La folle aven­ture

S’il re­fuse l’éti­quette “camp” que les pro­duc­teurs collent sur ses films, John Wa­ters a néan­moins pas­sé sa car­rière à ex­plo­rer la fine ligne qui sépare, à ses yeux, le beau du gro­tesque. Ren­contre avec cet es­thète de l’ou­trance, qui n’en fi­nit pas de ques

Numéro Homme - - Cinéma - Pro­pos recueillis par Olivier Joyard, por­trait So­fia San­chez et Mau­ro Mon­giel­lo

Sa fine mous­tache pour­rait de­ve­nir une marque dé­po­sée, tout comme son style ou­tran­cier et drôle. L’agi­té John Wa­ters a as­per­gé l’Amé­rique bien-pensante et le monde qui se couche tôt avec une flo­pée de films mal­po­lis réa­li­sés de­puis les an­nées 60.

Mon­do Tra­sho, son pre­mier long-mé­trage avec l’ac­teur gar­gan­tuesque Di­vine, a été tour­né avec deux mille cent dol­lars en 1969. Les autres ont coû­té par­fois plus cher, de Des­pe­rate Li­ving (1977) à Hairspray (1988) en pas­sant par Po­ly­es­ter (1981)

et A Dir­ty Shame (2005), le der­nier en date. Mais l’es­prit des dé­buts a tou­jours per­du­ré. Au­réo­lé d’une éti­quette culte dif­fi­cile à dé­col­ler, Wa­ters au­rait pu dis­pa­raître corps et biens dans sa lé­gende dé­ca­lée, au risque de se ca­ri­ca­tu­rer lui-même. Mais c’est un homme in­tel­li­gent, lu­cide et fé­ro­ce­ment drôle que nous avons ap­pe­lé au té­lé­phone un ma­tin du mois de mai…

Nu­mé­ro Homme : Al­lô ?

John Wa­ters : Al­lô ! Vous êtes à Cannes ?

Oui. Vous nous man­quez, c’est beau­coup moins drôle sans vous.

C’est tou­jours un grand mo­ment d’être au Fes­ti­val de Cannes. Mais je n’y vais que lorsque j’ai un film à pré­sen­ter, ou si je fais par­tie du ju­ry – ça m’est ar­ri­vé une fois avec Jeanne Moreau en 1995, l’une des plus grandes ex­pé­riences de ma vie. Pour un pe­tit garçon du Ma­ry­land comme moi, mon­ter ces marches re­pré­sente quelque chose. Je me sou­viens qu’une amie m’avait chu­cho­té à l’oreille que les Os­cars, à cô­té, ce n’était rien. Mais si je ve­nais sans rai­son, j’au­rais l’air d’un grou­pie. Je n’aime pas m’im­po­ser quelque part quand je n’ai rien à y faire. C’est pour­quoi je ne vais ja­mais sur les tour­nages des autres.

Cette an­née, la mé­téo est épou­van­table.

C’est la rai­son pour la­quelle ils or­ga­nisent les fes­ti­vals hors saison. Si­non, per­sonne ne vien­drait dans ces en­droits. À Cannes, en temps nor­mal, on croise tout un tas de femmes d’un cer­tain âge en T-shirt léo­pard avec des bi­joux énormes [rires].

Pour­quoi gar­dez-vous un bon sou­ve­nir de votre ex­pé­rience de ju­ré can­nois ?

Tout sim­ple­ment parce que j’ai vu des films du monde en­tier, une de mes ac­ti­vi­tés fa­vo­rites. Une fois, j’ai été convo­qué pour faire par­tie d’un vrai ju­ry de cour d’as­sises à Bal­ti­more. Je vous as­sure que c’était beau­coup moins gla­mour. J’ai fi­ni par y échap­per : je leur ai dit que j’avais été en pri­son et qu’une de mes amies avait été envoyée dans le cou­loir de la mort. Ils m’ont lais­sé ren­trer chez moi. [John Wa­ters a don­né des cours de ci­né­ma à des dé­te­nus et a dé­ve­lop­pé une ami­tié avec Les­lie Van Hou­ten, condam­née à mort pour un meurtre lié à l’épo­pée cri­mi­nelle de Charles Man­son. Cette peine a été com­muée en pri­son à vie.]

Vous êtes ac­tuel­le­ment à Bal­ti­more, si je ne me trompe pas ?

J’y suis toute l’an­née, dans la me­sure du pos­sible.

À l’étran­ger, on connaît la ville à tra­vers vos films et la sé­rie

J’ai vu tous les épi­sodes de cette sé­rie. J’adore. Nombre de mes tech­ni­ciens ont tra­vaillé des­sus. Quand je suis de­ve­nu mi­nistre or­don­né grâce à un site In­ter­net, j’ai ma­rié David Simon, le créa­teur de Sur écoute, et sa femme. Bal­ti­more est ma ville.

Vous ne l’avez ja­mais quit­tée, sauf pour étu­dier à New York ?

Mais j’ai été vi­ré de la fac presque im­mé­dia­te­ment après mon ar­ri­vée. Je vais tou­jours un peu à New York pour suivre la scène ar­tis­tique. J’y pos­sède un ap­par­te­ment. Mais je pré­fère de loin Bal­ti­more. C’est là que les gar­çons sont les plus mi­gnons et que les per­sonnes croi­sées dans la rue sont les plus drôles. Je fais des films sur de vrais gens qui vivent aux États-Unis, pas sur les riches ou les cé­lé­bri­tés. Mon ci­né­ma parle d’in­di­vi­dus qui pensent être nor­maux, mais qui, en réa­li­té, sont com­plè­te­ment fous. À New York, c’est le contraire : la plu­part de mes amis pensent qu’ils sont un peu fous, mais au fond, ils sont plu­tôt nor­maux. Donc je n’ai au­cune rai­son de quit­ter Bal­ti­more.

Com­ment avez-vous dé­bu­té dans le ci­né­ma ?

J’ai ap­pris sur le tas. Mes pre­mières ten­ta­tives étaient très ama­trices. J’ai réa­li­sé Mon­do Tra­sho et Mul­tiple Ma­niacs [1970], ce­la m’a ser­vi d’école de ci­né­ma. Pink Fla­min­gos [1972] a été le pre­mier à faire un peu de bruit, au dé­but des an­nées 70. Je dis au­jourd’hui que c’était un acte po­li­tique contre la ty­ran­nie du bon goût. Mais à l’époque, je vou­lais tour­ner un long-mé­trage, c’est tout. J’étais très in­fluen­cé par les films d’ex­ploi­ta­tion que je voyais au drive-in. J’ai aus­si fré­quen­té un ci­né­ma pour adultes qui pro­je­tait du Russ Meyer et des por­nos soft. En­suite, j’ai été édu­qué aux films d’art qui bri­saient tous les ta­bous. J’ai vou­lu réunir tous ces styles que per­sonne ne met­tait en­semble. Mon ob­jec­tif était d’in­ven­ter un genre que per­sonne n’avait ima­gi­né. Jus­qu’à au­jourd’hui, per­sonne n’a osé me co­pier.

Vous êtes la seule per­sonne avec qui je peux par­ler du Hol­ly­wood

des an­nées 30, du réa­li­sa­teur un­der­ground Jack Smith ou du ci­né­ma ita­lien

des an­nées 60.

Sur écoute.

C’est vrai que ma culture fil­mique est as­sez variée et to­ta­le­ment hy­bride. Mais au risque de vous dé­ce­voir, je ne connais pas si bien que ce­la le Hol­ly­wood des an­nées 30, à part peut-être les co­mé­dies mu­si­cales de Bus­by Ber­ke­ley. Je m’y in­té­resse, mais je pré­fère le ci­né­ma contem­po­rain. Chaque an­née, je pu­blie la liste de mes dix films pré­fé­rés dans la re­vue Artforum. En 2012, j’ai clas­sé en pre­mier The Deep Blue Sea de Te­rence Da­vies.

J’aime aus­si beau­coup les films très pro­vo­ca­teurs du réa­li­sa­teur au­tri­chien Ul­rich Seidl, comme Pa­ra­dis : amour, ain­si que ceux de Bru­no Du­mont, de Fran­çois Ozon, de Todd So­londz et de Cris­tian Mun­giu, le Rou­main qui a réa­li­sé 4 mois,

3 se­maines, 2 jours. Et puis il y a Al­modó­var, bien sûr. Il ne dé­çoit ja­mais et reste tou­jours sur­pre­nant. Je pense que c’est le ci­néaste le plus im­por­tant au­jourd’hui.

Ceux qui ne vous connaissent pas bien peuvent vous as­so­cier au ci­né­ma

bis. Mais vous avez réa­li­sé toutes sortes de films.

Se­rial Mo­ther [1994] était pro­duit par Hol­ly­wood. Pink Fla­min­gos a été mon­tré à Cannes, tout comme Po­ly­es­ter au Mar­ché du Film. Hairspray et Cry- Ba­by [1990] ont éga­le­ment été in­vi­tés. La my­tho­lo­gie de l’ar­tiste mau­dit, très peu pour moi.

Ce­la fait quelques an­nées que vous n’avez pas tour­né…

Oui, mais j’ai écrit deux livres. Ce n’est pas comme si je me tour­nais les pouces en at­ten­dant que les choses se passent. Il y a un an, j’ai tra­ver­sé l’Amé­rique en stop pour en faire un ré­cit que je viens de ter­mi­ner. Ça s’ap­pelle Car­sick.

Com­ment était ce voyage ?

Il fau­dra lire le livre pour le sa­voir [rires]. La pre­mière par­tie du ré­cit se dé­roule avant mon dé­part. J’ima­gine les quinze meilleures choses et les quinze pires qui pour­raient m’ar­ri­ver dans les do­maines du sexe et de l’aven­ture, y com­pris ma mort. Pen­dant ce voyage, j’ai pas­sé neuf jours en voiture, vingt et une per­sonnes m’ont pris en stop de­puis le per­ron de ma mai­son à Bal­ti­more jus­qu’à mon ap­par­te­ment à San Fran­cis­co.

Les conduc­teurs vous ont-ils re­con­nu ?

Ça m’est ar­ri­vé. Mais la plu­part m’ont pris pour un SDF. C’était une aven­ture. Vous de­vriez es­sayer. Tout le monde le fait à 16 ans, mais à 66 ans, peu de gens s’y risquent.

Re­ve­nons à New York. Pour­quoi avez-vous été vi­ré de l’école de ci­né­ma ?

À cause de la ma­ri­jua­na. De toute fa­çon, ils ne m’au­raient ja­mais lais­sé tour­ner Pink Fla­min­gos là-bas, alors qu’au­jourd’hui, on peut pré­sen­ter un snuff mo­vie comme film de fin d’études et ob­te­nir un A. L’école a tou­jours été une perte de temps pour moi. On y va pour sa­voir ce qu’on veut faire dans la vie. En ce qui me concerne, j’ai su très tôt que je vou­lais de­ve­nir la per­sonne la plus dé­gueu­lasse du monde. Pas be­soin de suivre des cours pour ça. Je n’ai ja­mais ga­gné un cen­time pour autre chose que des livres, des films ou de l’art. Ma pre­mière car­rière dans le show-bu­si­ness – j’étais ma­rion­net­tiste – a com­men­cé à l’âge de 12 ans. J’ai réa­li­sé mon pre­mier film, certes un peu n’im­porte com­ment, à 16 ans.

Qu’est- ce qui a sus­ci­té votre vo­ca­tion ?

Les nonnes de l’ins­ti­tu­tion ca­tho­lique où j’étais éco­lier nous par­laient de films qu’il ne fal­lait sur­tout pas voir, au risque de ter­mi­ner en en­fer. J’ai im­mé­dia­te­ment rê­vé de réa­li­ser ces films-là.

Un peu plus tard, vous vous êtes fa­mi­lia­ri­sé avec le ci­né­ma un­der­ground

new-yor­kais. Pou­vez-vous nous ra­con­ter ce mo­ment im­por­tant de votre vie ?

Du­rant les an­nées 60, j’ai fré­quen­té un peu la Film-Ma­kers’ Coop, lieu de ren­dez-vous des ci­néastes non or­di­naires. J’y ai vu les tout pre­miers films d’An­dy Wa­rhol, de Stan Bra­khage… J’ai aus­si as­sis­té à une confé­rence de Wee­gee. Je li­sais le ma­ga­zine

Film Culture et les cri­tiques de Jo­nas Me­kas. Je vou­lais ap­par­te­nir à ce mou­ve­ment.

Com­ment votre style est-il né ?

Mes grandes in­fluences ont été les frères Ku­char, Russ Meyer, et Ing­mar Berg­man parce qu’il y avait tou­jours une scène de vo­mi dans ses films. Mon style, je l’ai trou­vé un peu tout seul. J’ai tou­jours consi­dé­ré, comme Ce­cil B. DeMille, que la tech­nique n’était que l’ex­pres­sion d’un style ra­té. Si on sort d’un film en ayant ado­ré la beau­té des prises de vues, c’est qu’il y a un sou­ci. La tech­nique, il n’y en avait au­cune dans mes pre­miers pro­jets. Les gens pen­saient vrai­ment que j’ha­bi­tais avec Di­vine dans une ca­ra­vane tel­le­ment l’éclai­rage était mau­vais. Ceux qui ont ai­mé mon tra­vail ont em­ployé le terme de “pri­mi­tif”, ceux qui ne l’ont pas ai­mé m’ont qua­li­fié de réa­li­sa­teur ama­teur. Mais j’ai tou­jours eu le sens du spec­tacle et du mar­ke­ting : même si on dé­tes­tait le film, on avait en­vie d’en par­ler. C’était un acte de ter­ro­risme hu­mo­ris­tique.

Vous consi­dé­rez-vous mal­gré tout comme un ar­tiste, ou comme un

pro­fes­sion­nel du mar­ke­ting ?

Je ne di­rai ja­mais que je suis un ar­tiste. C’est aux autres et à l’his­toire d’en dé­ci­der. Je dé­teste quand les gens s’au­to­pro­clament ar­tistes. On peut le pen­ser pour soi-même, mais il faut au moins trou­ver une autre per­sonne qui soit d’ac­cord avec vous. [Rires.]

Par­lons chif­fons, vous êtes d’une élé­gance constante.

Mer­ci. L’élé­gance est avant tout une ques­tion de confiance en soi. Je ne suis pas ar­ro­gant, mais j’ai confiance en mon goût. L’élé­gance peut être at­teinte avec peu de moyens. S’il m’ar­rive d’ache­ter des pièces de mode as­sez oné­reuses, c’est que je suis vieux : j’ai be­soin de toute l’aide pos­sible. À 15 ans, il suf­fit de vous pro­cu­rer dans une fri­pe­rie un vê­te­ment moche que per­sonne ne veut et de le por­ter sans ver­gogne. Vous lan­ce­rez un nou­veau style. La mode est une ma­nière de prendre des risques et de voir jus­qu’où nous pou­vons al­ler. Plus on re­pousse les li­mites, plus elles sont loin­taines. Entre le ri­di­cule et le beau, la fron­tière est té­nue.

Pen­sez-vous que les gens trash sont plus élé­gants que les autres ?

Je ne trai­te­rai per­sonne de trash. Mais que vou­lez-vous dire ?

Je veux par­ler de ceux qui n’ont au­cune en­vie d’en­trer dans les cadres et le

re­ven­diquent haut et fort.

Di­sons qu’il faut es­sayer de faire des ef­forts. Quand j’entre dans un avion et que je vois des gens en short et en T-shirt, je me dis qu’ils n’en font au­cun et ce­la me ré­vulse. Sur les plages nu­distes, pour­quoi ce sont les gens les plus moches qui ont en­vie de s’ex­hi­ber et pas les plus mi­gnons ? Je n’uti­lise plus vrai­ment le mot “trash”, il me pa­raît am­bi­gu et old school. Main­te­nant je dis plu­tôt fil­thy [“sale”, “dé­goû­tant”], qui me semble as­sez punk dans l’es­prit.

Vous habillez-vous avec soin tous les jours ?

Au mo­ment où je vous parle, je porte un T-shirt à manches longues Agnès b., un 501 noir, des chaus­settes Paul Smith et des tennis Comme des Gar­çons. On ne peut pas dire que je suis “sur­ha­billé”, mais j’ai quand même un look, même si per­sonne ne me re­marque. Quand j’écris seul à mon bu­reau, je ne m’ha­bille pas se­lon ma propre ca­ri­ca­ture, mais j’es­saie de ne pas être af­freux.

Vous avez contri­bué à la ré­vé­la­tion de nom­breux ta­lents, comme John­ny

Depp par exemple. Que pou­vez-vous nous dire de votre rap­port aux ac­teurs ?

John­ny était dé­jà cé­lèbre grâce à la sé­rie 21 Jump Street quand je l’ai fait jouer dans Cry- Ba­by.

Mais vous l’avez ren­du cré­dible !

C’est pos­sible. Le cas­ting a tou­jours été im­por­tant pour moi. Je pense que Di­vine était un ex­cellent ac­teur. On s’en rend compte dans un nou­veau do­cu­men­taire qui lui est consa­cré [ I Am Di­vine de Jef­frey Sch­warz, sor­ti cette an­née aux États-Unis]. Il a tou­jours ob­te­nu de très bonnes cri­tiques.

Vous étiez des amis d’en­fance ?

Plu­tôt des amis d’ado­les­cence. Il a em­mé­na­gé avec ses pa­rents dans mon quar­tier l’an­née de mes 16 ans. Il est mal­heu­reu­se­ment mort trop jeune, à l’âge de 42 ans.

A-t-il été votre An­toine Doi­nel [l’al­ter ego de Fran­çois Truf­faut dans ses films] ?

Lui et moi, nous étions plu­tôt comme Dean Mar­tin et Jer­ry Le­wis. Au dé­part, Di­vine res­sem­blait à la fois à Jayne Mans­field et à God­zilla. Il fai­sait peur aux hippies. Et puis il est de­ve­nu un ac­teur gé­nial, le pre­mier rôle fé­mi­nin de tous mes films. Cer­tains de mes films, comme Fe­male Trouble [1984], étaient écrits pour lui. Au cours de ma car­rière, j’ai tra­vaillé avec des stars hol­ly­woo­diennes, de Son­ny Bo­no à Ch­ris­ti­na Ricci en pas­sant par Deb­bie Har­ry, Kath­leen Tur­ner, Me­la­nie Grif­fith, Ste­phen Dorff et Tra­cey Ull­man. J’adore les mé­lan­ger avec des fi­gures moins connues. Une star de ci­né­ma n’a pas en­vie d’être lais­sée seule sur un pla­teau, face à un réa­li­sa­teur qui a peur d’elle.

Sur un pla­teau, sa­vez-vous ob­te­nir tout ce que vous vou­lez ?

Par­fois, je me rends compte en voyant un film que le réa­li­sa­teur n’a pas eu le cran de faire au­to­ri­té par rap­port à ses ac­teurs. Moi, j’ai tou­jours eu de bonnes re­la­tions avec eux. Ils ap­portent leur touche créa­tive, mais jus­qu’à un cer­tain point, car l’im­pro­vi­sa­tion me rend ma­lade. L’im­pro­vi­sa­tion, ça ne marche que chez An­dy Wa­rhol ou Paul Mor­ris­sey.

Pour­quoi ne tour­nez-vous pas ac­tuel­le­ment ?

À Hol­ly­wood, il est de­ve­nu com­pli­qué d’ob­te­nir de l’ar­gent pour fi­nan­cer des pro­jets en marge du tout-ve­nant. Pour des films qui coû­taient cinq mil­lions de dol­lars au­tre­fois, on vous de­mande dé­sor­mais de les tour­ner pour un mil­lion. En réa­li­té, le choix se res­treint à deux bud­gets : un mil­lion ou bien cent mil­lions de dol­lars. Tout est de­ve­nu ex­trême. Pour moi, c’est im­pos­sible. Je traîne un pro­jet de­puis des an­nées. Le film s’ap­pelle Fruit­cake, c’est un ré­cit de Noël ter­rible et mer­veilleux dans une fa­mille de vo­leurs de viande à Bal­ti­more – Noël m’ob­sède. J’avais si­gné un contrat de dé­ve­lop­pe­ment, le tour­nage al­lait com­men­cer, mais entre-temps la ré­ces­sion est ar­ri­vée…

Es­pé­rez-vous re­ve­nir bien­tôt en tant que réa­li­sa­teur ?

J’ai tou­jours su m’adap­ter, de l’un­der­ground au ci­né­ma in­dé­pen­dant, en pas­sant par Hol­ly­wood. Mon der­nier pro­jet qui a vu le jour,

A Dir­ty Shame, était un film hol­ly­woo­dien un­der­ground. J’es­père re­ve­nir au sep­tième art, mais en même temps, je suis très oc­cu­pé avec un spec­tacle que j’ai pré­sen­té no­tam­ment à Bruxelles, Hel­sin­ki, Chi­ca­go et Wa­shing­ton. J’écris, je passe sou­vent à la té­lé­vi­sion, je suis pré­sent, mais pas au ci­né­ma.

La po­li­tique vous in­té­resse-t- elle ?

Je suis ac­cro aux in­for­ma­tions, je lis huit jour­naux par jour. En ce mo­ment, je suis ob­sé­dé par l’at­ten­tat du marathon de Bos­ton, no­tam­ment par cer­tains dé­tails. La femme de l’un des deux po­seurs de bombe bos­sait vingt heures par jour pen­dant que lui res­tait à la mai­son à glan­der… Ce­la res­semble à l’un de mes films. Je trouve le ter­ro­risme abo­mi­nable, mais quand un évé­ne­ment comme ce­lui-ci se pro­duit, je suis hap­pé. Qu’est-ce qui fait que des gens en ap­pa­rence tout à fait nor­maux, des ga­mins al­lant à l’uni­ver­si­té, se mettent à faire ce genre de choses, en lais­sant der­rière eux des in­dices énormes ? Est-ce qu’ils sont sim­ple­ment idiots ? Tous les comportements hu­mains m’in­té­ressent.

Avez-vous sui­vi le débat au­tour du ma­riage gay en France ?

Bien sûr. Aux États-Unis aus­si, ce­la a été une grosse af­faire. J’avais dis­cu­té avec le gou­ver­neur du Ma­ry­land pour qu’il au­to­rise le ma­riage entre per­sonnes du même sexe. Cet État a été l’un des pre­miers à le rendre lé­gal. J’ai vrai­ment été cho­qué par la du­re­té de l’op­po­si­tion à cette loi en France. Ici, on ima­gine tou­jours le cli­ché d’un pays li­bé­ral sur les moeurs, Pa­ris étant la ville de l’amour… Per­son­nel­le­ment, je suis un gay qui n’a au­cune en­vie de se ma­rier. Mais les gays “nor­maux” de­vraient y avoir droit. Pour­quoi ce­la de­vrait-il ef­frayer qui­conque, hé­té­ro, gay ou asexué ? Tout le monde sait à quel point il est dif­fi­cile d’ai­mer. Même en es­sayant de me faire l’avo­cat du diable, je ne com­prends pas.

Vous êtes par prin­cipe en fa­veur des mi­no­ri­tés…

La mi­no­ri­té dont per­sonne ne parle au­jourd’hui et que j’adore est celle des hé­té­ro­sexuels ma­riés qui peuvent avoir des en­fants et dé­cident de ne pas en avoir. Il y a aus­si un nou­veau groupe très re­ven­di­ca­tif que j’ido­lâtre : les “au­to­sexuels”. Ils pré­fèrent la mas­tur­ba­tion aux re­la­tions sexuelles avec d’autres gens. La pre­mière fois que j’en ai en­ten­du par­ler, je me suis dit : “Mais

tout le monde est comme ça !” Le phé­no­mène va très loin. Les psy­chiatres disent que les au­to­sexuels ont l’im­pres­sion d’être in­fi­dèles à eux-mêmes s’ils couchent avec quel­qu’un. Voi­là ma nou­velle mi­no­ri­té pré­fé­rée. Elle dit quoi, l’Église ca­tho­lique, de la ré­vo­lu­tion au­to­sexuelle ? [Rires.]

Une der­nière ques­tion : que si­gni­fient les mots “

camp”

et “un­der­ground”,

pour vous qui avez pu y être as­so­cié ? “Camp”, je ne l’ai en­ten­du que dans la bouche de pa­trons de stu­dio hol­ly­woo­dien qui pensent qu’un pro­jet est trop gay. C’est le nom de code qu’ils uti­lisent. Je n’em­ploie pas ce mot et mes amis non plus. Il me ren­voie à l’image d’un vieil homme de 90 ans dans les an­nées 60, qui dis­cu­te­rait de ci­né­ma avec Ri­ta Hay­worth chez un bro­can­teur, éclai­ré par une lampe Tif­fa­ny : pas très ac­tuel en ré­su­mé. Quant à “un­der­ground”, on em­ploie­rait peut-être ce mot pour qua­li­fier un film réa­li­sé par un jeune homme sur son té­lé­phone por­table. Mais au bout du compte, il se pour­rait qu’il rap­porte à son créa­teur des mil­lions de dol­lars. Pour tout dire, je ne suis pas très sûr que l’un­der­ground existe en­core.

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