Jlin.

Por­tée par l’onde de choc du foot­work, mu­sique élec­tro­nique de Chi­ca­go, Jlin a échap­pé à l’en­fer du tra­vail en usine en dé­ve­lop­pant des rythmes mu­tants, al­liances ra­di­cales de sen­sua­li­té et de froi­deur mi­ni­male. Ap­pa­rue en 2008, elle a per­cé mon­dia­le­ment

Numéro Homme - - Sommaire - par Ch­ris­tophe Conte, portrait Rick Owens

Por­tée par l’onde de choc du foot­work, mu­sique élec­tro­nique de Chi­ca­go, Jlin a échap­pé à l’en­fer du tra­vail en usine en dé­ve­lop­pant des rythmes mu­tants, al­liances ra­di­cales de sen­sua­li­té et de froi­deur mi­ni­male. Ap­pa­rue en 2008, elle a per­cé mon­dia­le­ment en 2015 avec son al­bum Dark Energy. Par Ch­ris­tophe Conte, portrait Rick Owens

Pen­dant quatre ans, Jer­ri­lynn Pat­ton a tra­vaillé dans une acié­rie au son des mé­taux qui s’en­tre­choquent, des mor­sures ré­pé­ti­tives des scies et des fusions cin­glantes qui per­forent les tym­pans. N’im­porte qui à sa place au­rait choi­si, comme échap­pa­toire, l’apai­sant mur­mure du si­lence ou la ca­resse ré­con­for­tante d’une mu­sique ar­ron­die. C’est pour­tant mal­gré elle que Jer­ri­lynn, alias Jlin lors­qu’elle en­file sa blouse de mu­si­cienne la­bo­ran­tine, donne à ce chaos so­nore un pro­lon­ge­ment ar­tis­tique, une ex­ten­sion qua­si cha­ma­nique, comme on soi­gne­rait le mal par le mal. “On me dit sou­vent que ma mu­sique est le re­flet de l’en­vi­ron­ne­ment in­dus­triel que j’ai connu à l’usine, je n’ai ja­mais vu ça comme ce­la, c’est sans doute un écho in­cons­cient qui s’est dé­ve­lop­pé à mon in­su.” Ori­gi­naire de Ga­ry, dans l’In­dia­na, Jer­ri­lynn a gran­di

ber­cé par les mu­siques po­pu­laires qui pas­saient à la ra­dio, de la soul suave et sans échardes de Sade ou d’Ani­ta Ba­ker aux ex­tra­va­gances fun­ky d’Earth, Wind & Fire. Le mys­tère par le­quel elle s’est muée en ama­zone des mu­siques élec­tro­niques les plus ar­dues du nou­veau siècle reste en­tier. Elle- même n’a pas vrai­ment d’ex­pli­ca­tion, si­non une ex­po­si­tion pré­coce aux ca­ta­clysmes ryth­miques du foot­work, mu­sique et danse ur­baines ap­pa­rues à Chi­ca­go à la fin des an­nées 90 mais qui met­tront près d’une dé­cen­nie avant de se ré­pandre hors de cette zone grâce à In­ter­net. “Je de­vais avoir 4 ans lorsque j’ai en­ten­du un mor­ceau de foot­work pour la pre­mière fois. Ce fut un choc à la fois per­tur­bant et ex­ci­tant, qui a lais­sé des traces pro­fondes en moi, et condi­tion­né ma ma­nière de com­po­ser et d’agen­cer ma mu­sique.” Loin­taine ré­plique du trem­ble­ment de terre house qui a agi­té le Chi­ca­go des an­nées 80, le foot­work est, comme son nom l’in­dique, un genre fré­né­tique qui oc­ca­sionne des cho­ré­gra­phies où les pieds valsent comme des dé­mons sur des BPM épi­lep­tiques. C’est aus­si un croi­se­ment ex­trême entre house, hip- hop, dub et élec­tro ex­pé­ri­men­tale qui laisse la porte ou­verte à toute forme de mu­ta­tion. Pla­net Mu en de­vient le la­bel phare, et c’est sur une com­pi­la­tion mai­son que Jlin par­vient à ca­ser, en 2011, le titre Ero­tic Heat qu’elle a bri­co­lé seule chez elle. Un mor­ceau choc, di­la­té, sen­suel et fu­tu­riste qui échappe aux règles trop ri­gides du

foot­work pour vivre sa propre aven­ture aux confins des arts so­nores les plus no­va­teurs. C’est ce dia­mant noir aux éclats hyp­no­tiques qui ser­vi­ra de bande- son au dé­fi­lé de Rick Owens en 2014 et de ma­trice à l’al­bum

Dark Energy, pu­blié l’an­née sui­vante. Jlin em­ploie le mot “ed­gy” [ poin­tu] pour rap­pro­cher son es­thé­tique de celle d’Owens, tan­dis que leur goût com­mun pour l’étran­ge­té, la ra­di­ca­li­té, la dé­fi­gu­ra­tion des conven­tions, ain­si qu’une cer­taine ob­ses­sion du mi­ni­ma­lisme les re­lient éga­le­ment. “Rick a tou­jours pos­sé­dé une di­zaine d’an­nées d’avance sur son époque, et si je n’ai pas cette pré­ten­tion, j’es­père que ma mu­sique ouvre des voies nou­velles aux­quelles les gens pour­ront se rac­cro­cher dans le fu­tur. Je n’agis que se­lon mon in­tui­tion, je n’ai pas de plan dé­fi­ni, et c’est parce que je ne trouve pas for­cé­ment ce que je cherche que ce­la me mo­tive pour avan­cer. Si je par­ve­nais à at­teindre le point que je m’étais fixé au dé­part lorsque je com­pose un titre, je m’en­nuie­rais vite et j’au­rais l’im­pres­sion d’avoir em­prun­té une di­rec­tion trop simple.” À l’évi­dence, Dark Energy, tout comme le maxi Free Fall pa­ru à l’au­tomne, ne donne pas dans la fa­ci­li­té. Avec ses syn­copes ryth­miques, ses tur­bu­lences in­sen­sées, ses acro­ba­ties de samples qui frisent le ver­tige, ses voix qui semblent dé­chi­rer le tis­su so­nore pour se frayer un pas­sage, la mu­sique de Jlin est un ob­jet mou­vant, évo­lu­tif, qui semble à la fois très maî­tri­sé mais éga­le­ment un peu dé­rai­son­nable. “Le foot­work m’au­ra ser­vi de base, mais j’ai très vite su qu’il fal­lait m’en échap­per parce que je vou­lais sor­tir de ma zone de confort, al­ler vers des sons qui m’ap­pa­rais­saient un peu sau­vages pour ten­ter de les domp­ter.” Son ter­rain d’ex­plo­ra­tion semble, à ce titre, d’une fer­ti­li­té sans li­mites.

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