Nar­cisse

C’est par le jeu ma­gique de la tri­an­gu­la­tion des re­gards que l’homme crée son image, et la main­tient avec fixi­té. Pour Catherine Millet, il la per­çoit dans le re­gard de celle qu’il aime et qu’il donne à voir. Illus­tra­tion en cinq par­fums cultes fi­dèles à

Numéro Homme - - Beauté - Par Catherine Millet, pho­tos Ro­bin Broadbent, réa­li­sa­tion Lau­rence Ho­vart

N’est-il pas cu­rieux qu’une femme, dans ces pages, se risque à en­vi­sa­ger le nar­cis­sisme mas­cu­lin ? À moins qu’il faille être une femme, jus­te­ment, pour re­mar­quer que l’image qu’un homme se fait de lui, et qu’il veut trans­mettre, passe… par l’image de celle qui l’ac­com­pagne. Tan­dis que la femme la plus pré­oc­cu­pée par son ap­pa­rence se sou­cie très peu de celle du mon­sieur à qui elle donne le bras ; ce n’est pas pour rien que ce cli­ché de la Belle et la Bête conti­nue d’être per­ti­nent. Il n’y a guère que les épouses – trop ? – ma­ter­nelles pour vé­ri­fier si la cra­vate de l’époux est conve­na­ble­ment as­sor­tie, les autres s’en fichent. La femme nar­cis­sique, c’est-à-dire la plu­part des femmes, n’en a rien à faire de l’image de l’homme avec qui elle sort ; pour briller, elle ne compte que sur elle-même. Mais un homme, lui, a be­soin de la tri­an­gu­la­tion ma­gique des re­gards : l’image qu’il donne de lui s’il­lu­mi­ne­ra du rayon­ne­ment de celle qui, près de lui, at­tire le re­gard des autres… C’est Balzac qui no­tait à quel point l’amour avait be­soin de la va­ni­té. Il écrit dans La Du­chesse de Lan­geais : “N’est- ce pas beau­coup, pour ne pas dire tout, de sa­voir que notre amour-propre ne souf­fri­ra ja­mais en elle [la per­sonne ai­mée] ; qu’elle est as­sez noble pour ne ja­mais re­ce­voir les bles­sures d’un coup d’oeil mé­pri­sant […] et as­sez belle pour être la ri­vale de tout son sexe ?” En amour, la va­ni­té, au­tre­ment dit l’amour de soi, est cen­sée être payée de re­tour. Un autre trait du nar­cis­sisme mas­cu­lin est sa constance. Par­lant de l’image que chaque homme fa­çonne de lui-même, non seule­ment l’ar­ticle dé­fi­ni s’im­pose, mais je pour­rais même écrire l’Image, avec une ma­jus­cule, tant la plu­part des hommes que je connais me pa­raissent avoir fi­gé une bonne fois pour toutes leur ap­pa­rence, et les goûts qui la dé­ter­minent. Sans doute consi­dèrent-ils cette image d’eux-mêmes à la­quelle ils sont par­ve­nus, le plus sou­vent au sor­tir de l’ado­les­cence, comme le ré­sul­tat idéal qu’ils pou­vaient ob­te­nir à par­tir de leurs ca­rac­tères phy­siques, et s’y tiennent-ils, quelles que soient les mo­di­fi­ca­tions qui plus tard af­fectent in­évi­ta­ble­ment ce phy­sique. Dans ce do­maine, ceux qui se croient les plus an­ti­con­for­mistes se conduisent néan­moins comme ces ar­tistes des temps an­ciens qui se sou­met­taient aux ca­nons de leur art qu’ils croyaient éter­nels. C’est ain­si qu’on croise en­core des sexa­gé­naires qui conti­nuent de re­je­ter d’un élé­gant et double mou­ve­ment de la main et de la tête la très longue mèche qu’ils risquent de mâ­chouiller lors­qu’ils parlent, té­moin de leur che­ve­lure de soixante-hui­tards, et que de moins chan­ceux s’éver­tuent à ra­mas­ser en un maigre ca­to­gan un che­veu plus rare. Le col­lier ras té­moi­gne­ra-t-il de la même fa­çon, dans qua­rante ans, de ce dé­but de mil­lé­naire où l’on a re­con­quis le droit de s’af­fi­cher bour­geois, à condi­tion d’en as­su­mer le plus né­gli­gem­ment pos­sible la condi­tion ? Pour en re­ve­nir à la fa­çon dont l’image d’une femme éclaire celle d’un homme, le constat de cette fi­dé­li­té à une image bien ar­rê­tée me per­met de com­prendre pour­quoi j’ai sou­vent eu l’im­pres­sion que des amis, que j’ai connus en dif­fé­rentes com­pa­gnies, res­taient tou­te­fois at­ta­chés à un type, de brunes ou de blondes, de minces ou de rondes, bien dé­fi­ni. Au point que je pou­vais me de­man­der s’ils ne me pré­sen­taient pas tou­jours la même per­sonne… Je feuillette suf­fi­sam­ment les ma­ga­zines pour sa­voir à quel point la mode mas­cu­line s’est li­bé­rée du cos­tume-cra­vate, mais, sans vou­loir dé­mo­ra­li­ser le sec­teur, je di­rais qu’elle s’épui­se­rait à vou­loir éga­ler la di­ver­si­té et la puis­sance de re­nou­vel­le­ment de la mode fé­mi­nine. Car pen­dant qu’une femme s’es­saye à une quan­ti­té in­vrai­sem­blable de looks – ba­rou­deuse une saison, femme fa­tale la sui­vante – l’homme s’ac­croche à un look, son look. Dans le meilleur des cas, ce­la donne les col­lec­tion­neurs : ceux dont la pen­de­rie ré­vèle les cos­tumes, tous de la même coupe, pro­ve­nant tous de chez le même tailleur, ou les fé­ti­chistes de la chaus­sure qui eux aus­si alignent les paires à peu près toutes du même mo­dèle. En ce qui me concerne, je vis au­près d’un homme dont le look de mo­tard s’est ar­rê­té un jour sur un mo­dèle de par­ka, qu’il dé­cline dans dif­fé­rentes ma­tières et co­lo­ris à la condi­tion ab­so­lue qu’elles aient le nombre de poches “ré­gle­men­taire”. Dans les cas plus déses­pé­rés, l’idéal de l’homme se concentre tout en­tier dans un signe : son cha­peau (à croire qu’il le garde au lit), ou son écharpe (rouge, bien sûr). De quoi ce signe est-il l’in­di­ca­teur ? Je me ren­seigne au­près de l’ex­pert en par­kas mul­ti­poches. Pour quelle rai­son les hommes sont-ils at­ten­tifs à ne li­vrer d’eux­mêmes qu’une image unique peau­fi­née à l’in­fi­ni, alors que les femmes ne craignent pas d’es­sayer une nou­velle mode, une nou­velle coif­fure, pour l’aban­don­ner le len­de­main ? Peut-être, ré­pond-il, qu’ils cherchent à se pro­té­ger par cette image et qu’il est donc né­ces­saire qu’elle soit stable ; dans le rap­port qu’il en­tre­tient avec son propre corps, il y au­rait plus de fra­gi­li­té chez un homme que chez une femme. En tout homme, donc, vi­vrait le sou­ve­nir de Samson à qui fut fa­tal un chan­ge­ment ra­di­cal de coupe de che­veux. Bon, c’est pro­mis, je n’em­bê­te­rai plus l’homme en par­ka pour qu’il aille enfin chez le coif­feur.

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