Cure de jou­vence

Mal­gré la cen­sure qui frappe ses films ou ses ex­po­si­tions, Lar­ry Clark pour­suit de­puis 1971 son ex­plo­ra­tion de la vie in­time des ado­les­cents, entre scènes de sexe cru et cul­tures urbaines. À 70 ans, le réa­li­sa­teur tourne à Pa­ris un nou­veau film sur les sk

Numéro Homme - - Cinéma - Pro­pos recueillis par Olivier Joyard, por­trait So­fia San­chez et Mau­ro Mon­giel­lo

Quand, en 1995, est sor­ti son pre­mier film, Kids, tour­né dans les ska­te­parks de New York, un pu­blic plus large que ce­lui au­quel il était ha­bi­tué pour son tra­vail pho­to­gra­phique (no­tam­ment

Tul­sa, 1971 et Tee­nage Lust, 1983) a dé­cou­vert le style ful­gu­rant de Lar­ry Clark, son re­gard à la fois cru et sen­ti­men­tal sur les affres de la jeu­nesse, son ins­tinct in­croyable pour re­pé­rer de nou­veaux vi­sages dans les mi­lieux un­der­ground. D’Har­mo­ny Ko­rine, le scé­na­riste alors âgé de 22 ans, à Ch­loë Se­vi­gny et Ro­sa­rio Daw­son, plu­sieurs per­son­na­li­tés im­por­tantes du film ont connu une car­rière ma­jeure après ce coup d’es­sai. De son cô­té, Lar­ry Clark a pas­sé les deux dé­cen­nies sui­vantes à rat­tra­per le temps per­du, au­teur de six nou­veaux longs-mé­trages, dont les ma­gni­fiques Ken Park (2003) et Was­sup Ro­ckers (2006). Âgé au­jourd’hui de 70 ans, il n’a tou­jours pas bais­sé la garde et tour­nait cet été son pre­mier film à Pa­ris, The Smell of Us – en par­tie fi­nan­cé par le biais du crowd­fun­ding (fi­nan­ce­ment par­ti­ci­pa­tif) – écrit par Ma­thieu Lan­dais, alias Scribe, un jeune poète nan­tais de 23 ans. Juste avant, il avait réa­li­sé Mar­fa Girl ex­clu­si­ve­ment pour son site In­ter­net. Dans un contexte mon­dial si­nis­tré pour le ci­né­ma d’au­teur, Lar­ry Clark a dé­ci­dé d’avan­cer coûte que coûte avec la rage des sur­vi­vants. Il a dé­jà plu­sieurs pro­jets d’avance et ai­me­rait en tour­ner deux l’an­née pro­chaine, le pre­mier au Texas, le se­cond en Ita­lie. Nous l’avons ren­con­tré au mois de juin, près de son do­mi­cile pa­ri­sien pro­vi­soire, juste après sa des­cente d’avion en pro­ve­nance de Los An­geles.

Nu­mé­ro Homme : Vous ar­ri­vez de Los An­geles. Que fai­siez-vous là-bas ?

Lar­ry Clark : J’ai ac­cep­té de par­ti­ci­per à un shoo­ting pour une en­tre­prise ja­po­naise. Sou­vent, je re­fuse ce genre de choses, mais les mo­dèles étaient les ac­teurs de mon film Was­sup Ro­ckers. Ils ont été ré­mu­né­rés. Ce­la les ai­de­ra à par­tir en tour­née avec leur groupe. Au­jourd’hui, ils ont entre 22 et 26 ans. Je les connais de­puis exac­te­ment dix ans. La plu­part ha­bitent en­core dans le même quar­tier au sud de Los An­geles. Jo­na­than et Ed­die sont tou­jours gui­ta­riste et bat­teur. Ils jouent un mé­lange de rock et de blues dif­fé­rent du punk rock qu’on en­tend dans mon film, et qui sonne bien. Au­tour de chez eux, les es­paces ont chan­gé, ils ont été amé­na­gés. Beau­coup de jeunes Noirs viennent faire du skate à leurs cô­tés de­puis trois ou quatre ans. Dans le quar­tier, les Noirs et les La­ti­nos sont cen­sés se dé­tes­ter ; c’était même le su­jet de

Was­sup Ro­ckers. Au­jourd’hui ils co­ha­bitent. Socialement, c’est fort. Les flics les laissent tran­quilles car ils savent qu’ils s’amusent. Ils fument beau­coup d’herbe, c’est tout. [Rires.]

Res­ter en contact avec la culture de la rue a-t-il tou­jours été votre cre­do ?

Tous mes films ou presque re­posent sur cette idée. Mon nou­veau long-mé­trage The Smell of Us s’ins­pire de cette mé­thode. Lors de ma ré­tros­pec­tive pho­to au mu­sée d’Art mo­derne de la Ville de Pa­ris en 2010, j’avais ren­con­tré Scribe, un jeune poète, au Tro­ca­dé­ro, le haut lieu du skate à Pa­ris. Ce qui se pas­sait là m’a rap­pe­lé l’at­mo­sphère de Wa­shing­ton Square Park à New York en 1992 – là où j’ai tour­né Kids. Il y avait des ado­les­cents de toutes les na­tio­na­li­tés…

L’idée de votre nou­veau film est- elle ve­nue en les ob­ser­vant ?

Tout à fait. Mais mon en­vie de tour­ner en France re­monte à plus long­temps. Tout a dé­bu­té en 1995, sur une plage, pen­dant le Fes­ti­val de Cannes. Je me pro­me­nais avec Har­mo­ny Ko­rine [qui a écrit le scé­na­rio de Kids]. Nous avons croi­sé des jeunes avec un skate sous le bras et nous les avons in­vi­tés à la pro­jec­tion de

Kids en com­pé­ti­tion of­fi­cielle. Au­tour du ta­pis rouge, il y avait tous ces gens bien ha­billés qui pa­tien­taient, tan­dis que les ska­teurs mon­taient les marches. C’était su­per. Ce­la m’a don­né l’idée d’un film qui par­le­rait des ado­les­cents fran­çais, de leur ma­nière de grandir dans la so­cié­té… J’en ai tou­ché un mot au pro­duc­teur Vincent Maraval. Mais il était per­sua­dé que ce­la ne mar­che­rait ja­mais car je ne suis pas fran­çais. Le pro­blème est que je ne suis pas un homme à qui il faut lan­cer ce genre de dé­fi. Me voi­là en France, dix-huit ans plus tard, prêt à tour­ner !

The Smell of Us sor­ti­ra-t-il en salle ?

Oui.

Votre pré­cé­dent film, Mar­fa Girl, a été dif­fu­sé uniquement en VOD. Vous

n’avez plus eu en­vie de pour­suivre dans cette voie hors sys­tème ?

Mar­fa Girl

était en fait des­ti­né à mon site Lar­ry­clark.com. Je vou­lais réa­li­ser un film uniquement pour In­ter­net, me rap­pro­cher de la gé­né­ra­tion qui re­garde les films et les sé­ries de cette ma­nière. L’autre rai­son, c’est que j’ai vou­lu tra­vailler en toute in­dé­pen­dance, sans les contraintes liées aux syn­di­cats. Le film a coû­té en­vi­ron huit cent mille dol­lars alors que la somme au­rait ap­pro­ché les trois mil­lions si j’avais vou­lu une ex­ploi­ta­tion tra­di­tion­nelle. Mon sa­laire au­rait dû être beau­coup plus éle­vé, par exemple. Mais il y a un in­con­vé­nient : je ne peux pas sor­tir Mar­fa Girl en DVD.

Le tour­nage a-t-il eu lieu en mode gué­rilla ?

Mar­fa Girl est un peu par­ti­cu­lier dans ma fil­mo­gra­phie. Je l’ai vrai­ment fa­bri­qué de mes propres mains, écrit et réa­li­sé sans aide ex­té­rieure. Tout m’est ve­nu en pas­sant du temps dans cette ville in­croyable du Texas. C’est mon film pré­fé­ré, le meilleur, je crois. J’ai mis toute ma vie dans les per­son­nages. J’ai com­men­cé par ré­di­ger quelques idées sur un carnet, qui sont de­ve­nues une ving­taine de pages d’un scé­na­rio som­maire. Pen­dant le tour­nage, je me le­vais à 5 heures du ma­tin pour écrire plus en dé­tail les scènes de la jour­née. Les élé­ments pre­naient corps se­lon mon

hu­meur. Je suis plus ef­fi­cace quand la si­tua­tion est ur­gente. Par­fois, une scène dont j’ai rê­vé s’ef­fondre sur le tour­nage et il faut la re­pen­ser. Mais je ne me laisse pas im­pres­sion­ner. J’aime l’idée de de­voir trou­ver une is­sue en di­rect. Je me coince dans une im­passe et j’es­saie d’en sor­tir. J’y trouve une li­ber­té sup­plé­men­taire.

L’in­dé­pen­dance to­tale fait- elle de vous un meilleur réa­li­sa­teur ?

En tant que réa­li­sa­teur, j’exige d’avoir le fi­nal cut [droit de re­gard ex­clu­sif sur le mon­tage fi­nal]. Je me sou­viens d’une anec­dote qui s’est dé­rou­lée à l’époque de Ken Park, en 2002. En re­gar­dant ma ver­sion dé­fi­ni­tive du film, Vincent Maraval – en­core lui – m’a ex­pli­qué que si je vou­lais trou­ver un dis­tri­bu­teur, je de­vais ac­cep­ter des coupes. Mais j’ai te­nu bon parce que j’étais cer­tain qu’il exis­tait un pu­blic pour ce film, un pu­blic qui a soif de bon ci­né­ma. Fi­na­le­ment, Ken Park a été sé­lec­tion­né au Fes­ti­val de Ve­nise et a été ache­té dans de nom­breux pays. Le pre­mier a été l’Ita­lie, très ca­tho­lique, sui­vie par la Rus­sie et la France, où le film a très bien mar­ché, même s’il a été in­ter­dit aux moins de 16 ans.

L’his­toire n’est pas ter­mi­née…

Un mois après sa sor­tie, une per­sonne d’ex­trême droite a por­té plainte et a de­man­dé le ré­exa­men de l’au­to­ri­sa­tion de sor­tie du film. Le vi­sa de cen­sure a été chan­gé et Ken Park s’est vu su­bi­te­ment in­ter­dit aux moins de 18 ans, pour son conte­nu sexuel. Est-ce que ce­la ar­rive sou­vent ?

Je n’ai ja­mais rien vu de tel.

Et com­bien de fois avez-vous en­ten­du par­ler ici, en France, d’une ex­po­si­tion in­ter­dite aux moins de 18 ans, comme la mienne en 2010 ?

C’est très rare.

Les re­mous au­tour de cette ré­tros­pec­tive au mu­sée d’Art mo­derne à Pa­ris ont été durs à sup­por­ter. Je réa­lise des films et des pho­tos des­ti­nés à ceux qui ont l’âge de mes per­son­nages. Ils les com­prennent spon­ta­né­ment. Alors, si on leur in­ter­dit de les voir…

Il s’est écou­lé beau­coup de temps entre Was­sup Ro­ckers [ pro­duit en 2004

et sor­ti en France en 2006] et Mar­fa Girl l’an­née der­nière. Pour­quoi ?

Mes films prennent par­fois des an­nées avant de se ma­té­ria­li­ser car ils ne sont pas simples à fi­nan­cer. Quand un réa­li­sa­teur ren­contre un suc­cès, on lui de­mande de re­faire tout le temps la même chose. Mais je ne fonc­tionne pas ain­si. Mes films sont tous dif­fé­rents et im­pré­vi­sibles, enfin je l’es­père. Je ne laisse à per­sonne la pos­si­bi­li­té de les gâ­cher. Le pro­duc­teur fran­çais de

Was­sup Ro­ckers m’avait de­man­dé de sup­pri­mer des scènes de skate et de ra­jou­ter une scène de sexe. Comme si j’avais ça sous le coude ! Comme si ce n’était pas mon film ! Je l’ai envoyé pro­me­ner. Je ne tourne pas pour l’ar­gent, je ne suis pas riche, je ré­flé­chis en ar­tiste. Les conces­sions qu’il m’ar­rive de faire concernent la pos­si­bi­li­té lé­gale de sor­tir le film. Si je peux les évi­ter, tant mieux. L’une des rai­sons pour les­quelles j’ai réa­li­sé Mar­fa Girl uniquement pour le Web était que je ne vou­lais pas com­po­ser une fois de plus avec les bu­reaux de cen­sure du ci­né­ma et me re­trou­ver clas­sé X pour une pe­tite scène de rien du tout.

Votre pre­mier livre de pho­tos pu­blié dans les an­nées 70,

choc pour beau­coup.

Le livre est sor­ti en 1971, mais la pre­mière ex­po­si­tion a eu lieu à New York en 1979. Per­sonne ne vou­lait mon­trer ces pho­tos.

Où étiez-vous pen­dant ces huit an­nées ?

J’étais loin… Je suis par­ti en vrille comme un fou, un fou dro­gué. Je pre­nais des pho­tos, mais je res­tais un jun­kie. Je suis tom­bé très bas. J’ai pas­sé du temps en pri­son. En­suite, je me suis installé à New York, où j’ai enfin réus­si à ex­po­ser. De­puis, je tra­vaille sans me po­ser trop de ques­tions. Mes pho­tos et mes films sont à prendre ou à lais­ser, je ne me suis ja­mais ven­du. J’ai l’im­pres­sion qu’en ce mo­ment, les ar­tistes cherchent à vendre leur âme, comme si ce n’était pas un pro­blème.

C’est un monde dif­fé­rent.

Tul­sa,

Je suis né dans les an­nées 40 et j’ai gran­di dans la culture beat­nik. Le slo­gan vi­tal de la jeu­nesse était : “Ne vends sur­tout

pas ton âme.” Au­jourd’hui, le ré­flexe in­verse pa­raît na­tu­rel. Avant le krach éco­no­mique et la crise, la plu­part des jeunes Amé­ri­cains de 15 ans pen­saient qu’avant 22 ans, ils se­raient tous de­ve­nus cé­lèbres ou mil­lion­naires.

Com­ment ima­gi­niez-vous l’ave­nir quand vous aviez 15 ans ?

a été un

Je ne pen­sais pas vivre long­temps. Je suis cho­qué d’avoir mon âge, cho­qué d’être en vie à 70 ans. J’ai long­temps pen­sé que ma pu­ni­tion vien­drait tôt, comme pour mes amis morts d’une over­dose. Et me voi­là quand même de­bout. Je suis plu­tôt heu­reux. Le seul con­seil que je puisse don­ner est qu’il faut conti­nuer à se battre, ne ja­mais lais­ser tom­ber, même quand on est as­som­mé par la dé­prime. L’hi­ver der­nier, mon nou­veau film de­vait se tour­ner et il a man­qué d’un peu d’ar­gent à la der­nière minute. J’ai com­men­cé à me dé­tes­ter et à dé­ve­lop­per des idées sui­ci­daires. La dé­pres­sion m’est tom­bée des­sus. Je haïs­sais Lar­ry Clark. Je n’avais plus la force de tra­vailler. Pen­dant quelques se­maines, je n’ai pas quit­té ma mai­son et j’ai com­men­cé à boire. Mais j’ai as­sez vé­cu pour sa­voir que si on tient le coup sans som­brer vé­ri­ta­ble­ment, les choses se calment. On se rac­croche à la vie par le bout des ongles et la crise fi­nit par pas­ser. Je suis tou­jours

en co­lère d’ap­prendre que des amis ou des ado­les­cents se sont sup­pri­més. Re­gar­dez-moi : il y a quatre mois, j’étais au sep­tième sous-sol, et main­te­nant, je me sens en pleine forme.

Vous ne tour­nez pas en France, pays de l’ex­cep­tion cultu­relle, par ha­sard.

Beau­coup de réa­li­sa­teurs étran­gers y viennent car les films les plus

am­bi­tieux ne peuvent être fi­nan­cés ailleurs. Des Amé­ri­cains, des Asia­tiques…

Ce qui se passe, c’est que tout est une ques­tion d’ar­gent. La plu­part des pro­fes­sion­nels du ci­né­ma ne conçoivent plus des films, mais des pro­duits ren­tables et in­ter­chan­geables. Dans ces condi­tions, la dis­cus­sion peut s’ar­rê­ter très vite… Aux États-Unis, les ly­céens vont au ci­né­ma le week-end pour en par­ler le lun­di à l’école, ils consomment les films comme du fast-food. Les salles d’art et d’es­sai ont qua­si­ment dis­pa­ru. Les stu­dios ont ache­té le ci­né­ma in­dé­pen­dant. Dans une in­dus­trie comme celle-là, ma li­ber­té pose pro­blème. On m’a pro­po­sé beau­coup d’ar­gent pour tour­ner à Hol­ly­wood. Si je sa­vais le faire, je le fe­rais peut-être. Mais je crois que je n’y ar­ri­ve­rais pas.

J’au­rais été cu­rieux de voir un film de la sa­ga

Twilight

réa­li­sé par vous.

Moi aus­si. Celle qui a écrit les livres [Ste­phe­nie Meyer] est une mor­mone un peu gê­née par les ques­tions de sexua­li­té. Je connais cer­tains ac­teurs des films. Ils m’ont ra­con­té que sur le pla­teau, elle ve­nait se plaindre qu’ils se par­laient mal entre les scènes. Elle ne sup­por­tait pas qu’ils se disent des gros mots. Le su­jet pro­fond de la sa­ga Twilight, c’est la ré­pres­sion sexuelle. Quelques réa­li­sa­teurs de ma gé­né­ra­tion ont réus­si à en­trer dans le sys­tème sans pour au­tant perdre leur âme. Je pense à Gus Van Sant, qui a été l’un des pro­duc­teurs de Kids. Il ac­cepte des com­mandes et réus­sit à faire de bons pe­tits films. Je l’aime beau­coup. Il reste des gens bien dans le show-bu­si­ness, même si je n’y ai pas beau­coup d’amis. Je connais des peintres et des sculp­teurs à New York, mais je ne cô­toie pas vrai­ment de pho­to­graphes ou de réa­li­sa­teurs car je n’as­siste presque ja­mais aux avant-pre­mières. Mon seul bon­heur ré­side dans le tra­vail. Ré­cem­ment, j’ai bos­sé dans mon stu­dio sur des pho­tos et des col­lages as­sez ex­trêmes, en très grand for­mat, que je mon­tre­rai bien­tôt.

Votre nou­veau film, The Smell of Us, évoque les rap­ports que les

ado­les­cents en­tre­tiennent avec In­ter­net…

Quand Scribe a com­men­cé à écrire le scé­na­rio, nous avons par­lé avec des jeunes qui ont en­vi­ron 18 ans au­jourd’hui en France. Lui-même a un peu plus de 20 ans. Je lui ai ex­pli­qué que je vou­lais réa­li­ser un film sur In­ter­net et la ma­nière dont la tech­no­lo­gie influence nos vies. Les jeunes do­cu­mentent eux-mêmes leur quo­ti­dien, sur Fa­ce­book, ils de­viennent amis avec des gens qu’ils ne connaissent pas. J’avais en­vie d’ex­plo­rer cette réa­li­té en fai­sant in­ter­ve­nir des per­son­nages de gé­né­ra­tions dif­fé­rentes. On lit tous les jours des his­toires de ga­mins qui se mettent dans la merde à cause d’une image qu’ils ont mise en ligne ou d’une per­sonne qu’ils ont ren­con­trée. Avec In­ter­net, on peut se re­trou­ver dans une si­tua­tion bi­zarre en un clin d’oeil. Scribe a tout écrit en un an, je n’ai fait que lui glis­ser des idées. Je suis heu­reux, car cette his­toire n’a pas traî­né au-de­là du rai­son­nable. Je fais des films sur des mo­ments et j’ai tou­jours peur que ces mo­ments s’éva­porent.

Pete Do­her­ty ap­pa­raî­tra-t-il dans le film, comme an­non­cé ?

Fi­na­le­ment, non. Nous étions cen­sés dî­ner en­semble un soir et il n’est pas ve­nu. Nous étions cen­sés dî­ner en­semble un autre soir et il n’est pas ve­nu, et ain­si de suite. Je ne l’ai pas vi­ré pour la simple et bonne rai­son que je ne l’ai ja­mais en­ga­gé. Il est dif­fi­cile de tra­vailler avec quel­qu’un qui ne vient pas. Mais il y a un per­son­nage de rock star dans The Smell of Us.

Au­jourd’hui, vous sen­tez-vous d’abord réa­li­sa­teur ou pho­to­graphe ?

Je ne me sens ni pho­to­graphe ni réa­li­sa­teur, je suis un ar­tiste qui prend des pho­tos et réa­lise des films. Les éti­quettes m’en­nuient. Si vous en­trez dans un bar à New York au­jourd’hui et que vous de­man­dez aux gens ce qu’ils font, soixante-quinze pour cent vous ré­pondent qu’ils sont pho­to­graphes. Tout le monde est de­ve­nu pho­to­graphe ! Si mes films sont vi­suel­le­ment ex­ci­tants, c’est peu­têtre parce que j’ai été pho­to­graphe, mais même dans mon tra­vail pho­to­gra­phique, il n’a ja­mais été ques­tion de sim­ple­ment pro­duire des images marquantes. Mon but était d’abord de ra­con­ter des his­toires. Tul­sa était dé­jà con­çu comme un film, je sui­vais les gens sur le long terme…

Vous avez com­men­cé à faire du ci­né­ma as­sez tard.

J’avais 51 ans quand j’ai réa­li­sé

Kids.

Pour­quoi avoir at­ten­du tout ce temps ?

Dans les an­nées 70, au­cune per­sonne saine d’es­prit ne m’au­rait don­né d’ar­gent pour tour­ner, car j’étais un hors-la-loi. Mais mon en­vie de ci­né­ma est ap­pa­rue dès l’ado­les­cence. J’ai vu

Sha­dows de John Cas­sa­vetes en 1961 à Mil­wau­kee. J’avais quit­té la ville de Tul­sa pour faire des études de pho­to­gra­phie, je ne connais­sais alors que les films de John Ford avec John Wayne, ou en­core les co­mé­dies avec Doris Day. J’ai alors dé­cou­vert Ing­mar Berg­man, Fran­çois Truf­faut, Louis Malle, Jean-Luc Go­dard. Mais c’est en voyant le pre­mier Cas­sa­vetes que j’ai tout com­pris. Un de ces mo­ments qui éclairent tout. J’avais l’im­pres­sion de per­ce­voir le monde comme lui. Mon film pré­fé­ré est Meurtre d’un book­ma­ker chi­nois. J’exige tou­jours de mes di­rec­teurs pho­to qu’ils le voient.

Vous ne te­nez pas la ca­mé­ra sur vos tour­nages ?

Mon chef opé­ra­teur s’oc­cupe du cadre, mais je re­garde tou­jours à tra­vers l’ob­jec­tif avant le clap. Je de­mande sys­té­ma­ti­que­ment à ce qu’on se rap­proche des ac­teurs. Je me tiens le plus près pos­sible d’eux. Un plan moyen pour les autres est un plan large pour moi. Je suis un réa­li­sa­teur de l’in­ti­mi­té.

Avant de réa­li­ser Kids, aviez-vous es­sayé de per­cer à Hol­ly­wood ?

Pas du tout. J’ai com­men­cé à me­ner les re­cherches qui ont abou­ti à Kids vers la fin des an­nées 80. À 47 ans, j’ai ap­pris à faire du skate. Je m’y suis mis à fond et je me suis beau­coup amo­ché. Quel sport bru­tal ! Mais c’était agréable car l’uni­vers que j’ex­plo­rais n’était pas le mien. Ma pho­to­gra­phie avait sys­té­ma­ti­que­ment une ori­gine au­to­bio­gra­phique et j’en de­ve­nais ma­lade, à force. J’ai fait du ci­né­ma pour prendre de la dis­tance. Le skate m’a in­té­res­sé parce que, d’un point de vue pic­tu­ral, c’est ma­gni­fique, et parce que les ga­mins qui le pra­ti­quaient à l’époque étaient de vé­ri­tables punks. Ils ve­naient de fa­milles bor­dé­liques. Le skate avait sau­vé leur vie, comme le rock’n’roll avait sau­vé la mienne dans les an­nées 50. Ils étaient riches, pauvres, noirs, blancs ou mar­ron, asia­tiques. Ils fai­saient peur aux bour­geois comme les Hells An­gels, vi­vaient avec très peu d’ar­gent, se nour­ris­saient d’un bur­ri­to ache­té au Ta­co Bell. Les gens ne com­pre­naient pas leur li­ber­té. Au­jourd’hui, des gars qui n’ont ja­mais mis les pieds sur une planche peuvent s’ha­biller en ska­teurs.

Vos films ne montrent ja­mais la jeu­nesse de ma­nière nos­tal­gique. Avez-vous

com­men­cé à fil­mer l’ado­les­cence des autres pour ou­blier la vôtre ?

Je n’ai pas eu une en­fance heu­reuse. Si j’avais pu choi­sir, je se­rais de­ve­nu écri­vain, peintre ou sculp­teur… Mais ma mère était pho­to­graphe de bé­bés et m’a mis un ap­pa­reil pho­to dans les mains. C’est le seul hé­ri­tage que j’ai re­çu de mes pa­rents. Pour le reste, mes films re­fusent la nos­tal­gie, vous avez rai­son. Mais ce­la n’a au­cun rap­port avec ma propre ado­les­cence, même si j’ai pu le croire pen­dant long­temps. C’est sim­ple­ment parce que j’aime fil­mer au pré­sent. Mes per­son­nages vivent l’ins­tant, sans pas­sé ni fu­tur. À mes yeux, les kids se­ront tou­jours in­no­cents.

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