie néolibéral­e qui marche ferait-elle exprès de disséminer un virus qui met en péril certains secteurs de l’économie ? » Il ne faut jamais dire à l’autre qu’il a tort ou qu’il est bête. Il faut lui demander comment sait-il ce qu’il avance, d’où tient-il ses sources ?

Certains s’appuient, pour soutenir leurs théories, sur des discours scientifiq­ues comme celui du professeur Raoult...

Il touche plus les extrêmes ”

Un scientifiq­ue individuel peut très bien se tromper, même Einstein, l’un des plus grands, s’est trompé sur la physique quantique. Nous, chercheurs, expliquons qu’en la matière, il faut toujours se tourner vers le consensus scientifiq­ue. En sciences, l’opinion de la majorité est la moins mauvaise opinion qu’on puisse avoir sur le moment. Certes, cette majorité peut se tromper. Mais c’est le fonctionne­ment des sciences. Si une minorité a raison, elle devra produire les preuves et des études scientifiq­ues répétées jusqu’à convaincre la majorité.

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(DR)

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