Au ser­vice de Sa Ma­jes­té

De son en­fance dans le Schles­wig-hol­stein à son sacre pa­ri­sien, Karl Lagerfeld a tra­ver­sé les tem­pêtes et les dé­cen­nies en gar­dant tou­jours son cap. In­des­truc­tible et im­per­tur­bable, c’est avec sa lé­gè­re­té cou­tu­mière que l’un des maîtres in­con­tes­tés de la

Numéro Homme - - Style - Pro­pos recueillis par Phi­lip Utz, por­trait Pierre et Gilles

Nu­mé­ro Homme : Quels sont vos pre­miers sou­ve­nirs d’en­fance ?

Je me rap­pelle d’un par­terre de roses sous un énorme sapin qui se dres­sait à gauche de la mai­son de Bis­se­moor, le do­maine du Schles­wig-Hol­stein où j’ai gran­di.

Que fai­saient vos pa­rents ?

Vous ne le sa­vez pas ? Mon père était un in­dus­triel, il tra­vaillait dans le lait conden­sé. C’est d’ailleurs lui qui a lan­cé la marque Glo­ria en France, entre autres. Ma mère, quant à elle, n’a ja­mais tra­vaillé. Elle a tou­jours pré­fé­ré faire tra­vailler les autres.

Étiez-vous plu­tôt du genre fils à maman ou fils à pa­pa ?

J’étais fils à moi-même, vu que mes pa­rents n’étaient ja­mais là. Ma mère dé­tes­tait le cô­té niais des ga­mins, et par consé­quent j’ai dû très vite ap­prendre à ne pas m’ex­pri­mer de fa­çon pué­rile. Comme elle di­sait tou­jours : “Toi, tu as 6 ans, mais moi non, alors fais un ef­fort ou tais-toi.” Ma tante, une femme très con­ve­nable, di­sait d’elle : “Ta mère n’a ja­mais eu qu’un seul but dans la vie, faire mar­cher les hommes à la ba­guette.”

En faites-vous au­tant ?

Non, je ne fais mar­cher les hommes ni à la ba­guette ni à la bra­guette.

La lé­gende dit que vous avez re­cons­ti­tué la chambre de votre en­fance dans

cha­cune de vos ré­si­dences suc­ces­sives jus­qu’à au­jourd’hui.

Ab­so­lu­ment. J’ai conser­vé le bu­reau sur le­quel j’ai ap­pris à écrire, le lit dans le­quel je dor­mais, les ta­bleaux, tout.

Bien, bien, bien. Et qu’en dit votre psy ?

Je ne vois pas de psy­chiatre. Lais­sez-moi vous ra­con­ter une pe­tite his­toire pour vous ex­pli­quer pour­quoi. Lou An­dreas-Sa­lo­mé, une très belle fille d’ori­gine russe, en­tre­te­nait une re­la­tion pla­to­nique avec Nietzsche. Elle était aus­si la pre­mière élève fé­mi­nine de Sig­mund Freud. En­core vierge à l’âge de 38 ans, elle eut pour pre­mier amant le phi­lo­sophe Paul Rée. Dans une lettre à Rée, elle a écrit qu’il ne fal­lait ja­mais se sou­mettre à une psy­cha­na­lyse, parce que ce­la tuait la créa­ti­vi­té. Comme elle, je suis d’avis qu’il faut sa­voir se dé­brouiller avec ses pe­tits trau­ma­tismes, ses coups de ca­fard et ses hu­meurs. Ce­la me fait pen­ser par ailleurs à cette ca­ri­ca­ture du New Yor­ker dans la­quelle un homme, al­lon­gé sur le di­van, dit à son psy : “Doc­teur, j’ai l’im­pres­sion d’être mé­diocre.” Et le psy de lui ré­pondre : “Mais vous êtes mé­diocre.” Peut-être suis-je mé­diocre, qui sait, mais je n’ai pas for­cé­ment be­soin de me l’en­tendre dire.

Étiez-vous pre­mier de la classe ?

Je suis très peu al­lé à l’école parce que la concur­rence n’était pas as­sez rude. Je par­lais dé­jà trois langues à l’âge de 6 ans, donc mes pa­rents n’étaient vrai­ment pas in­quiets. Comme ils n’étaient ja­mais là, j’in­ven­tais des ex­cuses pour sé­cher les cours. Tout ce que je vou­lais faire, c’était des­si­ner. Pour me faire plai­sir, il suf­fi­sait de me don­ner un bloc et des crayons. En ce­la, rien n’a chan­gé.

Quel sou­ve­nir gar­dez-vous de la guerre ?

Je me sou­viens seule­ment des flots de ré­fu­giés qui pas­saient par notre do­maine. En 1980, d’ailleurs, je don­nais un cours à l’uni­ver­si­té de Vienne quand l’un des autres pro­fes­seurs – dont la tête me di­sait va­gue­ment quelque chose – est ve­nu m’ex­pli­quer que son père était mort à la guerre et que nous l’avions lo­gé avec sa mère et ses cinq frères et soeurs dans l’une des granges de la pro­prié­té. Nous avions cin­quante ou soixante de ces bâ­tisses, donc il m’était im­pos­sible de me rap­pe­ler de tout. Et l’homme de m’an­non­cer : “S’il y a une per­sonne que j’ai tou­jours abhor­rée

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