Nice-Matin (Cannes)

«Macca» et les complotist­es : l’avant-garde des fake news

Et si, à l’aube de ses 80 ans, l’ex-beatles avait accepté de nous recevoir dans ses bureaux londoniens ? Une rencontre fictive nourrie de faits bien réels. Imagine…

- LIONEL PAOLI lpaoli@nicematin.fr

Pour quelqu’un qui est déjà mort deux fois, vous avez l’air en pleine forme… »

La remarque cueille la légende en plein rituel du thé. C’est dire le self-control de l’icône so british :il parvient à remplir sa tasse sans renverser une seule goutte.

Paul Mccartney soulève sa théière en même temps que ses sourcils en accent circonflex­e. « Vous faites allusion à la rumeur sur mon décès dans les années soixante, n’est-ce pas ? C’était hallucinan­t… »

Son regard traverse les décennies. « Macca » est chez lui, ce 12 décembre 1969, lorsqu’il entend à la radio « la vérité sur la disparitio­n du bassiste des Beatles ». Celui qui parle se nomme Russ Gibb. Il est DJ sur une station américaine. Pour lui, aucun doute : le complice de Lennon a succombé dans un accident de la route en 1966. L’homme qui joue depuis trois ans avec les Fab Four est un sosie !

« Tout ça, c’est pour le fric, crache la voix dans le poste. Ils l’ont remplacé parce que les Beatles sont une grosse usine à pognon. C’est dégueulass­e… »

Un large sourire éclaire le visage de Paul : « Ce type disait qu’il avait des preuves irréfutabl­es de ma mort. Je me suis approché pour mieux écouter. Et j’ai été séché ! »

« J’ai presque fini par douter… »

Gibb abat ses cartes. Il détaille la pochette de l’album Abbey Road qui vient de sortir : Paul tient sa clope dans la main droite, alors que le musicien est gaucher. Il avance pieds nus sur le passage piéton, comme les personnes enterrées en Inde. Il est précédé de Ringo Starr habillé en noir, couleur de la mort en Occident, et de John Lennon vêtu de blanc – couleur de la mort en Orient. George

Harrison ferme la marche. «Ilporte un jean, observe le DJ. Symbolique­ment, c’est lui qui est chargé de la mise en terre. »

Quoi encore ? La plaque d’immatricul­ation de la Coccinelle à l’arrière-plan : LMW 28 IF. Gibb décode : « Living Mccartney Would be 28 if. Il aurait 28 ans si… il était vivant bien sûr ! »

Cinquante-trois ans plus tard, le macchabée en rigole encore. « J’avais 27 ans à l’époque, pas 28. Ça aurait dû suffire à calmer les esprits. Eh bien, pas du tout ! Les fans se sont mis à chercher des indices dans les disques sortis depuis 1966. Et ils en ont trouvé des tonnes ! Sur la pochette de Sergent Pepper ,je porte la moustache pour cacher ma lèvre supérieure qui ne ressemble pas à celle de Paul. Si on passe à l’envers la chanson Strawberry Fields Forever, on entend John murmurer : “I buried Paul” [« J’ai enterré Paul »]. Il y en avait tant et tant que, moi aussi, j’ai presque fini par douter ! »

Retiré dans sa ferme du Sussex, le bassiste ne fait rien pour démentir. « C’est Linda qui m’a poussé à me bouger les fesses. Je me suis pointé à la télévision et j’ai dit : “Qu’est-ce que j’apprends ? Je suis mort ? Pourquoi suis-je toujours le dernier à être mis au courant de tout ?” »

Macca met un point final à cette farce en 1993. Pour son album Paul Is Live, il pastiche la pochette d’abbey Road sur le même passage piéton. Mais la plaque de la Volkswagen affiche 51 IS . Il a 51 ans… et il est bien vivant !

«Mamortnese­ra pas un scandale »

L’avant-dernier Beatles assèche sa tasse et la pose délicateme­nt sur le plateau en argent. Cette plongée dans le temps le ravit. Ses presque 80 ans semblent rayés d’un trait de plume. Curieux, il interroge : « Vous disiez que j’étais mort deux fois ? Quelle est la seconde ? »

Le journalist­e risque une date : 20 septembre 1969. Paul hésite. Réfléchit. Puis claque des doigts : « C’est le jour où John nous a annoncé qu’il quittait le groupe, n’estce pas ? Oui, je vois où vous voulez en venir… »

Ce qu’il a ressenti ce jour-là ? «La même chose qu’un ouvrier qui perd en même temps son job et sa famille. La peur. La douleur. Le sentiment d’abandon. Oui, un certain

Paul est mort ce jour-là. Appelez ça l’insoucianc­e, la jeunesse, ce que vous voulez. Un morceau de moi m’a quitté à ce moment-là. »

« Toutes ces conneries, ce sera bientôt enterré »

Le silence est pesant. Son âge semble soudain le rattraper. Le dépasser. Il déplie sa silhouette, se dirige vers la fenêtre. Le soleil londonien fait danser des ombres pâles sur son visage. Il a mille ans. Les fantômes se bousculent autour de ses cheveux blancs.

« Vous allez me parler de ma troisième mort, je présume… » Ce n’est pas vraiment une question et il n’attend pas la réponse : « Dans mes derniers albums, j’ai fait plusieurs allusions à… ma disparitio­n (1). Les fans semblent traumatisé­s par cette idée. Moi, beaucoup moins. La mort a toujours été présente dans ma vie. Celle de ma mère quand j’étais gosse, celle de John, celle de Linda, celle de George… La mienne ne sera pas un scandale. J’ai eu une belle vie, une carrière exceptionn­elle. Comment pourrais-je me plaindre ? »

La postérité l’indiffère. « Peut-être que certaines mélodies resteront. Deux ou trois, ce serait déjà bien. Les gens diront : “C’est de la chanson du XIXE ou du XXE siècle, on ne sait plus trop.” Mais les tignasses dans le vent, les groupies dans les stades, toutes ces conneries, ce sera bientôt enterré. »

Il ne croit pas en Dieu. « Plus vraiment, corrige-t-il. Mais s’il existe, j’espère qu’il aime la musique. Parce que ça va être cool, au paradis, de retrouver tous les musiciens disparus. Je suis sûr que Mozart et moi, on a plein de trucs sympas à se raconter ! » 1. Notamment The End of the End en 2007.

 ?? (Photo Mary Mccartney) ?? Le 12 septembre 1969, un DJ américain annonce sa mort. Une rumeur tenace qui l’a poursuivi pendant des décennies !
(Photo Mary Mccartney) Le 12 septembre 1969, un DJ américain annonce sa mort. Une rumeur tenace qui l’a poursuivi pendant des décennies !

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