À fleur de peau

Beau­té ra­va­geuse os­cil­lant entre ci­né­ma, rock et théâtre, Em­ma­nuelle Sei­gner est gou­ver­née par deux ver­tus es­sen­tielles : la fi­dé­li­té – à ses convic­tions et à son ma­ri contro­ver­sé, Ro­man Po­lans­ki – et la pu­deur, qu’elle en­freint ici en po­sant nue. Ren­cont

Numéro Homme - - Pin-up - Par Éli­sa­beth Quin, por­trait Jean- Bap­tiste Mon­di­no

Em­ma­nuelle Sei­gner : “ro­ma­nesque”, elle fait fu­reur. Elle est fou­tre­ment belle, Em­ma­nuelle, avec son re­gard menthe à l’eau, ses pom­mettes de vamp à la Gui­do Cre­pax, et ce corps épous­tou­flant de to­ni­ci­té. En plus, elle est bonne fille. Le Fes­ti­val de Cannes et la mé­dia­cra­tie mon­diale ont dé­cou­vert en mai der­nier son tem­pé­ra­ment de feu, sa vis co­mi­ca et son im­pres­sion­nante tech­nique dans La Vé­nus à la four­rure qui est tout de même son trente et unième film (par­mi les­quels, certes, na­nars et tré­sors, Il male os­cu­ro ou Pour­vu que ça dure, mais aus­si Es­sen­tial Killing, de Sko­li­mows­ki et Le Sca­phandre et le

Pa­pillon, de Sch­na­bel). La Sei­gner est-elle frois­sée par cette re­con­nais­sance tar­dive ? “Non”, glousse-t-elle d’une voix flû­tée, un di­manche de juillet, dans une cui­sine pa­ri­sienne, sous un ta­bleau poin­tilliste-poin­tilleux qui lui va bien, Le Dé­jeu­ner sur l’herbe, d’Alain Jac­quet (1964). “Quand une fille est moche, dans ce pays, on est sûr qu’elle a du ta­lent. Quand elle est belle, son ta­lent est très hy­po­thé­tique. J’ai sans doute été long­temps sus­pecte.” Avec sa somp­tueuse dé­gaine de girl­friend rock’n’roll à la Pat­ti Han­sen, ses ori­gines dy­nas­tiques (un grand-père doyen de la Co­mé­die fran­çaise, une tante so­cié­taire de la même mai­son) et son his­toire d’amour trans­gé­né­ra­tion­nelle avec le far­fa­det de Var­so­vie (trente-trois ans les séparent), Em­ma­nuelle avait tout pour éner­ver, mais elle a de la res­source : de l’es­prit et du ta­lent. Ce der­nier éclate à la pre­mière scène de La Vé­nus à la four­rure, troi­sième film de M. et Mme Po­lans­ki : sa­pée comme une ca­gole,

bubble gum à la bouche, ju­rant comme un char­re­tier avec force salves de “pu­tain de pu­tain !”, l’ac­trice tente de dé­cro­cher l’au­di­tion pour La Vé­nus à la four­rure face à un met­teur en scène in­fa­tué, in­ébran­lable et épou­van­té par cette pé­tasse mon­tée sur res­sorts, qui ne tarde pas à dé­cou­vrir qu’elle in­carne de fa­çon sur­na­tu­relle la Vé­nus “sa­cher-ma­so­chienne”… “Pour Van­da et son cô­té ban­lieue, je me suis ins­pi­rée du lan­gage des co­pines de ma fille : ‘Je dis ça, mais j’dis rien ! Genre ! Mor­tel’, etc. J’uti­li­sais aus­si ‘Al­lô la terre !’ mais Ro­man m’en a em­pê­chée, il trou­vait ça trop 9- 3. Van­da est tarte, en ap­pa­rence, mais elle a quand même joué au Théâtre de l’Uri­noir ! J’adore ce per­son­nage, une sorte de ra­dieuse idiote qui s’avère très, très ma­ligne.” Sei­gner s’est donc glis­sée avec dé­lices dans la peau de Van­da Jour­dain (on note le pa­tro­nyme bouf­fon ti­ré de Mo­lière, et le pré­nom iden­tique à ce­lui de l’hé­roïne du ro­man éro­tique de Sa­cher-Ma­soch [1870], de­ve­nu un clas­sique de la psy­cho­pa­tho­lo­gie sexuelle

au XIXe siècle via Krafft-Ebing, avant que le dra­ma­turge David Ives, puis Ro­man Po­lans­ki n’en tirent ce thril­ler sar­do­nique, très amu­sant et très po­li­ti­que­ment in­cor­rect).

“On s’est amu­sé à tour­ner ce film dans un es­prit de pe­tite troupe de théâtre, de film de jeu­nesse, avec peu de temps, un dé­cor unique, un texte consi­dé­rable pour moi, quatre-vingt-treize pages à mé­mo­ri­ser par­fai­te­ment, et un sen­ti­ment d’ur­gence qui nous ai­guillon­nait.” Film de jeu­nesse fi­ce­lé avec maes­tria par un lous­tic de 80 piges, pas mé­content d’en re­mon­trer aux soi-di­sant vrais jeu­nots, cô­té mau­vais es­prit, re­fus de la langue de bois et de la “nor­ma­li­sa­tion” bien-pensante. “Avec ce film, Ro­man a re­trou­vé ses amours d’an­tan, sa ‘sla­vi­tude’, son in­so­lence, son hu­mour

noir, ce cô­té punk de ses dé­buts”, s’em­balle la muse de l’amu­seur. Un punk qui au­rait tro­qué la bière pour le vi­triol. Un punk mi­san­thrope, ten­dance Cio­ran-Be­ckett, dou­blé d’un deus ex

ma­chi­na ayant éla­bo­ré un piège en forme de mise en abyme (sur son couple, sur l’op­po­si­tion sup­po­sée entre fic­tion et réel, sou­mis­sion et libre ar­bitre, consen­te­ment et coer­ci­tion, donc sur sa bio­gra­phie ré­cente, l’ac­cu­sa­tion de viol et son em­pri­son­ne­ment). À tra­vers La Vé­nus à la four­rure, Po­lans­ki exalte une femme, la sienne, qui ad­mi­nistre une le­çon cin­glante à un met­teur en scène gei­gnard, lu­brique et pe­tit-bour­geois qui se prend pour un ca­dor. Est-il ma­so­chiste, amou­reux ou dia­bo­lique ? Les trois. “Il est tel­le­ment in­tel­li­gent ! Nous, les ac­trices, on a souf­fert un jour ou l’autre de cette dé­pen­dance en­vers un met­teur en scène nous ré­dui­sant à l’état d’ob­jet. Ro­man m’a vue me faire hu­mi­lier, me faire dra­guer par des lour­dauds, la toute-puis­sance des mecs exer­cée avec plus ou moins de dé­li­ca­tesse et de bien­veillance.” Po­lans­ki, ven­geur des femmes abu­sées ? “Il venge toutes les

ac­trices et toutes les femmes de la terre.” La vic­time ex­pia­toire de cette ven­geance est Ma­thieu Amal­ric, ad­mi­rable double de Po­lans­ki, ner­veux et lu­naire, qui ter­mi­ne­ra gri­mé en so­sie de Fran­çoise Sa­gan, tra­ves­ti comme Do­nald Plea­sence dans Cul

de-Sac (1966). En un mot, cas­tré. Le film est un hymne à la li­ber­té du su­jet, et Sei­gner s’en fé­li­cite : la li­ber­té, c’est sa came. Elle est libre de por­ter à 47 ans des robes Alexandre Vau­thier dé­col­le­tées jus­qu’au nom­bril, d’être une mère louve et une bombe sexuelle, et sur­tout, “de n’avoir ja­mais lé­ché le cul de qui que ce soit pour ob­te­nir quoi que ce soit”. Libre de po­ser nue pour Jean-Bap­tiste Mon­di­no, tout en avouant être prude. “Je n’avais ja­mais fait de pho­tos nue, par manque de confiance, mais Jean- Bap­tiste Mon­di­no est un ami, et son re­gard est sain. Dans le film, je ne suis pas vrai­ment nue, plu­tôt en sous-vê­te­ments, et quand je danse au­tour de ma ‘ proie’, la four­rure et la mise en scène de Ro­man es­ca­motent ma chatte. Les courbes, oui, les poils, non ! Dans le film, Ma­thieu et moi, on ne se touche ja­mais, sauf avec une lame

de cou­teau.” Y a-t-il des choses qu’elle ne pour­rait pas

faire Brown à l’écran Bun­ny ? “Oui. Une pipe, comme Ch­loë Se­vi­gny dans The ou les cun­ni­lin­gus entre filles comme dans La Vie d’Adèle. Il y a une li­mite.” On lui de­mande si cette li­mite re­lève de l’hy­giène, de la pu­deur ou de la mo­rale. Pas d’am­bi­guï­té : “De la mo­rale.” Cette fille, qui est un pa­ra­doxe am­bu­lant, pos­sède une éthique. Un mot la ré­sume : fi­dé­li­té. Ain­si, elle as­sume sa fi­dé­li­té en­vers l’homme po­li­tique le moins en cour chez les bo­bos et les ar­tistes : Ni­co­las Sar­ko­zy. Un sou­tien qui pour­rait lui en coû­ter ? Elle s’en fout. “J’aime Sar­ko­zy parce qu’il est com­pé­tent et qu’il a du ta­lent. Les hommes po­li­tiques qui ont du ta­lent sont peu nom­breux en ce mo­ment. Mais at­ten­tion, je ne suis pas UMPiste. En­car­tée, ja­mais !” La femme de Sar­ko­zy

re­cueille elle aus­si ses suf­frages : “J’adore Car­la, on a com­men­cé chez Ci­ty, l’agence de man­ne­quins, en même temps ; elle est bien éle­vée, drôle, in­tel­li­gente, cha­leu­reuse, et elle a su gar­der son sang-froid face à tous ceux qui l’ont tel­le­ment cri­ti­quée et em­mer­dée.” On de­vine ici une so­li­da­ri­té entre celles qui souffrent d’être ca­ta­lo­guées “femmes de”. Dans le cas d’Em­ma­nuelle, la lutte pour la lé­gi­ti­mi­té a été longue. A-t- elle souf­fert des cri­tiques ve­ni­meuses sa­luant ses per­for­mances (dis­cu­tables) dans Fran­tic (1988) et Lunes de fiel (1992) ? Oui. Sa peau douce est dure. “Dans Lunes de fiel, j’avais 23 ans et j’étais verte, pour ne pas dire autre chose de pire. Ro­man me com­pa­rait à un cro­co­dile sur le pla­teau, j’étais in­co­hé­rente, dé­pas­sée par mes hu­meurs. La vo­lée de bois vert, je l’ai mé­ri­tée, ce­la m’a don­né en­vie de prou­ver qu’avec ou sans Ro­man, j’avais l’étoffe d’une co­mé­dienne.” Avec le temps, Sei­gner est de­ve­nue trans­ver­sale, al­ter­nant ci­né­ma, rock, théâtre et per­for­mances chics : un bon al­bum au

son se­ven­ties avec le groupe Ul­tra Orange en 2007 (en­re­gis­tré dans le ga­rage d’une mai­son d’Ibi­za), le re­tour au théâtre avec Hed­da Ga­bler, le rôle de Ca­ro­line dans le film Ber­lin de Lou Reed,

une col­la­bo­ra­tion avec Ke­ren Ann pour la chan­son Dingue, etc. “Je ne pré­tends pas ré­vo­lu­tion­ner la mu­sique ou le théâtre, mais pour­quoi n’au­rais- je pas le droit d’avoir en­vie de faire ce qui me plaît, si ce qui me plaît touche à tout ? On s’ex­ta­sie quand des ac­teurs comme Vincent Gal­lo ou James Fran­co se mêlent d’art contem­po­rain, quand Til­da Swin­ton s’aven­ture dans la per­for­mance, mais moi, la pé­tasse fran­çaise, je n’au­rais pas le droit de chan­ger de re­gistre ? En France, tout est cloi­son­né, sclé­ro­sé, l’ai­greur sa­lit tous les en­thou­siasmes.” Un peu plus tôt pen­dant le dé­jeu­ner, Em­ma­nuelle évo­quait les 80 ans de Ro­man qu’ils ont fê­tés en août 2013, leur bon­heur po­pote en fa­mille, leur lon­gé­vi­té de couple mi­ra­cu­leuse, mais à

ses yeux, “nor­male”.

Le sou­ve­nir de l’in­car­cé­ra­tion de Ro­man en 2010, suite à la de­mande d’ex­tra­di­tion des États-Unis pour une af­faire de re­la­tions sexuelles avec mi­neure re­mon­tant aux an­nées 70, s’est

par­tiel­le­ment es­tom­pé. “Je me suis juste com­por­tée en épouse et en mère de fa­mille so­li­daire et ai­mante. On m’a pro­po­sé à l’époque des for­tunes pour faire la pleu­reuse en cou­ver­ture des ma­ga­zines, ou chez Oprah Win­frey. C’était im­pos­sible, j’au­rais eu honte de moi. Faire les unes du monde en­tier parce que mon ma­ri est en pri­son, ça re­lève de l’ab­sence de di­gni­té. Je me suis aper­çue grâce à cette his­toire que je suis équi­li­brée, pas hys­té­rique, et sur­tout po­si­tive. C’est ma force. Quant à Ro­man, son en­du­rance, son hu­mour et sa ca­pa­ci­té de ré­si­lience m’ont en­core une fois bluf­fée. Il a 80 ans, et alors ? C’est un tré­sor. Ils nous font chier les jeunes qui râlent tout le temps. J’aime les vieux parce que ce sont les jeunes d’au­jourd’hui : ils sont libres.”

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