Mi­cro- trot­toir

Par Pao­lo Zer­bi­ni, texte Jean- Noël Oren­go

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Le ka­rao­ké, comme le car­na­val, est ce lieu où les hié­rar­chies s’in­versent, où le qui­dam de­vient star, l’es­pace d’une soi­rée. C’est ce que sai­sit Pao­lo Zer­bi­ni à Londres, tan­dis que Jean- Noël Oren­go dé­crit une soi­rée en Thaï­lande, dans un club de pros­ti­tués mas­cu­lins.

Elle était so­phis­ti­quée à l’ex­trême, à la fois dis­po­nible et hau­taine, membre émi­nente de la jeu­nesse do­rée de Bang­kok, fille d’un gé­né­ral de la po­lice et de la di­rec­trice d’un ca­bi­net de chi­rur­gie es­thé­tique. Cette si­tua­tion lui don­nait cer­tains pri­vi­lèges, comme ce­lui de faire de bonnes études avec brio tout en me­nant une vie de dé­bauche sans crainte pour sa ré­pu­ta­tion, car les ri­vaux de son père, gé­né­raux comme lui, avaient une pro­gé­ni­ture sem­blable, vé­ri­table charme de la ca­pi­tale du Siam. Les fils por­taient des armes et les filles de su­perbes es­car­pins à la pointe aus­si agres­sive qu’un cou­teau, et tous condui­saient des bo­lides le week- end pour re­joindre d’éton­nants fiefs en bord de mer, à Hua Hin ou Pat­taya. Quand je l’avais connue un soir dans une boîte de Thon­glor, je l’avais en fait re­con­nue. Deux jours plus tôt, j’avais as­sis­té à une scène qui me res­te­ra tou­jours comme une des plus si­gnif­ca­tives de ce pays et de cette ré­gion, l’Asie du Sud- Est. Au Bang­kok Na­tio­nal Mu­seum, où se trouvent de re­mar­quables pièces d’art hin­dou et boud­dhiste, presque vide de pu­blic, une fa­mille très high

so­cie­ty était pas­sée de­vant moi ra­pi­de­ment, se di­ri­geant vers une des salles que je ve­nais de quit­ter. Re­tour­nant sur mes pas pour les suivre, je les avais vus s’ar­rê­ter de­vant l’ex­tra­or­di­naire Ga­nesh en pierre, fier­té du lieu, s’age­nouiller de­vant lui et prier vingt mi­nutes. Puis, aus­si vite qu’elle était ap­pa­rue, cette fa­mille s’était en­fuie, in­dif­fé­rente aux autres oeuvres. D’un seul coup, je n’étais plus au mu­sée mais dans un temple. Les chré­tiens de­vraient trai­ter les christs et les vierges dans leur Louvre et leur Er­mi­tage avec la même dé­fé­rence. Déesses et dieux, fa­cettes de la di­vi­ni­té to­tale et ab­so­lue, n’en­traient pas en conflit avec l’uni­vers des bars et des fêtes ga­lantes. C’était une hié­rar­chie al­lant du ter­restre au cé­leste, comme sous l’An­cien Ré­gime quand, après une vie de tur­pi­tudes à la Cour, on se re­ti­rait à la cam­pagne ou dans un couvent pour s’adon­ner aux pas­sions du ciel avant la mort. “Api­nya” – son sur­nom si­gni­fiant quelque chose comme pou­voir sur­na­tu­rel ou ma­gique – connais­sait presque tout de la nuit thaï­lan­daise, ver­sion Bang­kok. Tout eut été im­pos­sible, tant celle- ci est in­fi­nie par le nombre d’en­droits qu’elle offre, in­car­nant par­fai­te­ment la dé­rive se­lon Guy De­bord : “Pas­sage hâ­tif à tra­vers des am­biances va­riées.” Soi­rées d’am­bas­sade, de pen­thouse, de cock­tail car, de go­go, blow­job ou beer bar, de mas­sage par­lour, de boîte et de roof­top par­ty, d’étin­ce­lants res­tau­rants évo­quant d’ex­tra­va­gantes ta­blées de pa­lais en­dor­mis dans l’ima­gi­naire et ré­veillés ici par le dé­lire d’in­ves­tis­seurs si­no-thaïs dingues de la Ci­té des anges, de clubs gi­gan­tesques – quinze, vingt par rue –, de ka­rao­kés pour tous les goûts, toutes les mu­siques, toutes les sexua­li­tés. “Tu veux voir un truc ?” m’avait- elle de­man­dé une fois – je m’en sou­viens par­fai­te­ment, un car­net in­dique juillet 2008. Nous étions dans un de ces ka­rao­kés po­pu­leux qui pul­lulent, où des filles chantent sur les ge­noux des clients les stan­dards de la va­rié­té sia­moise. Les lam­pions dé­co­raient quelques pièces mo­destes et plai­santes, et j’étais là en pseu­do- re­pé­rage pour un livre dont je n’ar­ri­vais pas à voir la fin, tant il se confon­dait avec ma propre exis­tence d’étran­ger amou­reux fou de l’Asie du Sud- Est. Le coup de bam­bou – et ce qu’elle al­lait me mon­trer – n’ar­ran­ge­rait rien. Deux des hô­tesses avaient fi­ni leur set et sou­hai­taient s’amu­ser. Api­nya com­pre­nait de quoi il s’agis­sait et avait dé­ci­dé de nous y em­me­ner dans son énorme ber­line ja­po­naise. Dans une so­cié­té où la no­tion de caste est sa­crée, il était cou­rant de voir ces mé­langes pré­caires n’im­pli­quant ni ami­tié ni fa­mi­lia­ri­té, sim­ple­ment une cir­cons­tance pour le plai­sir, le sa­nuk – qui est bien plus que le fun, ou pire, le stu­pide hé­do­nisme. Nous sommes ar­ri­vés sur Rat­cha­da, dans une soï [une rue, en fran­çais] per­pen­di­cu­laire, où une en­seigne dis­crète in­di­quait un ka­rao­ké en thaï. Je ne li­sais pas tout, mais j’ai su plus tard qu’on y pré­ci­sait l’en­trée ré­ser­vée aux femmes. Api­nya s’est fen­due de quelques pa­roles, les deux types ont ap­pe­lé la pro­prié­taire, et tout fut ré­glé, j’avais le droit de ve­nir et de me te­nir tran­quille. À l’in­té­rieur, des jeunes hommes de 20 à 30 ans si­ro­taient un verre de co­la ou de jus de fruit. Pas d’al­cool, ja­mais. Beau­coup avaient le look des mi­nets des­si­nés dans les man­gas, avec des coupes de che­veux im­pro­bables sculp­tées par les ci­seaux et les gels. Leur corps avait la min­ceur par­faite d’un ado­les­cent spor­tif. Les muscles étaient bien là sous les che­mises et les vestes lé­gères, durs mais fins, puis­sants et longs, rien qui tienne du bo­dy­buil­der, sauf deux pour celles qui aiment ça. Leur peau était im­berbe, sou­vent na­tu­rel­le­ment d’ailleurs, fon­cée ou moins, aus­si fine que celle de leurs soeurs. La fo­lie, c’était que les filles pros­ti­tuées ado­raient se ta­per de temps à autre un pros­ti­tué mâle. L’ar­gent des passes en­tre­te­nait par­fois des gi­go­los, à la grande dé­so­la­tion des ma­ma­sans des go­gos. Par­mi les clientes, il y avait sur­tout des femmes de la classe moyenne ou ai­sée, des tou­ristes ja­po­naises ou chi­noises, très ra­re­ment des eu­ro­péennes. Les gar­çons étaient doués pour le flirt, le mas­sage et les tubes si­ru­peux. As­sis de­vant un écran illus­tré des sous-titres des chan­sons, ils créaient pour leur maî­tresse payeuse un en­vi­ron­ne­ment ro­man­tique pou­vant, ou non, abou­tir à une nuit ou une heure dans une chambre à l’étage. Ils étaient à leur ser­vice sans que ce­la puisse s’ap­pe­ler une sou­mis­sion. C’est ce que les femmes d’Asie connaissent et que leurs consoeurs ailleurs ignorent, le plai­sir de payer qui dé­passe l’ar­gent don­né. Telle une sta­tue fi­geant à ja­mais un ath­lète dis­po­nible pour leurs fan­tai­sies, tous ces mecs étaient les ba­lises d’un monde sexuel com­plè­te­ment es­thé­ti­sé, sûr, où le fé­mi­nin est roi dans son goût des hommes. Toy­boy Ka­raoke Bar : en quit­tant Api­nya, je la re­mer­ciai de m’avoir of­fert un nou­veau mor­ceau à cet al­bum sans fin que sont les sé­jours dans cette par­tie du monde.

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