Re­quiem

Par Ma­thilde Agius, texte Yan­nick Hae­nel

Numéro Homme - - Sommaire - par Ma­thilde Agius, texte Yan­nick Hae­nel

Le monde est en état de sa­cri­fice.

C’est en 2015, un soir de no­vembre, quelques jours avant la tue­rie du Ba­ta­clan. Je suis al­lé voir, à l’Opé­ra Bas­tille,

Moïse et Aa­ron de Schoen­berg, mis en scène par Ro­meo Cas­tel­luc­ci.

Moïse est seul sur le de­vant de la scène, un ri­deau opaque le sé­pare du dé­sert d’où les ombres blanches d’un choeur se dé­placent comme une vague. Un ap­pa­reil en­re­gis­treur des­cend du ciel jus­qu’au- des­sus de sa tête : une bande ma­gné­tique com­mence à tour­ner, et l’on en­tend une voix, la voix du buis­son ardent, que Schoen­berg a com­po­sée avec six so­listes. La voix dit à Moïse : “Tu as

vu les atro­ci­tés, re­con­nu la vé­ri­té.” Cette voix lui de­mande d’être son pro­phète, de dé­li­vrer son peuple, d’ac­com­plir la dis­corde avec Pha­raon en por­tant sa pa­role.

Moïse ne chante pas, c’est écrit dans la Genèse : sa langue est lourde – au­tre­ment dit, il est bègue. Pour faire en­tendre le contraste entre la langue mal­ha­bile de Moïse ins­pi­rée par un Dieu unique et ir­re­pré­sen­table et le peuple li­vré à son be­soin de croire et de voir son Dieu, Schoen­berg a ima­gi­né ac­cor­der au peuple le chant, mais pas à Moïse. Le peuple chante, Aa­ron chante, même Dieu chante, mais pas Moïse : lui, il parle. Il parle d’une ma­nière mo­no­tone et sé­vère, comme si chaque mot dans sa bouche était un caillou du dé­sert : il psal­mo­die. Être la bouche de la voix du buis­son ardent l’em­pêche de chan­ter. Être en proie à l’ir­re­pré­sen­table le fait bé­gayer : Moïse est bègue parce qu’il a re­çu dans sa bouche ce qui ne peut pas se dire.

Et c’est pré­ci­sé­ment parce que la pa­role lui manque, parce qu’il fait l’ex­pé­rience de l’im­pos­si­bi­li­té de se re­pré­sen­ter Dieu, que ce­lui- ci l’a choi­si pour être sa bouche – pour “être la bouche de l’ab­so­lu”, comme di­rait Ador­no dans son com­men­taire de Schoen­berg. Pré­ci­sé­ment parce que la pa­role fait dé­faut à Moïse, il trans­met­tra mieux qu’au­cun autre la puis­sance unique, éter­nelle et in­vi­sible de la pa­role di­vine.

Tout l’opé­ra de Schoen­berg ra­conte ain­si le conflit entre la vi­sion in­ex­pri­mable que porte Moïse et la de­mande pas­sion­née du peuple d’Is­raël d’avoir une image. Le grand prêtre Aa­ron, frère de Moïse, se fait l’in­ter­mé­diaire entre Moïse et le peuple : Moïse est le mes­sa­ger de Dieu, Aa­ron son porte- pa­role. L’af­fron­te­ment entre Moïse et Aa­ron qui sous-tend l’opé­ra porte sur la pos­si­bi­li­té qu’il existe une pen­sée qui ne puisse pas se trans­mettre. Une pen­sée qu’on ne peut trans­mettre existe-t- elle ? Que de­vient- elle ? Que pro­duit- elle ? Où va-t- elle se lo­ger ?

Moïse est par­ti­san de cette pen­sée : se­lon lui, l’es­sen­tiel – en l’oc­cur­rence la di­vi­ni­té – se re­con­naît à ce qu’il ré­cuse la dé­fi­ni­tion et dé­borde la re­pré­sen­ta­tion. La pen­sée, en tant que telle, re­lève de la pro­phé­tie, elle en­gage mys­ti­que­ment une conver­sion.

Aa­ron lui est op­po­sé : seul existe à ses yeux ce qui est com­mu­ni­cable. Une pen­sée im­pos­sible à for­mu­ler ne vaut rien pour les hommes. La pen­sée est très exac­te­ment ce qui se re­pré­sente, elle re­lève de la po­li­tique, et en tant que telle, elle agit sur le peuple en lui four­nis­sant ce dont il a be­soin. Et l’on sait que, faute d’image, faute de pou­voir se re­pré­sen­ter le mes­sage de Moïse, le peuple va som­brer dans l’ido­lâ­trie du Veau d’or.

De­puis le soir d’oc­tobre où j’ai vu Moïse et Aa­ron, je ne cesse de l’écou­ter. Schoen­berg a cher­ché, dans les an­nées 20, dans les an­nées 30, dans les an­nées 40 (car il ne cesse d’écrire son opé­ra de 1928 jus­qu’à sa mort, en 1951), à conju­rer trois choses qu’il ap­pelle, dans Mu­sique d’ac­com­pa­gne­ment pour une scène de film : “Dan­ger me­na­çant, peur, ca­tas­trophe.”

Avec son opé­ra, Schoen­berg, en un sens, joue Moïse contre Hit­ler. Il y a une phrase de No­va­lis très per­cu­tante qui dit : “Là où il n’y a point de dieux règnent les spectres.” On peut pen­ser que face à la mon­tée ca­tas­tro­phique puis à l’ac­com­plis­se­ment ca­tas­tro­phique du na­zisme – c’est- à- dire face à la prise de pou­voir d’une spec­tra­li­té meur­trière –, Schoen­berg choi­sit le mo­no­théisme.

De­puis ce soir d’oc­tobre où j’ai vu Moïse et Aa­ron à l’Opé­ra Bas­tille, je pense tout le temps aux dif­fi­cul­tés de Moïse, à ses der­niers mots : “O Wort, du Wort, das mir

fehlt !” ( O Verbe, verbe qui me fait dé­faut !)

Au len­de­main des tue­ries du 13 no­vembre, j’ai com­men­cé à lire un livre de Jacques Der­ri­da qui s’ap­pelle Don­ner

la mort. Je ne sais si le dé­sir qui m’a pris de lire ce livre avait à voir avec ma dé­tresse, avec le déses­poir qui m’a pris cette nuit- là face au sur­gis­se­ment d’un tel mas­sacre. Don­ner la mort. J’étais en­core sous le coup de Moïse et

Aa­ron, tout se mé­lan­geait dans ma tête, le dé­sert blanc de la pa­role qui manque, les flaques de sang au­tour du Veau d’or, les nuits blanches pas­sées à re­gar­der BFM-TV, à at­tendre sur l’écran de l’or­di­na­teur l’ar­ri­vée des tweets de Li­bé­ra­tion et du Monde, l’im­pos­si­bi­li­té d’en par­ler à ma fille, trop pe­tite pour en­tendre cer­tains mots, le tour­ment, puis la co­lère po­li­tique face à l’in­dé­cence des dis­cours et la ra­pa­ci­té de la do­mi­na­tion, et je pen­sais à Moïse : Moïse, viens ! me di­sais- je, viens nous par­ler de l’im­pos­si­bi­li­té, viens nous dire à quel point il est im­por­tant que la pa­role dé­faille, que le verbe manque. J’écou­tais l’opé­ra de Schoen­berg au casque, la gorge nouée, et je li­sais Der­ri­da.

Et sans doute ai- je pen­sé et en même temps évi­té de pen­ser, es­sayé de ne pas pen­ser aux vic­times de la tue­rie, à cet ins­tant in­sou­te­nable où cha­cun meurt. Bien sûr que le re­cours au livre de Der­ri­da, à ce livre qui ne s’ap­pelle pas pour rien Don­ner la mort, n’était pas un ha­sard, mais au contraire un ap­pel. Et je me suis mis à lire sans m’ar­rê­ter – à le lire en­tiè­re­ment, d’une traite, en m’ar­rê­tant juste pour pré­pa­rer à man­ger et en­dor­mir ma fille.

J’ai lu ce livre qui est entre autres un com­men­taire de

Crainte et Trem­ble­ment, le livre de Kier­ke­gaard consa­cré au sa­cri­fice d’Isaac par Abra­ham, à ce qu’on nomme, dans la tra­di­tion juive, la li­ga­ture d’Isaac. Un livre dont le su­jet est le mo­ment de la mise à mort, l’ins­tant im­pos­sible où le père lève le cou­teau vers la gorge de son fils bie­nai­mé parce qu’une voix, en­core plus in­con­nue que celle qui parle à Moïse, bien plus aride – une voix du dé­sert im­pé­rieuse, énig­ma­tique – le lui a de­man­dé.

Je vou­lais m’ab­sor­ber dans une lec­ture qui soit comme un vê­te­ment dans le­quel on s’em­mi­toufle, et je n’avais pas pu m’em­pê­cher d’al­ler vers un livre qui parle pré­ci­sé­ment de ce qui nous sau­tait tous à la gorge, la mort, la mise à mort.

Est- il pos­sible de par­ler au nom du si­lence d’Isaac ? Pour sa gorge ? Pour ce dont elle a fait l’ex­pé­rience ? Isaac n’a confié à per­sonne ce qu’il avait vu – et pré­ci­sé­ment, qu’a-t- il vu ? Kier­ke­gaard et Der­ri­da ré­pètent qu’il fut un té­moin muet, pour­tant le texte de la Genèse le fait par­ler, et voi­ci ce que dit Isaac – il dit : “Je vois le feu.” Lorsque son père l’amène sur la mon­tagne pour le sa­cri­fier, Isaac dit : “Je vois le feu, je vois le bois, mais je ne vois pas l’agneau.” S’il ne voit pas l’agneau, c’est parce que l’agneau, c’est lui – il doit prendre sa place, être lié sur le bois.

Ce­lui qui a vu le feu est ini­tié au sa­cri­fice : il n’en meurt pas, au der­nier mo­ment on lui sub­sti­tue un ani­mal. Mais la vio­lence dont il est l’ob­jet à cet ins­tant le consacre. Ce lieu qu’il oc­cupe lui confère un sa­voir qui l’ex­cède. Un sa­voir qui le brûle, un sa­voir dé­chi­rant qui l’éloigne du pou­voir et le tient sus­pen­du dans cet in­ter­valle d’acui­té où l’on fait à chaque ins­tant l’ex­pé­rience du faste et du né­faste, ex­pé­rience qui voue à l’er­rance, et qui re­lève du sa­cré.

Voi­là donc ce à quoi je pen­sais, de­puis que la mu­sique de Schoen­berg était en­trée dans ma tête, et qu’une nuit mau­dite de no­vembre, des hommes et des femmes avaient été as­sas­si­nés en plein Pa­ris, ou­vrant la pos­si­bi­li­té pour cha­cun d’entre nous d’être à notre tour pris pour cible et de mou­rir. Je me di­sais : le monde est en état de sa­cri­fice, à chaque ins­tant nous sommes sa­cri­fiables, la mu­sique de Schoen­berg me le di­sait, les phrases de Kier­ke­gaard me le di­saient, et celles de Der­ri­da.

Oui, c’est le cou­teau qui parle dans notre monde à chaque ins­tant : il n’a plus be­soin d’être em­poi­gné par le père, ni par qui que ce soit. Il s’est éga­le­ment dé­ga­gé de tout contexte re­li­gieux, guer­rier ou cra­pu­leux. Le cou­teau est l’es­prit : il tranche sans pour­quoi, tout seul – il tranche et re­tranche ce qu’il a tran­ché, jus­qu’à ce qu’il n’en reste plus rien. Les signes tra­cés sur le mur de cet abat­toir qu’est notre monde ne disent plus, comme il y a des siècles, “Comp­té, pe­sé, di­vi­sé” – mais “tran­ché, tran­ché, tran­ché”.

Du­rant ces jours tour­men­tés, j’ai écrit des di­zaines de pages. Et toutes conver­geaient vers Isaac : vers cette scène où, à tra­vers le sa­cri­fice, la mise à mort est re­le­vée. Où la mort en quelque sorte est tra­ver­sée. Où quelque chose d’in­demne se ré­vèle, of­fert au dé­sert, comme un ca­deau que le dieu fait à ce­lui qui a ac­cep­té de le suivre, puisque Isaac est sauf.

Il m’est ar­ri­vé de pen­ser que la gorge d’Isaac était le lieu de nais­sance de la lit­té­ra­ture. Cette pen­sée peut bien vous pa­raître in­sen­sée, elle peut sem­bler échap­per à toute ri­gueur, elle per­siste – et même je di­rais qu’elle me comble. J’ai en­vie de voir ce qu’elle donne. Par­mi les pages de ces der­nières se­maines, j’ai écrit sur un bout de pa­pier ce­ci : “Ha­bi­ter la gorge d’Isaac à l’ins­tant où le cou­teau d’Abra­ham s’en ap­proche. Faire par­ler cette gorge : voix de la lit­té­ra­ture.”

J’at­tends de la pen­sée qu’elle se trouble ; qu’elle s’ex­pose à l’im­pen­sable ; qu’elle se risque vers l’in­ac­cep­table. Tant pis pour le dor­lo­tage, tant pis pour les pen­sées conve­nues ou conve­nables. L’ins­tant de la mort est ce que nous ne par­ve­nons pas à nous re­pré­sen­ter ; et dans la scène où Abra­ham sa­cri­fie son fils (et je pense – en tout cas le Zo­har l’in­ter­prète ain­si –, qu’il ac­com­plit vrai­ment le sa­cri­fice dans son âme, que donc il tue Isaac, et que Dieu ac­com­plit la sub­sti­tu­tion à ce mo­ment-là seule­ment, et que donc Isaac est res­sus­ci­té), dans cette scène où Isaac est ren­du à son père après avoir été tué, l’ins­tant de la mort se dé­voile d’une ma­nière stu­pé­fiante.

Georges Ba­taille écrit : “Ne pou­vons- nous dire de la mort qu’en elle, en un sens, nous dé­ce­lons l’ana­logue né­ga­tif d’un mi­racle ?”

L’ins­tant im­pos­sible n’est pas re­pré­sen­table, c’est pour­quoi nous ne ces­sons de tendre vers sa re­pré­sen­ta­tion trem­blée, in­cer­taine, sans cesse re­nou­ve­lée. C’est une syn­cope : celle où le temps ac­cède à la sim­pli­ci­té qui le sup­prime. C’est une cas­sure que seul un cri si­gnale. Un point où l’es­prit pi­vote sur lui- même en s’ef­fa­çant. Seul l’amour, dit- on, ac­cède à cet ar­rêt parce qu’il est ca­pable de se dé­lier.

Y a-t- il quel­qu’un, ici, avec moi ? Ce que porte le coeur est ce qui s’unit avant la créa­tion, à cet ins­tant où rien n’existe en­core, et où tout va naître. Je suis ici, et nulle part. Res­pi­rer s’éprouve au bord des li­mites où la com­pré­hen­sion se dé­com­pose. La joie est comme la nuit, comme ce point qui brille dans les té­nèbres et in­verse la rayure. Ce qu’on voit à tra­vers, c’est qu’on res­pire de nou­veau. L’ins­tant im­pos­sible est ce­lui où le sa­cré tourne sur lui- même ; il n’a peut- être plus rien à voir avec la re­li­gion : il est la pré­sence, à l’in­té­rieur du lan­gage, de ce qui est ai­mé. Abra­ham ai­mait si fol­le­ment Isaac que ce­lui- ci lui a été ren­du.

Je tourne au­tour d’un ins­tant. Cet ins­tant échappe au temps et à l’es­pace. Il dé­borde les chro­no­lo­gies. En un sens, il ré­cuse la rai­son. Qu’est- ce que le coeur de la re­pré­sen­ta­tion ? Est- ce la vio­lence de la mise à mort ? Chaque dé­tail de la vie et de la mort est en jeu lorsque le feu trans­porte la pa­role et que la pa­role trans­porte le feu. Il y a un po­teau sa­cri­fi­ciel, il y a quel­qu’un dont les yeux sont ban­dés. L’ins­tant im­pos­sible est ce­lui de la mort, ce­lui de la nais­sance, ce­lui qui sé­pare les vi­vants des morts et ce­lui qui les réunit. L’ir­re­pré­sen­table est mis en jeu à chaque évé­ne­ment­li­mite : la sup­pli­cia­tion, l’ori­gine et la fin du monde, le nom du dieu, la jouis­sance sexuelle, mais aus­si, plus sim­ple­ment, dans la pos­si­bi­li­té même, pour cha­cun de nous, de res­pi­rer – j’al­lais dire de vivre.

En pen­sant au si­lence d’Isaac, je cherche la voix juste : est- ce un chu­cho­te­ment ? Je plaide pour la voix basse. Pour les choses se­crètes, pour la lu­mière du soir, pour le mur­mure. Un mur­mure peut être un dé­chaî­ne­ment, c’est- à- dire une pa­role libre. Un mur­mure dé­chaî­né, c’est la voix de la lit­té­ra­ture ; et cette chose étrange qu’il y a à l’in­té­rieur du lan­gage, qui res­semble à un dé­sert, à une mon­tagne, à une source, à une chambre à cou­cher, à un lit d’étreintes, cette chose étrange n’est pas di­rec­te­ment re­pré­sen­table : seul un chu­cho­te­ment l’ap­pelle.

Je parle ici avec Isaac – en sa com­pa­gnie. Voi­ci que je chu­chote pour lui, pour le feu qui anime la vi­sion où s’écrit son ré­cit. Isaac n’a pas par­lé parce qu’il ne cesse de ve­nir s’écrire dans les phrases de la lit­té­ra­ture.

J’avance en­core quelques se­condes : c’est du feu dans du feu. Une trouée dans l’his­toire, comme cette fe­nêtre dont parle le Baal Shem Tov, qui a été per­cée dans l’arche de Noé, et qui fait com­mu­ni­quer les siècles les uns avec les autres. En se pen­chant sur une phrase, si celle- ci est vrai­ment écrite, si en elle existe la lit­té­ra­ture, on peut re­gar­der à l’in­té­rieur de chaque mot : ce qu’on voit alors, c’est le temps qui se tra­verse lui- même, de­puis le com­men­ce­ment du monde. On voit ce qui brille sur le mont Mo­riah, on voit le sable et les pierres, et l’ap­pa­ri­tion des sources, on voit les pre­mières herbes mouillées par l’océan, on voit les ani­maux, et par­mi les ani­maux les gi­rafes et leurs pau­pières im­menses, on voit le fin du­vet qui re­couvre les cuisses d’Ève, on voit des che­vaux qui s’ébrouent dans les prai­ries, on voit des ruis­seaux qui ouvrent un pas­sage entre les fo­rêts et du sang sé­ché sur le mur des grottes, on voit des en­fants qui cassent les pattes à une biche. On voit des hommes qui mangent d’autres hommes et qui res­tent tran­quille­ment as­sis. On voit des tran­chées pleines de corps cri­blés d’obus. On voit des chambres à gaz. Puis on en­tend de nou­veau Moïse, puis la voix du buis­son ardent qui s’adresse à lui à tra­vers la fente du ro­cher et qui lui dit, comme en a rê­vé Schoen­berg : “Tu as vu les atro­ci­tés, re­con­nu la vé­ri­té.” Puis on voit des piles de livres qui s’amon­cellent à cô­té d’un lit, Kier­ke­gaard, Der­ri­da, Ba­taille, on voit des nuits blanches, un ca­hier, un crayon, et ça re­com­mence, le mont Mo­riah, les algues, les lèvres, les biches, le feu sur les vi­sages, les guerres, la joie, l’amour, les exodes, les morts, ça ne fi­ni­ra ja­mais.

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