Le culte de l’ar­gent

Numéro Homme - - Zoom - Par Mat­thias Vriens-mcg­rath, texte Syl­vie Ohayon

Ai­mer l’ar­gent comme on aime un che­min dont on sait qu’il vous mè­ne­ra jus­qu’au plai­sir. Je vou­drais im­pri­mer la sen­sa­tion ja­mais re­trou­vée du pre­mier gros bif­fe­ton glis­sé entre mes doigts vi­brant lé­gè­re­ment sous les coups de mon coeur, par un grand-père pauvre mais digne. Une fin d’an­née sco­laire glo­rieuse, ri­che­ment ré­com­pen­sée. Les humbles se pendent à l’idée que l’école et les di­plômes ap­por­te­ront l’al­lé­gresse ma­té­rielle dans la mai­son. Les ob­jets font la joie des mo­destes. Le bon­heur c’est une té­lé­vi­sion der­nier cri, une as­siette dé­bor­dant de viande sans sauce, cache-mi­sère du déshon­neur. On n’a rien alors on de­mande tout, ce­la ne va pas sans larmes ni sans abat­te­ment. J’at­tends, fé­brile, le pro­chain billet, ti­cket qui va­li­de­ra mes bons comportements. Je pense à la pro­messe de bon­bons, de cordes à sau­ter, aux ca­deaux que je fe­rai aux autres aus­si pour me don­ner l’im­pres­sion d’être quel­qu’un d’im­por­tant, un mi­nistre de cour de ré­créa­tion. Sou­rire à l’écoute de la mé­lo­die loin­taine des pièces qui s’en­tre­choquent, trinquent à ma san­té au fond de la poche dans la­quelle mon pépé fai­sait dan­ser sa main. La mon­naie en­tonne le chant des si­rènes, an­nonce comme on pré­sente un roi, les jo­liesses que je m’of­fri­rai bien­tôt. Les cou­sins sont ja­loux du tri­but ver­sé, et le pa­triarche ré­pond à la mar­maille, la pe­tite n’a pas de pa­pa, je com­pense. Voi­là. Très vite, l’amour se mon­naie un peu. L’ar­gent rem­plit le vide lais­sé par le père in­con­nu. Se ras­su­rer, on est ai­mable mal­gré l’ab­sence, la mor­sure au sang comme seul hé­ri­tage re­çu de ce­lui qui n’a ja­mais pa­ru. L’ar­gent qu’il faut trou­ver pour s’as­su­rer une vie confor­table. Ga­gner sa vie. La vie, on te la donne au dé­but, mais après, il te fau­dra la rem­bour­ser. Ma mère aus­si. Elle fi­nis­sait de pré­pa­rer le re­pas, elle pre­nait soin de bien m’ha­biller. Elle met­tait des prix sur tout, le cor­sage, le den­ti­frice, le steak à cinq francs, si bien que j’ai long­temps cru être le co­chon-ti­re­lire dans le­quel elle plaçait ses éco­no­mies. L’amour, le plai­sir, le confort ont un prix. La ma­ter tra­vaille beau­coup pour que son bé­bé ait droit à tout. Il y a du sa­cri­fice, alors for­cé­ment on sa­cra­lise. Il n’y a guère que chez les riches qu’on ne parle pas d’ar­gent ; ce qui n’a ja­mais man­qué ne fait pas les su­jets de conver­sa­tion. Les pro­lé­taires sont les nou­veaux cher­cheurs d’or. Le dé­sir re­vient, ré­gu­liè­re­ment, l’ad­dic­tion prend sa place. Le si­lence im­par­fait d’un coeur qui bat trop fort de­vant une paire de chaus­sures, plus tard quand on a gran­di. L’ar­gent comme le sexe et la drogue font les su­jets ta­bous. Parce que comme le cul et la dope, l’ar­gent a sa dou­ceur ; sa vio­lence et sa dou­ceur. C’est un plai­sir, une sup­plique bi­blique in­ter­dite, un pé­ché ca­pi­tal, enfin, un conduc­teur de bonnes ex­pé­riences. L’ar­gent c’est bon. Cha­cun se crée la pas­sion qu’il veut bien lais­ser en­trer dans son coeur. On se fait prendre, on se laisse pos­sé­der, la vo­lup­té est très grande, Plou­tos a ba­layé tous les dieux, il de­vient l’ado­ré, la pro­messe d’une vie calme. Une vie meilleure. Par­tout. La messe du di­manche, la re­cherche contre le si­da, les seins fermes d’une femme de 50 ans, le sou­rire d’un en­fant au spec­tacle, le sou­ve­nir d’un film mar­quant, les livres qui aident à com­prendre le monde, les rires ré­jouis­sants d’une jeune femme, son string ar­ra­ché avec les dents re­faites… même le trou dans la terre où l’on cou­cha le grand-père. Il faut payer pour tout ça, les sou­ve­nirs, même moches, s’échangent contre un peu (ou beau­coup) d’ar­gent. Les comp­teurs à po­gnon tournent au-des­sus de nos têtes, le temps nous est comp­té. Les heures passent et l’ad­di­tion s’épais­sit. La mo­né­ti­sa­tion des choses du quo­ti­dien, même les plus ano­dines, a com­men­cé de­puis si long­temps qu’on ou­blie ce qu’il en coûte de vivre. Et le manque s’ins­talle. Il en faut tou­jours plus. Même les nan­tis s’y mettent. Le rêve d’un compte en banque dé­bor­dant d’amour n’est plus ré­ser­vé qu’aux pauvres. On ouvre des coffres en Suisse, on cache son tré­sor. Tou­jours plus, jus­qu’à l’in­dé­cence. Même les élus de la ré­pu­blique, chantres de la ver­tu dé­mo­cra­tique, se font prendre la main dans le sac de pièces. La ten­ta­tion était trop grande, l’avi­di­té gan­grène leur in­té­gri­té. Plon­ger corps et âme dans la boîte de Pan­dore, s’ébrouer puis s’en sor­tir et y al­ler en­core. La sou­mis­sion vou­lue en­va­hit les corps, fait se tor­tiller les es­prits. En ga­gner da­van­tage, en avoir ou pas. La peur du vide, la peur du manque. L’ar­gent c’est de l’amour qui a mal tour­né. Une sé­cu­ri­té af­fec­tive, la dent qui ronge notre peur de n’être pas as­sez dé­si­rable. La pre­mière dose envoyée par le grand-père, le dé­sir que ça a fait pous­ser, après. Por­ter dans son porte-mon­naie la force de son coeur. Je pleure d’amour et je rêve d’en­fance. Re­trou­ver la pre­mière sen­sa­tion, bles­sure, après, à col­ma­ter à coups de billets mul­ti­co­lores. Et re­gar­der au­tour ; par­tout la même his­toire. La jeune femme qui ré­clame des câ­lins en dia­mants à son vieux as­sis sur un ma­te­las d’or, la femme quit­tée qui veut sa pres­ta­tion com­pen­sa­toire comme gage de re­con­nais­sance de sa dou­leur. La mère sté­rile qui loue des mille un ventre à fleu­rir, dé­jà le père Noël… L’im­mense hu­ma­ni­té alors prise au piège. Le Nord qui boit à la paille les ri­chesses d’en bas, le Sud qui rêve de faire si­non la peau, au moins les poches des nan­tis d’en haut. L’ar­gent fait tour­ner les têtes, tour­ner le monde, s’em­pri­son­ner les rêves. L’ar­gent, comme toutes les drogues dures, pro­met des pa­ra­dis, an­nonce les dis­trac­tions qui nous éloignent, nous fait ou­blier ce que les ani­maux ignorent : nous fi­ni­rons tous dans une ar­moire en­ter­rée.

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