En­vo­lées ly­riques.

Numéro Homme - - Sommaire - par Ro­main Bur­rel, por­traits Jean- Bap­tiste Mon­di­no

Sa beau­té am­bi­guë fas­cine gar­çons et filles, mais Tho­mas Azier, loin de toute com­plai­sance, n’a de cesse de se re­nou­ve­ler. Adieu la new wave de ses dé­buts, voi­ci ve­nu, sur son al­bum Rouge, le temps d’un song­wri­ting pop et pro­fond. Entre Ber­lin, Pa­ris et New York, cette jeune pousse ba­tave n’a pas fi­ni de se­mer ses graines d’élé­gance à tout vent. Par Ro­main Bur­rel, por­traits Jean- Bap­tiste Mon­di­no

Sa beau­té am­bi­guë fas­cine gar­çons et filles, mais Tho­mas Azier, loin de toute com­plai­sance, n’a de cesse de se re­nou­ve­ler. Adieu la new wave de ses dé­buts, voi­ci ve­nu, sur son al­bum Rouge, le temps d’un song­wri­ting pop et pro­fond. Entre Ber­lin, Pa­ris et New York, cette jeune pousse ba­tave n’a pas fi­ni de se­mer ses graines d’élé­gance à tout vent.

Le cha­risme est, avec la beau­té, la pre­mière forme d’ar­bi­traire. Tho­mas Azier a re­çu les deux. Les dieux sont fa­cé­tieux. À peine sommes- nous ins­tal­lés dans les sa­lons d’un hô­tel chic de la place Ven­dôme que dé­jà les re­gards sont comme ai­man­tés par la beau­té nor­dique du chan­teur. Per­fec­to noir, belle gueule aux traits an­gu­leux, les che­veux pla­qués en ar­rière comme le Bo­wie de 75. On l’ima­gine traî­nant avec les ga­mins du Zoo­lo­gi­scher Gar­ten dans le film Moi,

Ch­ris­tiane F... “Je suis hy­per ner­veux, avoue- t- il, c’est ma pre­mière in­ter­view pour cet al­bum. J’ai peur de dire des conne­ries.” On l’in­vite à se dé­tendre en tes­tant les cock­tails du bar. On a dé­cou­vert le Néer­lan­dais par un fris­son, avec

Red Eyes, son pre­mier single sous in­fluence 80’s pa­ru en 2012. Un presque tube – froid comme une lame –, qui fi­ni­ra par at­ter­rir dans un spot Saint Laurent. Plus tard, on re­trou­ve­ra l’ar­tiste sous le par­rai­nage bien­veillant de Wood­kid, qui le choi­sit pour as­su­rer la pre­mière par­tie de sa tour­née. Et c’est en­core lui qu’un Stro­mae en panne d’ins­pi­ra­tion vien­dra cher­cher à la rescousse pour pro­duire trois titres de Ra­cine

car­rée. Mais quand son pre­mier al­bum, Hy­las, sort en 2014, la presse spé­cia­li­sée l’ac­cueille avec une cer­taine mé­fiance. Des Pays- Bas, on su­bit sur­tout les as­sauts pé­nibles des DJ stars de l’EDM. Alors, à 29 ans, Azier a dé­ci­dé de s’éloi­gner des ter­ri­toires new wave de son pre­mier opus. Rouge est un disque dé­bran­ché et fris­son­nant, je­tant un re­gard lu­cide sur l’im­passe dans la­quelle s’est pié­gée la mu­sique élec­tro­nique : “Je vou­lais faire un disque or­ga­nique. C’est la di­rec­tion que va prendre la mu­sique dans les pro­chaines an­nées. Au­jourd’hui, l’élec­tro me fa­tigue. C’est de­ve­nu to­ta­le­ment chiant. Claus­tro­phobe. Je vou­lais une mu­sique qui touche l’air avant d’être en­re­gis­trée. Où les com­po­si­tions pour­raient res­pi­rer.” Cette fois, c’est sûr, Tho­mas Azier va dé­vo­rer le monde. Ra­re­ment on au­ra croi­sé un ar­tiste pop avec un tel ap­pé­tit, mû par une houle per­son­nelle, fié­vreuse mais maî­tri­sée. “Je ne fais pas confiance aux chan­teurs trop heu­reux. Il faut souf­frir pour écrire”, nous lâche- t- il, un rien dé­fi­ni­tif. Et cette souf­france, d’où qu’elle vienne, a du bon. Rouge est un grand disque pop, os­cil­lant entre spleen et es­pé­rance, entre bal­lades vé­né­neuses pia­no/ voix ( Con­cu­bine, Sand­glass) et contrac­tions dance ( Star­ling,

Cru­ci­fy). On pense à une ver­sion heu­reuse de

The xx, à un Da­ho ju­vé­nile et ba­tave. Si son pre­mier al­bum ra­con­tait sa jeu­nesse ber­li­noise (sa noir­ceur, ses filles, ses jeux sexuels), cette fois la mu­sique d’Azier s’est faite plus per­son­nelle. Plus de re­coin où se

ca­cher. Dé­sor­mais, la nu­di­té est fron­tale : “Je ne parle que de moi. Je ne vou­lais pas me ca­cher. J’ai énor­mé­ment chan­gé de­puis mon pre­mier al­bum, c’était cru­cial que ma mu­sique té­moigne de cette évo­lu­tion. J’aime les ar­tistes qui dé­voilent plu­sieurs vi­sages tout au long de leur car­rière, des gens comme Bo­wie, les Tal­king Heads ou Gains­bourg. Quand il a sor­ti son al­bum reg­gae, tout le monde lui est tom­bé des­sus, mais c’était une dé­ci­sion su­per couillue ! Sur Hy­las, il y a une chan­son ti­trée Ver­wand­lung, ce qui est le mot al­le­mand pour ‘ mé­ta­mor­phose’. Tu vois, la trans­for­ma­tion est une idée qui m’ob­sède de­puis un bail.” Sur ce pre­mier al­bum, le chan­teur jette un re­gard tendre mais éclai­ré : “C’était comme un cri. Il fal­lait que ça sorte. Des émo­tions ré­pri­mées du­rant des an­nées, qui de­vaient sor­tir ab­so­lu­ment : moi en stu­dio me dé­me­nant avec la vie, avec Ber­lin, le froid, l’hi­ver… Ne pas voir ce pu­tain de so­leil pen­dant huit ou neuf mois et réus­sir à faire ma mu­sique sans un rond. Cette fois, je vou­lais quelque chose de plus am­bi­tieux. Et le pre­mier ef­fort, ça a été d’écrire des chan­sons, en­core et en­core pen­dant trois ans sur mon pia­no.” Qu’on ne s’y trompe pas, il y a de la sueur dans cette mu­sique- là. Pour réus­sir ce nou­vel es­sai, Azier a mi­sé sur le pro­duc­teur fran­çais Dan Le­vy, moi­tié du duo The Dø. C’est chez lui, en Nor­man­die, que Tho­mas a en­re­gis­tré cer­taines de ses com­po­si­tions : “Bos­ser avec Da­ny a été es­sen­tiel. Il aime les sons de bat­te­rie très secs, comme dans les an­nées 70. Et j’adore ça. Je vou­lais con­ce­voir quelque chose d’hy­bride entre la puis­sance de la mu­sique élec­tro­nique et la dou­ceur des mé­lo­dies de cette époque.” Pour le chan­teur pop, ce disque est aus­si l’oc­ca­sion de re­trou­vailles avec son frère, Isa, co­au­teur de l’en­semble des pa­roles : “On s’était per­dus de vue quand je suis par­ti à Ber­lin. Après mon pre­mier al­bum, on a re­pris con­tact et j’ai com­pris qu’on avait des trucs à faire en­semble. Il est très exi­geant. Écrire avec lui, c’était comme un match de boxe, c’était à qui au­rait la meilleure

pun­chline. On était d’ac­cord sur une chose : le coeur de Rouge de­vait être le song­wri­ting. J’ai dé­ve­lop­pé une aver­sion pour les disques ‘pa­quets ca­deaux’ seule­ment sou­te­nus par le pro­duc­teur : quand tu les ouvres, ils sont vides.” Mais lors­qu’on in­siste pour sa­voir qui le chan­teur vise, ce­lui- ci botte en touche. Pas folle, la guêpe. Au- de­là de la folle élé­gance

de la pro­duc­tion, ce qui frappe d’en­trée de jeu sur ce disque, c’est la voix trans­cen­dée d’Azier. Plus ra­cée et pro­fonde que sur ses pre­miers titres : “J’étais ob­sé­dé par Chet Ba­ker. Ce genre de voix très douce. Sexuelle. La voix est notre ins­tru­ment le plus pri­mi­tif. Mé­lo­di­que­ment, avec la gui­tare, tu es li­mi­té. Pas avec le chant. Sur Hy­las, mon chant était très fort, très ex­pres­sif. J’ai ap­pris à le nuan­cer. C’est comme si j’étais pas­sé du noir et blanc à la cou­leur.” De ses Pays- Bas na­tals, Azier n’a fi­na­le­ment pas gar­dé grand- chose. Si ce n’est un ac­cent lé­gè­re­ment râ­peux en an­glais. Dès l’âge de 19 ans, il quitte les

vertes prai­ries pour le ci­ment ber­li­nois : “Ce n’est pas très ten­dance de dire ça, mais je me vois comme un chan­teur eu­ro­péen. J’ai gran­di aux Pays- Bas, un pays qui se vautre de­puis trop long­temps dans la cul­ture de la contre­fa­çon. On est fas­ci­né par le Royaume- Uni et les États- Unis. Du coup, on passe notre temps à les co­pier. Là- bas, si ta tête dé­passe du rang, on te la coupe. ( Rires.) Alors je suis par­ti à Ber­lin. J’ai joué dans les clubs. J’ai ou­vert mes yeux en grand pour tout as­si­mi­ler. J’ai ap­pris seul la mu­sique, la pro­duc­tion. Au dé­part, la mu­sique élec­tro­nique était un mou­ve­ment très libre. La sexua­li­té était to­ta­le­ment ou­verte. Ber­lin est très dif­fé­rent du reste de l’Al­le­magne. C’est une île. Tu peux y vivre les yeux fer­més.” Le mu­si­cien a pous­sé comme un fruit pâle sur le bi­tume ber­li­nois. Sans ré­fé­rences mu­si­cales pré­cises. Ab­sor­bant comme un bu­vard tout ce que le Web pou­vait lui of­frir, en bon spé­ci­men de la gé­né­ra­tion Y : “À mes dé­buts, on m’a com­pa­ré à De­peche Mode, mais je ne connais­sais même pas leur mu­sique ! Ma plus grande in­fluence, c’est YouTube. Si je me pose une ques­tion, je vais sur YouTube. Je n’ai pas fait d’études, je n’ai ja­mais pris de cours de chant, j’ai tout as­si­mi­lé grâce au Web. Ma gé­né­ra­tion se ré­veille avec son or­di sur les ge­noux et s’abreuve tous les jours de nou­velles don­nées. Dans nos na­vi­ga­teurs, on ouvre des fe­nêtres sur CNN à cô­té du por­no, de Kim Kar­da­shian qui vient de se faire bra­quer ou des ré­fu­giés sy­riens. On est sub­mer­gés par l’in­for­ma­tion. Vraie ou fausse, d’ailleurs. Alors on doit créer notre propre vé­ri­té.” Pour fi­nir son disque, Tho­mas a dé­ci­dé de quit­ter le confort spar­tiate de son ap­par­te­ment ber­li­nois. Sur une chan­son, la bien nom­mée Ber­lin, il tire un Po­la­roïd de sa vie de bo­hème dans la ca­pi­tale al­le­mande : “Mon ap­part est une pièce vide. Un ma­te­las sur le sol, mon pia­no, mon or­di et c’est tout. Pas de dis­trac­tion. Chaque ma­tin, je me ré­veillais pour écrire des chan­sons.” Azier en­tend les mu­siques dans sa tête avant même de

les les mé­lo­die­sé­crire : “C’est ar­rivent.la nuit, Je avant garde de mon m’en­dor­mir, té­lé­phone queà cô­té de C’est mon qua­si­ment­lit et je les du en­re­gistre som­nam­bu­lisme.”en chan­ton­nant.Une mé­thode éprou­vée : c’est ain­si qu’en 1965, Keith Ri­chards a écrit le riff de ( I Can’t Get No) Sa­tis­fac­tion. Le chan­teur l’ad­met vo­lon­tiers, il ne tient pas en place. Après des pas­sages par New York et Am­ster­dam, ces der­niers mois il a dé­fait ses va­lises à Pa­ris. Une vie de fu­gi­tif qui lui sied par­fai­te­ment : “J’aime vivre dans dif­fé­rentes villes. L’autre jour, je li­sais un ar­ticle sur les plants de frai­sier. Ils ont plu­sieurs ra­cines, et peuvent s’en­ra­ci­ner où qu’ils aillent. Je suis un plant de frai­sier.” On a beau se mordre les joues, le chan­teur dé­cèle un cer­tain amu­se­ment à l’écoute de cette mé­ta­phore bo­ta­nique et éclate d’un rire so­nore et clair : “C’est com­plè­te­ment con ce que je viens de dire, non ? Dé­so­lé, mon es­prit va trop vite. Mais le but, c’était d’être as­sez ins­pi­ré pour écrire les chan­sons. Al­ler à l’es­sen­tiel de l’écri­ture.” En France, Tho­mas a re­trou­vé un ro­man­tisme qu’il af­fec­tionne et qui, se­lon lui, sert gé­né­reu­se­ment sa mu­sique. Et même s’il avoue avoir été im­pres­sion­né par le der­nier disque de Frank Ocean, le chan­teur pré­fère ci­ter Brel et Fer­ré comme in­fluences : “De vrais chan­teurs mâles. Avec une voix. Au­jourd’hui, il n’y a que des pe­tits gar­çons qui chantent de la soul pour leur ma­man.” Ce dé­pay­se­ment ne va pas tou­jours sans fric­tions : “À Pa­ris, les gens sont très prompts à te ju­ger. Tu fais un seul faux pas et t’es mort. Si tu portes le mau­vais man­teau ou si tu sors avec la mau­vaise fille, on ne te rate pas. Vous, les Fran­çais, vous de­vriez ap­prendre à avoir moins peur de vous plan­ter. À Ber­lin, tu peux t’ha­biller comme un ho­bo, per­sonne n’en a rien à foutre.” À chaque nou­velle adresse, le mu­si­cien doit ap­prendre les usages et mettre au point des pa­rades amou­reuses in­édites. “En Al­le­magne, c’est la femme qui di­rige. Là- bas, ce n’est pas rare

qu’une Al­le­mande bosse et que son mec reste à la mai­son. En France, tout ça est plus la­tin. Il faut res­pec­ter l’éti­quette. En Al­le­magne, si je paie l’ad­di­tion au res­tau, la fille va me dire ‘ Va te faire foutre, tu crois pas que je peux me payer mon propre dî­ner ?’ Ou une autre va t’abor­der en club pour de­man­der ‘ Tu veux bai­ser ?’ et si tu ré­ponds ‘ Non’, elle te gifle. Ça m’est ar­ri­vé au Ber­ghain. Tu ne ver­rais ja­mais ça en France. Et d’un autre cô­té, l’Al­le­magne est plus ou­verte. C’est plus fa­ci­le­ment ac­cep­té d’être bi­sexuel ou dans une re­la­tion ou­verte.” On voit une brèche, alors on s’y en­gouffre. Le chan­teur est- il conscient que sa beau­té am­bi­guë fas­cine non seule­ment les filles mais aus­si les

gar­çons ? “On a be­soin d’une éner­gie féminine. Que ce soit dans l’art ou la po­li­tique. J’adore jouer avec ma fé­mi­ni­té : j’ai une voix haute, un look an­dro­gyne… C’est na­tu­rel. Au­jourd’hui, tout est bi­naire, les gens ne dis­tinguent plus les nuances. Re­garde YouTube, c’est un mur de chiottes où les gens lâchent des com­men­taires : soit ils adorent, soit ils haïssent. C’est pa­reil dans la sexua­li­té : tu dois être gay ou hé­té­ro. Mais dans la vie, il y a des nuances, et je les porte en moi. J’ai gran­di ain­si. Je n’en ai ja­mais par­lé parce que, se­lon moi, c’est dans ma mu­sique. Mais je n’en ai pas peur.” C’est tout ce qu’on ob­tien­dra de lui. À Pa­ris, mal­gré ses liens pri­vi­lé­giés avec Wood­kid ou les py­ro­manes du duo The Shoes, Tho­mas Azier n’a pas en­core trou­vé son gang. “J’adore Yoann [ Lemoine, vé­ri­table nom de Wood­kid], mais on se voit peu. J’ai du mal à ren­con­trer d’autres ar­tistes ici. J’ai l’im­pres­sion qu’en France, les mi­lieux créa­tifs sont très cloi­son­nés. Les gens ont peur d’ex­pé­ri­men­ter.” Tho­mas Azier, lui, n’a pas peur de grand- chose. Il fi­ni­ra sans doute par foutre le camp pour écrire ailleurs la mu­sique du fu­tur. Le sou­rire aux lèvres. Et le coeur au bout des doigts.

“Au­jourd’hui, tout est bi­naire, les gens ne dis­tinguent plus les nuances. Re­garde YouTube, c’est un mur de chiottes où les gens lâchent des com­men­taires : soit ils adorent, soit ils haïssent. C’est pa­reil dans la sexua­li­té : tu dois être gay ou hé­té­ro. Mais dans la vie, il y a des nuances, et je les porte en moi. J’ai gran­di ain­si. Je n’en ai ja­mais par­lé parce que, se­lon moi, c’est dans ma mu­sique. Mais je n’en ai pas peur.”

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