Le culte du spi­ri­tuel

Numéro Homme - - Zoom - Par Na­tha­niel Gold­berg, texte Ni­co­las Rey

Es­prit es-tu là ? Il y a près de cent ans, Kan­dins­ky en in­ven­tant la pein­ture abs­traite cla­mait : “Du spi­ri­tuel dans l’art !” Et puis, les gros suc­cès de li­brai­rie sont ar­ri­vés. À sa­voir des livres de sa­gesse et de spi­ri­tua­li­té – peu im­porte qu’elle soit hin­doue, tol­tèque, stoï­cienne, chi­noise, l’im­por­tant c’est qu’elle puisse se dé­cli­ner en pré­ceptes simples qu’on af­fi­che­ra avec fier­té sur la porte de son fri­go. Le monde est un monde de “com­por­te­men­ta­listes” ou il n’est pas. Le pro­blème, c’est qu’étant per­dus, nous avons ten­dance à nous cher­cher des gou­rous. La spi­ri­tua­li­té offre de grands ti­mo­niers char­gés d’in­di­quer la direction à suivre. Une ques­tion. Pour­quoi les JMJ, pour­quoi com­mu­nier ? Au­cune spi­ri­tua­li­té ne de­vrait se per­mettre d’être à but col­lec­tif. On ne gagne pas son sa­lut comme on gagne un match de football. Dans ce do­maine, l’im­por­tant c’est d’être seul et d’être l’ar­tiste de sa propre so­li­tude.

Hé­las, cette so­li­tude est ron­gée par le spi­ri­tuel for­ma­té. Il faut mettre du spi­ri­tuel par­tout et à toutes les sauces. On com­pare, on mé­lange, on bu­tine ici ou là des pré­ceptes. Il n’est plus du tout ques­tion d’as­cèse ni de ré­flexion, juste de ren­ta­bi­li­té. Ce n’est pas un che­min sur le­quel mar­cher puis­qu’on ne fait que se de­man­der si “ça va mar­cher”. Même le pe­tit écran s’y colle. Ren­dez-vous en terre in­con­nue est une émis­sion de té­lé­vi­sion qui se veut dans le par­tage d’une cer­taine spi­ri­tua­li­té. On ne ri­gole pas, on “spi­ri­tua­lise” tout, à tire-la­ri­got. Les dif­fé­rentes spi­ri­tua­li­tés sont de­ve­nues des ob­jets de consom­ma­tion. On adore le tao ou Boud­dha, comme on adore la tarte aux fraises. Il faut con­som­mer vite. Il faut que le spi­ri­tuel de­vienne ef­fi­cace. D’ac­cord pour le si­lence et la mé­di­ta­tion, mais à la seule et unique condi­tion que cette der­nière me file la pêche juste après. Culte du spi­ri­tuel. Pour­quoi culte ? Il est un peu ab­surde de vouer un culte à la spi­ri­tua­li­té, d’en faire la nou­velle fa­çon d’être re­li­gieux. Comme il y a le Co­ca- Co­la ze­ro, il y a la Religion zé­ro : la mode du tout-spi­ri­tuel est comme une fa­çon de tu­toyer le ciel sans ris­quer les contro­verses, les haines et les re­cherches de su­pré­ma­tie. Et j’ai puis, tou­jours moi, trou­vé j’ai tou­jours le phy­sique pré­fé­ré très le phy­sique spi­ri­tuel. Un au spi­ri­tuel. couple qui Ou danse plu­tôt, le tan­go, par exemple, je trouve ce­la to­ta­le­ment spi­ri­tuel. De plus, je ne peux pas m’em­pê­cher d’être ému par cer­tains gestes spi­ri­tuels. Les gestes de pro­fanes es­sen­tiel­le­ment : un en­fant qui croise les doigts ; un athée qui vient prier sainte Ri­ta au fond d’un bar glauque ; un an­xieux qui touche le bois d’une table. Il y a aus­si la femme que j’aime. Lors­qu’elle se ré­veille, lors­qu’elle marche dans la rue, lors­qu’elle se ba­lade com­plè­te­ment nue dans mon ap­par­te­ment : elle le fait tou­jours de fa­çon très spi­ri­tuelle. Même son rire est spi­ri­tuel. C’est un rire so­nore et tré­bu­chant. Un rire qui part de la gorge pour mieux dé­ployer ses ailes par la suite. Enfin, il faut aus­si évo­quer le plus beau com­pli­ment du monde, à sa­voir la phrase sui­vante : “Mon Dieu, comme cette per­sonne

est spi­ri­tuelle.” Vous trou­vez ça vieux jeu ? Vous avez tort. Il faut prendre soin de l’homme spi­ri­tuel comme d’un en­fant ma­lade. L’homme spi­ri­tuel, lui, est for­cé­ment so­li­taire, en rup­ture de ban. Une ma­lé­dic­tion pèse sur ses épaules, mais c’est aus­si ce qui le sauve : il doit être son propre gou­rou. Sa fa­çon d’être spi­ri­tuel pour­rait bien nous ser­vir de mo­dèle pour trou­ver notre propre voie : ne faire confiance à per­sonne d’autre qu’à soi-même et en­core, le moins pos­sible. De plus, l’homme spi­ri­tuel est for­cé­ment drôle. L’hu­mour comme une po­li­tesse. L’hu­mour comme une élé­gance. L’hu­mour comme l’unique ré­ponse au mal de vivre. L’hu­mour comme le der­nier des mys­tères. Il n’y a pas de re­cette du vé­ri­table hu­mour : il ne de­vrait pas y en avoir non plus pour es­ca­la­der le ciel et at­teindre la béa­ti­tude. Une his­toire par­mi d’autres. Un soir, Sa­cha Gui­try se dis­pute avec Yvonne, sa maî­tresse. Une dis­pute oni­rique. En cla­quant la porte, Yvonne quitte l’ap­par­te­ment de son amou­reux et rentre chez elle. Au ma­tin, elle re­çoit un énorme bou­quet de fleurs de Gui­try avec une carte qui porte l’ins­crip­tion sui­vante : “Ma­dame, vous êtes aus­si peu que pos­sible la femme qu’il me faut. C’est bien ten­tant.” Voi­là. Être spi­ri­tuel, c’est sa­voir jon­gler avec l’im­pon­dé­rable, faire de son es­prit le fi­let le plus lé­ger pos­sible pour qu’il at­trape le réel sans l’abî­mer.

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