Spike Fuck.

Écri­vant tan­tôt du point de vue d’un homme, tan­tôt de ce­lui d’une femme, Spike Fuck nuance de sa sen­si­bi­li­té contem­po­raine l’ar­ché­type du mu­si­cien mau­dit, post- punk et mar­gi­nal, aux mor­ceaux tein­tés par la noir­ceur de l’ad­dic­tion aux drogues. L’Aus­tra­lie

Numéro Homme - - Sommaire - par Ch­ris­tophe Conte, portrait Rick Owens

Écri­vant tan­tôt du point de vue d’un homme, tan­tôt de ce­lui d’une femme, Spike Fuck nuance de sa sen­si­bi­li­té contem­po­raine l’ar­ché­type du mu­si­cien mau­dit, post- punk et mar­gi­nal, aux mor­ceaux tein­tés par la noir­ceur de l’ad­dic­tion aux drogues. L’Aus­tra­lienne a fait de son sta­tut d’out­si­der un atout. Par Ch­ris­tophe Conte, portrait Rick Owens

Avec son nom qui pique et qui nique, on n’ima­gine

pas Spike Fuck en am­bas­sa­drice dé­li­cate d’une pop asexuée et par­fu­mée à la vio­lette. Avec son look de sub­ur­ban boy au teint dia­phane, son mul­let et ses mèches roses qui par­fois dés­unissent sa blon­deur, et cet air un peu dé­so­lé qui voile son re­gard, cette trans­sexuelle de Mel­bourne n’a pas non plus choi­si la voie ou­tran­cière qui col­le­rait, mu­si­ca­le­ment, avec cet épi­neux et li­bi­di­neux pseu­do. Son pre­mier EP,

Sma­ck­wave, la ré­vèle au contraire en croo­ner punk sen­sible, ins­pi­rée par la new wave du tour­nant des an­nées 70/ 80, avec des re­flets trou­blants de Bo­wie et Joy Di­vi­sion. Même le clip dé­ran­geant de To­mor­row

We Get Heal­thy, où elle fi­nit par s’ar­ra­cher le vi­sage et lais­ser un oeil som­brer dans un la­va­bo, ne par­vient pas tout à fait à en faire une bête de foire trans­genre.

So­lide song­wri­ter – il faut l’en­tendre chan­ter le puis­sant Guts seule à la gui­tare –, l’Aus­tra­lienne n’en reste pas moins une fu­nam­bule ti­raillée entre deux fils pa­ral­lèles, ce­lui de la per­for­mance concep­tuelle et ce­lui du rock. “L’es­pace qui existe entre ces deux do­maines reste ce­lui où je m’épa­nouis le mieux,

dit- elle. Même si je ne touche pas une gui­tare pen­dant un an, il y a tou­jours quelque chose qui m’y ra­mène, et qui me rap­pelle pour­quoi j’ai choi­si ça en pre­mier

lieu.” Dès l’âge de 14 ans, celle dont les vrais noms – mas­cu­lins ou fé­mi­nins – res­tent ja­lou­se­ment se­crets dé­bute une car­rière mu­si­cale en ca­ti­mi­ni dans les bars clair­se­més de Mel­bourne. Après un pas­sage en groupe sous le nom de Bad Blood, et plu­sieurs an­nées à frô­ler le “wild side” ja­lon­né de se­ringues, ja­dis ar­pen­té par Lou Reed, Spike Fuck de­vient clean en exor­ci­sant son pas­sé de toxi­co dans des chan­sons qui brûlent les pu­pilles et serrent le coeur.

“Ma vie est une suite conti­nue d’ex­pé­riences

in­tenses, presque sans temps morts”, pour­suit- elle, et si cet élan ef­fré­né l’a mi­ra­cu­leu­se­ment lais­sée sans ci­ca­trices ap­pa­rentes, ses textes disent avec une sin­cé­ri­té ja­mais ex­hi­bi­tion­niste que rien ne fut vé­cu sans dou­leur. “Il y a plu­sieurs per­sonnes en moi”, chante-t- elle dans Guts, quand To­mor­row We Get Heal­thy re­vient avec âpre­té sur son pas­sé de jun­kie : “L’ad­dic­tion, la dé­pres­sion, l’art, la mu­sique, l’écri­ture ont dé­fi­ni ma vie et m’ont cons­truite comme une per­sonne so­li­taire et in­adap­tée so­cia­le­ment. Ce­la reste vrai même hors des drogues, et quand cer­tains viennent vers moi pour me de­man­der des ré­ponses à leurs pro­blèmes, je leur fais com­prendre que je suis tou­jours aus­si pau­mée qu’eux. La mu­sique n’a ja­mais été un re­mède pour moi. Pas plus qu’un trai­te­ment.”

Même sur la ques­tion du genre, Spike Fuck n’a rien tran­ché dé­fi­ni­ti­ve­ment, se rap­pe­lant le tom­boy qu’elle était avant de se ré­vé­ler plus clai­re­ment femme à l’ado­les­cence tout en conti­nuant à écrire avec un point

de vue mixte. “Par le pas­sé, j’ai écrit du point de vue d’un homme, pré­cise- t- elle, et ce­la a sou­vent don­né des textes em­plis de co­lère et d’in­cer­ti­tude. Écrire du point de vue d’une femme, ce qui est le plus sou­vent le cas au­jourd’hui, me fait ap­pa­raître plus to­lé­rante, moins acerbe et aus­si moins tour­men­tée. En vé­ri­té, j’écris comme une femme trans. C’est ce que je suis, ce que j’ai tou­jours été et ce que je se­rai tou­jours.”

En pos­tant abon­dam­ment la vidéo de To­mor­row We Get Heal­thy sur les ré­seaux so­ciaux, Rick Owens a contri­bué à la no­to­rié­té de Spike Fuck, épin­glant

cet alien des an­ti­podes par­mi cette ga­laxie de “weir­dos” dont il aime à s’en­tou­rer. “J’ai beau­coup de res­pect pour Rick, dit l’in­té­res­sée, pour son tra­vail et son aide à la re­con­nais­sance de la cul­ture queer. Ce qu’il fait est très im­por­tant pour des gens comme moi, qui ne veulent pas être éti­que­tés sim­ple­ment comme mu­si­ciens ou ar­tistes mais qui as­pirent aus­si à pé­né­trer une in­dus­trie ou un mar­ché. Des uni­vers où, en gé­né­ral, on veut bien voir ou en­tendre les queers, trans, punk, bi­zarres… mais où on ne nous consi­dère pas comme ven­deurs, plu­tôt comme des phé­no­mènes.” Une fu­ture col­la­bo­ra­tion se­rait d’ailleurs dans les tuyaux pour cette an­née.

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