Le corps du texte

Par Na­tha­niel Gold­berg, texte Ma­rie Dar­rieus­secq

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Lors­qu’on a “le rythme dans la peau”, on flirte de fa­çon vir­tuose et maî­tri­sée avec le dés­équi­libre, on de­vient corps dan­sant. Ce fait simple et pro­di­gieux, Na­tha­niel Gold­berg le cé­lèbre, tan­dis que Ma­rie Dar­rieus­secq y cherche une équi­va­lence avec l’écri­ture.

“Oh ! nos os sont re­vê­tus d’un nou­veau corps amou­reux.” ( Being Beau­teous, Ar­thur Rim­baud) Quand j’écris, mon corps n’est plus là. Un autre corps écrit : mon corps d’écri­vaine. Quelque chose me tra­verse. C’est de l’ordre de la danse. C’est de l’ordre de l’ex­tase. La danse et l’écri­ture sont des fa­çons de sen­tir pul­ser la vie. De ta­per du pied, de te­nir le sol à dis­tance. L’ar­rêt, ce se­rait la mort.

Rim­baud, plus loin : “Des cercles de mu­sique sourde font mon­ter, s’élar­gir et trem­bler comme un spectre ce corps ado­ré ; des bles­sures écar­lates et noires éclatent dans les chairs su­perbes. Les cou­leurs propres de la vie se foncent, dansent, et se dé­gagent au­tour de la Vi­sion, sur le chan­tier.” Je ne sais pas ce qui se pas­se­ra quand mon corps réel pro­tes­te­ra de tant d’écri­ture. N’en pour­ra plus que je lui de­mande d’être un corps de souffle, de fic­tion, d’éner­gie et de joie. Mal à l’épaule, mal à la main… Mais d’ici là – je se­rai vieille –, on au­ra in­ven­té des dic­ta­phones pro­di­gieux. Et je pour­rai res­ter cou­chée et ânon­ner mes livres comme une bête de somme. Et le dic­ta­phone pro­di­gieux com­pren­dra et écri­ra pour moi, qui ne pour­rai presque plus par­ler. Et le corps d’écri­ture se­ra à nou­veau lé­ger, aé­rien et souple. Il dan­se­ra et dan­se­ra si bien, si vite, qu’il fau­dra aus­si une ca­mé­ra pro­di­gieuse pour par­ve­nir à le sai­sir dans l’in­vi­sible. Quand j’écris, je de­viens in­vi­sible. Mon corps fond dans la page. Si je n’at­teins pas ce mo­ment de l’in­vi­si­bi­li­té, ce mo­ment où les phrases dans ma tête et dans la page se fondent, si mon corps ne de­vient pas le texte, je pré­fère ne pas écrire. Je pré­fère ne pas dan­ser. Je pré­fère al­ler me pro­me­ner.

Ce n’est pas tous les jours que je peux dan­ser comme ça. Ce n’est pas tous les jours que l’écri­ture est une ex­tase. Mais c’est aus­si très ma­té­riel, ça im­plique des tech­niques, un sa­voir, et beau­coup de pra­tique. De la pa­tience, aus­si. On ne de­vient pas in­vi­sible en cla­quant des doigts. Après tout, quand vous li­sez L’Homme in­vi­sible, de H.G. Wells, ce qui ar­rive au hé­ros est or­ga­nique, lent, sa­vant, et très

ma­té­riel : “Mes membres de­vinrent vi­treux ; les os et les ar­tères s’éva­nouirent, dis­pa­rurent, les pe­tits nerfs blancs pas­sèrent les der­niers. Je grin­çais des dents, mais j’at­ten­dis là jus­qu’au bout… En­fin, seule l’ex­tré­mi­té morte des ongles sub­sis­ta, pâle et blanche, avec la tache brune d’un acide sur mes doigts. (…) Je m’avan­çai et je re­gar­dai dans mon mi­roir : rien ! rien du tout ! si­non quelques pig­ments at­té­nués, plus lé­gers qu’un nuage, sub­sis­tant der­rière la ré­tine.” Sa pre­mière ex­pé­rience, l’homme in­vi­sible l’a ten­tée sur un chat : un chat in­vi­sible lâ­ché à tra­vers le monde… Quand je lis ça, mes doigts me pi­cotent. L’en­vie d’écrire me prend, à pen­ser à ce chat in­vi­sible lâ­ché par H.G. Wells, et comme ve­nu di­rec­te­ment d’Alice au pays des mer­veilles... Un seul corps trans­for­mé, et le monde n’est plus le même. Je ne dis pas qu’il faut né­ces­sai­re­ment écrire sur l’étrange ou sur les li­mites. La fic­tion peut être la fic­tion du ba­nal. Rien de plus ba­nal que de dan­ser. Rien de plus ba­nal que de re­gar­der les hommes. Rien de plus ex­tra­or­di­naire aus­si. Mais un ac­cès à un autre corps... Ce­la peut suf­fire à chan­ger ab­so­lu­ment toutes les don­nées et co­or­don­nées du monde. Ce­la peut suf­fire à de­ve­nir soi- même vi­sible ou in­vi­sible. Un nou­veau corps ca­pable d’une per­cep­tion qui brise nos ha­bi­tudes, qui mo­di­fie notre fa­çon de voir, de dire, de dan­ser. Sen­tir où on n’avait pas sen­ti. Voir où on n’avait pas vu. L’homme in­vi­sible avait un pro­blème d’habits. De vê­te­ments. Il n’était in­vi­sible que nu. On le dé­tec­tait dès qu’il por­tait un cha­peau. On le re­pé­rait sous un drap. Était- il dé­si­rable, l’homme in­vi­sible ? On ne sait pas. Wells ne le dit pas. Il était an­xieux et por­té à la vio­lence. Il était seul, dra­ma­ti­que­ment. Son cas était peut- être trop par­ti­cu­lier. On peut dan­ser seul, mais pas éter­nel­le­ment. Que disent les éru­dits sur l’écri­ture comme danse, sur l’écri­ture comme geste, comme trace ? Ils disent que l’écri­ture est née de l’image. Ils disent qu’elle est née de l’in­ven­tion de la sur­face : c’est un geste qui s’est pro­je­té sur du plat, sur un écran, d’em­blée. À Las­caux, par­mi les ani­maux peints, il y a d’in­nom­brables signes abs­traits –“à Las­caux, ils sont pas­sés tout près de l’écri­ture”, c’est ce qu’écri­vait An­dré Le­roi- Gou­rhan, je cite de mé­moire, dans Le Geste et la Pa­role.

J’en­ten­dais Yves Coppens par­ler de restes hu­mains vieux de 1,8 mil­lion d’an­nées, dé­cou­verts dans le Sud de la France. J’écou­tais la ra­dio dans ma cui­sine, et Yves Coppens di­sait : “On ne peut pas sa­voir ce qu’il y avait dans la tête de cet hu­main- là. Et ce n’est pas une ques­tion de

forme ou de taille de boîte crâ­nienne.” Et j’ai com­men­cé à écrire, tout de suite, dans ma tête. Pour es­sayer de voir le monde avec les yeux d’un autre, un hu­main aus­si an­cien sur une pla­nète aus­si an­cienne. Re­créer, in­ven­ter, cher­cher le vrai – dan­ser. C’est sur­tout une ques­tion de rythme, d’har­mo­nie, de mu­sique. L’ima­gi­na­tion est la danse de la rai­son. Je me de­mande quel était le style de l’homme in­vi­sible. Je l’ima­gine sous la pluie, dans un grand im­per­méable frois­sé par la bour­rasque. Il est im­mo­bile, dans l’at­tente d’une ac­cal­mie. Sans tête, sans mains, vê­tu de cou­leurs froides mais vives. Son corps forme des signes, presque des lettres. Sei Sh na­gon, dame de cour ja­po­naise et au­teure du XIe siècle, écri­vait tout en haut de sa liste des “choses élé­gantes” : “Sur un gi­let vio­let, une veste blanche.” La liste se pour­sui­vait ain­si : “Les pe­tits des ca­nards. Un ro­saire en cris­tal de roche. De la neige tom­bée sur les fleurs des gly­cines et des pru­niers.”

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