L’étoffe d’un hé­ros.

Numéro Homme - - Sommaire - par Grégory Sch­nei­der, por­traits Jean- Bap­tiste Mon­di­no

Lors de sa si­gna­ture tant es­pé­rée au Pa­ris Saint- Ger­main, en août der­nier, Ney­mar Jr. a dé­frayé la chro­nique en rai­son du mon­tant de son trans­fert en par­tance du FC Bar­ce­lone : 222 mil­lions d’eu­ros, le plus cher de l’His­toire. Mais si son cas évoque par­fai­te­ment le foot bu­si­ness contem­po­rain, le joueur bré­si­lien, ta­lent né et amou­reux ab­so­lu du foot­ball, in­carne éga­le­ment l’es­sence même du jeu. Par Grégory Sch­nei­der, por­traits Jean- Bap­tiste Mon­di­no

Lors de sa si­gna­ture tant es­pé­rée au Pa­ris Saint- Ger­main, en août der­nier, Ney­mar Jr. a dé­frayé la chro­nique en rai­son du mon­tant de son trans­fert en par­tance du FC Bar­ce­lone : 222 mil­lions d’eu­ros, le plus cher de l’His­toire. Mais si son cas illustre par­fai­te­ment le foot bu­si­ness contem­po­rain, le joueur bré­si­lien, ta­lent né et amou­reux ab­so­lu du foot­ball, in­carne éga­le­ment l’es­sence même du jeu.

Ça s’est pas­sé très vite, deux, trois se­condes à peine : tout le monde a per­du le contrôle.

Vingt­quatre heures de pré­sen­ta­tion du Bré­si­lien au cor­deau à comp­ter du mo­ment où Ney­mar a at­ter­ri au Bour­get pour re­joindre son nou­veau club du Pa­ris- SG cet été, d’abord une confé­rence de presse digne d’une star hol­ly­woo­dienne le ven­dre­di 3 août puis son ap­pa­ri­tion de­vant le pu­blic du Parc des Princes le len­de­main. Vingt- quatre heures... et une fuite, éper­due. Après avoir scru­pu­leu­se­ment sui­vi le pro­to­cole, on écoute sa­ge­ment les grandes per­sonnes ( le pré­sident du club de la ca­pi­tale, Nas­ser Al- Khe­laï­fi) sur un si­mi­li- po­dium et on fait le tour de la pe­louse en dis­tri­buant des bal­lons et des grands sa­luts, Ney­mar a brus­que­ment re­brous­sé che­min au mo­ment où il al­lait en ter­mi­ner.

Au trot : tout a val­sé, le mi­nu­tage de l’évé­ne­ment, le cordon d’agents de sé­cu­ri­té,

le sou­rire des hô­tesses si­glées Emi­rates per­chées sur quinze cen­ti­mètres de ta­lon. Le foot­bal­leur le plus cher du monde a sprin­té vers la tri­bune Auteuil en en­le­vant son maillot, tra­ver­sant les jets d’eau qui inondent la pe­louse en pré­vi­sion du match à ve­nir – ef­fet arc- en- ciel de toute beau­té – et obli­geant les gardes du corps taillés comme des cubes à cou­rir en aha­nant après lui, le pal­pi­tant à cent cin­quante bat­te­ments par mi­nute, dis­tri­buant des man­dales aux pho­to­graphes me­na­çant de les dé­bor­der. Ney­mar est en­suite re­ve­nu en marchant tran­quille­ment, nar­quois. On s’est bien amu­sé, n’est- ce pas ?

Des gra­dins, la scène fut un ren­ver­se­ment digne des plus grandes fic­tions hol­ly­woo­diennes.

Des se­maines que la pla­nète foot­ball re­te­nait son souffle au gré des at­ti­tudes et non- dits mil­li­mé­trés du joueur, or­ga­ni­sant son ex­fil­tra­tion du FC Bar­ce­lone comme Na­po­léon la ba­taille d’Aus­ter­litz (une moue de­vant l’ob­jec­tif, une al­lu­sion d’un proche, une ab­sence pro­lon­gée sur son compte Ins­ta­gram), des se­maines aus­si que la somme sans pré­cé­dent dé­bour­sée par le Pa­ris- SG (222 mil­lions d’eu­ros, peu ou prou le prix payé pour Les Joueurs de cartes de Paul Cé­zanne) pour faire sau­ter uni­la­té­ra­le­ment sa clause était de­ve­nue l’em­blème mon­dia­li­sé du foot

bu­si­ness. Et on se re­trou­vait avec un ga­min éprou­vant sa li­ber­té, ou tout du moins don­nant cette image à voir aux té­moins. Une idée du jeu dans son ac­cep­tion in­no­cente, en­fan­tine. Ori­gi­nelle. Bré­si­lienne.

Per­sonne ne sait au juste quand Ney­mar est ap­pa­ru sur la scène mé­dia­tique.

On s’est ré­veillé un ma­tin et il était là, peut- être de­puis la veille ou l’avant- veille : Ney­mar, le der­nier Bré­si­lien, le joueur You­Tube. Un ado gra­cile ca­pable de jon­gler comme une ota­rie ou d’em­bar­quer son dé­fen­seur sans même tou­cher le bal­lon (mais en fai­sant mine de le faire) mais un foot­bal­leur ir­réel : d’où sortent ces images ? De quel match ? Dans quel cadre ? Ra­re­ment contex­tua­li­sées ou bien de fa­çon mi­ni­ma­liste, les vi­déos You­Tube at­ti­saient le mys­tère. Le sto­ry­tel­ling s’est dou­ce­ment im­po­sé dans la fou­lée, entre les té­moi­gnages de ses pre­miers en­traî­neurs fil­més en cla­quettes dans leur sa­lon et le grand sou­rire du joueur au sor­tir de l’en­fance lais­sant ap­pa­raître son ap­pa­reil den­taire.

Ney­mar da Sil­va San­tos Jú­nior, dit Ney­mar Jr., a 5 ans quand les en­traî­neurs lo­caux

des équipes de jeunes – il est né à Mo­gi das Cruzes, dans l’État de São Pau­lo – re­pèrent ses qua­li­tés hors norme. Son pre­mier coach, Be­tin­ho, a conser­vé les pre­mières vi­déos du ga­min comme des re­liques. “En fait, je re­con­nais un bon joueur à son re­gard, com­ment il scrute le bal­lon, ra­conte- t- il. Ney­mar est né pour jouer au foot. Il est né avec ce ta­lent.” “J’ai com­men­cé par le fut­sal [ le foot en salle où les es­paces sont très ré­duits, ce qui sti­mule l’ha­bi­le­té tech­nique], ex­plique le joueur. Et tout ce que j’ai ap­pris au fut­sal, je l’ai ame­né sur un ter­rain de foot.”

Ney­mar a alors un mo­dèle : l’at­ta­quant bré­si­lien Ro­bin­ho, une cen­taine de sé­lec­tions

avec la Se­le­ção ( la sé­lec­tion na­tio­nale bré­si­lienne) au fil d’une car­rière où on lui au­ra prê­té beau­coup de ta­lent et du­rant la­quelle il en au­ra si peu mon­tré sur le ter­rain. Ra­pide, su­perbe drib­bleur, cet at­ta­quant au­ra long­temps at­ti­ré des clubs de pres­tige comme le Real Ma­drid, Man­ches­ter Ci­ty (qui mit 42 mil­lions d’eu­ros

“Grâce à Dieu, quand je suis sur le ter­rain, j’ar­rive à ou­blier ma vie per­son­nelle et tout le reste. La pres­sion, tout ce que je peux avoir dans la tête... Tout dis­pa­raît.”

sur la table pour le faire ve­nir en 2008, un re­cord pour l’époque) ou le Mi­lan AC. Ro­bin­ho a ce­pen­dant le plus sou­vent dé­çu, pei­nant à tra­duire dans un cadre col­lec­tif ses qua­li­tés in­di­vi­duelles d’ap­puis et de per­cep­tion de l’es­pace-temps sans égal à son époque. Il y eut aus­si le reste : une cam­pagne de pub d’un équi­pe­men­tier fai­sant de lui l’am­bas­sa­deur d’un drôle de concept, le Jo­ga Bo­ni­to ( le “beau jeu”, une sorte de re­tour à la fan­tai­sie bré­si­lienne ori­gi­nelle), qui lais­se­ra un goût d’ar­ti­fice tant le joueur était à la peine sur le ter­rain. Et une condam­na­tion en no­vembre 2017 en Ita­lie par contu­mace pour viol en réunion, les faits re­mon­tant à 2013.

À 33 ans, Ro­bin­ho a trou­vé re­fuge dans un mo­deste club turc, Si­vas­spor.

In­ter­ro­gé en dé­cembre sur le fait de sa­voir s’il avait conscience d’avoir dé­pas­sé son mo­dèle, Ney­mar a fait une très belle ré­ponse : “Quand on est fan, on ne réus­sit ja­mais à dé­pas­ser son idole, quoi qu’il ar­rive.” À 13 ans, Ney­mar est in­vi­té avec son père à pas­ser deux se­maines dans les ins­tal­la­tions du Real Ma­drid. Pho­tos avec Da­vid Beck­ham et Zi­né­dine Zi­dane, un poste chez un spon­sor du club pro­po­sé à son père et men­tor, mo­deste mé­ca­ni­cien dans une usine de la ville por­tuaire de San­tos... Se­lon les dires de ce­lui- ci, le fils pren­dra seul la dé­ci­sion de dire non au Real.

Le pro­dige dé­bu­te­ra donc sa car­rière au Bré­sil avec un pre­mier contrat pro à 17 ans

à San­tos, le club où Ro­bin­ho et Pe­lé avaient évo­lué avant lui. Quand il signe, sa fa­mille ha­bite dé­jà de­puis deux ans dans une vil­la proche du stade Ur­ba­no- Cal­dei­ra de San­tos, ache­tée avec les pre­mières “primes” ( faute de pou­voir par­ler de salaires) de l’ado­les­cent. Les pre­miers jour­na­listes af­fluent. Sur le fond, Ney­mar dé­roule l’his­toire du pe­tit pro­dige ob­sé­dé par le foot et Ro­bin­ho, une en­fance loin des fa­ve­las et de la dé­lin­quance mais ce­pen­dant mo­deste, les vases fra­cas­sés dans la mai­son fa­mi­liale, ce be­soin d’être pro­phète en son pays. La forme touche : Ney­mar a be­soin de temps pour for­mu­ler ses ré­ponses et il est par ailleurs en­com­bré par des pro­blèmes de dic­tion. Le club de San­tos lui paye un or­tho­pho­niste per­son­nel.

L’his­toire tourne en sep­tembre 2010, à la suite d’un der­by face aux Co­rin­thians

de São Pau­lo où Ney­mar s’en prend à plu­sieurs co­équi­piers avant de se battre avec son en­traî­neur, Do­ri­val Jú­nior : ce der­nier est vi­ré dans la fou­lée. Les pre­mières grosses offres pour at­ti­rer le joueur en Eu­rope com­mencent à tom­ber, au­tour d’une tren­taine de mil­lions d’eu­ros of­ferts par les clubs an­glais au club de San­tos pour un trans­fert : les di­ri­geants du club bré­si­lien savent comp­ter, pas ques­tion de contra­rier un joueur qui vaut cette somme. Il faut com­prendre que Ney­mar et son père, qui tient le bu­si­ness par tous les bouts, sont en­trés dans le foot­ball de leur époque : les jeux de pou­voir, les “droits à l’image” qui valsent sur les comptes off­shore et les his­toires que l’on ra­conte à la presse comme on fait avan­cer ses pions. Face ca­mé­ra, Ney­mar clame son amour du Bré­sil et de San­tos, ex­pli­quant vou­loir mar­cher dans les traces du roi Pe­lé, triple cham­pion du monde (1958, 1962, 1970) avec la Se­le­ção sans ja­mais quit­ter son club de coeur. Il ou­blie de dire que c’est la junte mi­li­taire qui avait scot­ché Pe­lé au pays.

Et qu’en cou­lisse, son père né­go­cie les contrats au plus juste,

fai­sant sys­té­ma­ti­que­ment ajou­ter une clause de dé­part : une sorte de prix pla­fond qui per­met dans les faits à Ney­mar de par­tir quand il veut et où il veut, ce prix pla­fond étant con­çu pour être au- des­sous du prix du mar­ché. En soi, cette clause est am­bi­va­lente. L’ave­nir prou­ve­ra qu’elle ouvre la porte aux mon­tages fi­nan­ciers les plus psy­ché­dé­liques. D’un autre cô­té, le joueur prend la main sur son propre des­tin, ré­cu­pé­rant l’usu­fruit de sa force de tra­vail : Marx sous les tro­piques. Les fans de San­tos s’en moquent. En 2011, Ney­mar rem­porte la Co­pa Li­berta­dores, qua­rante- huit ans après le der­nier suc­cès de San­tos dans cet équi­valent sud- amé­ri­cain de la Ligue des Cham­pions : c’était avec Pe­lé. Le suc­cès de 2011 jette dès lors un pont entre le pas­sé et le pré­sent, Ney­mar et son illustre pré­dé­ces­seur.

En 2013, il file au FC Bar­ce­lone pour un mon­tant of­fi­cel de 57,1 mil­lions d’eu­ros :

17,1 pour San­tos et 40 mil­lions pour le joueur et son agent de père. Un chiffre éton­nam­ment bas : le Real Ma­drid a pro­po­sé près de 70 mil­lions d’eu­ros. Six mois plus tard, le pré­sident du Bar­ça, San­dro Ro­sell, dé­mis­sionne et les vrais chiffres tombent, je­tant une lu­mière crue sur le foot comme il va : aux chiffres pré­ci­tés, il faut ajou­ter 10 mil­lions de prime à la si­gna­ture pour le joueur sur un compte off­shore, ain­si qu’1 ou 2 mil­lions ver­sés à des agents di­vers, plus 4 mil­lions d’eu­ros pour un “contrat de mar­ke­ting” entre Ney­mar et Bar­ce­lone, plus 2 mil­lions d’eu­ros pour le père du joueur au titre de “re­cru­teur du FC Bar­ce­lone”, plus 2 mil­lions d’eu­ros pour l’ins­ti­tut Ney­mar (qui s’oc­cupe d’en­fants dé­fa­vo­ri­sés au Bré­sil), plus 9 mil­lions d’eu­ros à San­tos pour l’achat de trois joueurs ano­nymes – un ar­ti­fice per­met­tant d’alour­dir la fac­ture sans l’im­pu­ter au trans­fert lui- même. Le club de San­tos et le fisc bré­si­lien ré­cla­me­ront des comptes au joueur.

À Bar­ce­lone, Ney­mar brille­ra ce­pen­dant de mille feux sur le ter­rain :

il faut com­prendre que les cham­pions d’au­jourd’hui sont com­plè­te­ment étanches aux ava­nies qui les frappent en cou­lisse dès qu’ils ont un bal­lon dans les pieds. La jus­tice que re­con­naît Ney­mar, c’est celle du foot. À Bar­ce­lone, cette au­to­ri­té a un nom et un pas­se­port ar­gen­tin : c’est l’at­ta­quant Lio­nel Mes­si, quatre Bal­lons d’Or – ré­com­pen­sant le meilleur joueur sur une an­née ci­vile – en vi­trine le jour où Ney­mar débarque en Ca­ta­logne. Le Bré­si­lien ne fait pas le match : dès sa confé­rence de presse inau­gu­rale, il dé­pose les armes aux pieds de l’Ar­gen­tin. “Mes­si m’a beau­coup

ai­dé dans mon in­té­gra­tion, ex­pli­que­ra-t- il trois ans

plus tard. Il m’a dit de res­ter confiant, de faire ce que je sa­vais faire et que tout irait bien. Mes­si est le meilleur foot­bal­leur avec le­quel j’ai joué. Je veux pro­gres­ser chaque jour et m’amé­lio­rer, mais pas for­cé­ment dé­pas­ser les autres joueurs du FC Bar­ce­lone.”

Le spec­tacle des deux hommes sur le ter­rain dit plus en­core.

Mes­si est cli­nique, par­ci­mo­nieux, dé­ci­sif. Sur la ges­tuelle, il va un peu plus vite que le Bré­si­lien. Mais ce­lui- ci, après quelques mois, ex­prime une chose que le pal­ma­rès et les wa­gons de buts (126 en 135 matchs avec San­tos, 105 en 186 matchs avec Bar­ce­lone) ne di­ront ja­mais. Quand Pe­lé dif­fu­sait de la joie sur le ter­rain, Ney­mar ré­pand un sen­ti­ment plus se­cret, plus pi­quant aus­si : du plai­sir. Le plai­sir de par­ta­ger le bal­lon avec ses équi­piers, les en­traî­nant à sa suite dans une sorte de bain ori­gi­nel, ce­lui du gosse qui des­cend par­ta­ger un match de co­pains en bas de chez lui.

Et le plai­sir du pu­blic en­suite, parce que Ney­mar fait tou­jours quelque chose

de différent des autres, comme s’il exis­tait en de­hors des ba­lises. La géo­mé­trie du jeu n’est pas la même, les angles de courses non plus. “Grâce à Dieu, quand je suis sur le ter­rain, j’ar­rive à ou­blier ma vie per­son­nelle et tout le reste, ex­plique- t- il. La pres­sion, tout ce que je peux avoir

dans la tête... Tout dis­pa­raît.” On s’est par­fois pin­cé pour y croire. Or­ga­ni­sé au Bré­sil dans un contexte po­li­tique brû­lant, le Mon­dial 2014 s’est dis­pu­té sur un fil : cy­nisme de la Fé­dé­ra­tion in­ter­na­tio­nale de foot­ball qui capte les re­cettes tout en lais­sant sup­por­ter les coûts par le Bré­sil, mou­ve­ments so­ciaux dé­plo­rant les di­zaines de mil­lions en­glou­tis dans l’évé­ne­ment alors que l’éducation et la san­té sont en déshé­rence, fai­blesse d’une Se­le­ção me­na­çant à chaque match de s’écrou­ler sous le poids des at­tentes... Ce que les fans du monde en­tier ont vu : un Ney­mar fai­sant la pluie et le beau temps sur le ter­rain, ga­gnant tout seul ( le 3-1 du 12 juin face aux Croates, le 4-1 du 23 contre la sé­lec­tion ca­me­rou­naise) des matchs qu’il semble alors tra­ver­ser comme s’il sor­tait d’un bain de mer pour ta­per dans le bal­lon sur la plage.

À la mi-temps du match contre le Ca­me­roun, un re­por­teur d’O l’al­pague,

Glo­bo mi­cro en main, pour avoir un mot. Le joueur s’exé­cute obli­geam­ment, lais­sant ses équi­piers ren­trer dans leur ves­tiaire pour se re­mo­bi­li­ser et prendre les consignes sans lui. L’in­ter­view dure. Plus d’une di­zaine de mi­nutes : quand les joueurs bré­si­liens re­viennent sur le ter­rain, Ney­mar y est en­core, pre­nant ain­si leur fou­lée pour fran­chir les dix mètres qui le sé­parent de la

“Il y a des choses qui me dé­rangent. On in­vente beau­coup de choses qui ne sont pas vraies. J’ai­me­rais que l’on ar­rête d’in­ven­ter des his­toires di­sant que j’ai un pro­blème avec mes co­équi­piers. Je ne veux dé­ran­ger per­sonne, ni se­mer la confu­sion.”

pe­louse. En toute in­sou­ciance, comme si la par­tie ne s’était pas in­ter­rom­pue.

À chaque point- presse de la Se­le­ção, c’est alors lui qui s’y colle.

Un évé­ne­men­tiel Mas­tercard ou Nike in­sé­ré entre deux ren­contres : c’est en­core lui que l’on voit. Une cam­pagne contre le tou­risme sexuel du­rant l’évé­ne­ment : tou­jours Ney­mar, pla­car­di­sé te­nant la main à un en­fant dans les as­cen­seurs de tous les hô­tels des villes- hôtes. Un per­son­nage ubique, un homme- monde qui parle à tout le monde. Après sa bles­sure en quart de fi­nale contre la Co­lom­bie, son ex­fil­tra­tion par hé­li­co, per­fu­sion et masque à oxy­gène, a fait le tour de la pla­nète en temps réel.

L’af­faire s’était conclue par des larmes ver­sées de­vant les ca­mé­ras du monde en­tier.

Une étrange ré­cur­rence, les larmes de Ney­mar : per­sonne n’a ja­mais vu Cris­tia­no Ro­nal­do, Lio­nel Mes­si ou Zi­né­dine Zi­dane pleu­rer en de­hors du ter­rain. La pre­mière fois, ce fut le jour où Ney­mar a dit au re­voir à ses co­équi­piers de San­tos, ce qui vou­lait aus­si dire qu’il quit­tait le Bré­sil (la scène avait été dif­fu­sée sur le compte Ins­ta­gram du joueur). La deuxième : le jour où il a quit­té ce Mon­dial 2014 dis­pu­té à do­mi­cile. La troi­sième fois : le 10 no­vembre der­nier, dans les en­trailles du stade Pierre- Mau­roy de Lille après un match ami­cal de sa sé­lec­tion sur­vo­lé (3-1) face au Ja­pon. Une der­nière scène in­dé­ci­dable, iri­des­cente : les en­sei­gne­ments que l’on en tire dé­pendent du point de vue, c’est- àdire des pré­re­quis de ce­lui qui s’y penche.

Les faits : soup­çon­né par la presse d’être aga­cé par l’en­traî­neur es­pa­gnol

du Pa­ris- SG Unai Eme­ry ain­si que par l’at­ta­quant uru­guayen du club de la ca­pi­tale Edin­son Ca­va­ni, Ney­mar s’était in­vi­té de­vant les mi­cros à Lille pour dé­men­tir. De­puis son ar­ri­vée à Pa­ris, on lui prête, de fait, la fré­quen­ta­tion ex­clu­sive des Bré­si­liens de l’équipe ( Thia­go Sil­va, Thia­go Mot­ta, Lu­cas Mou­ra, Da­ni Alves, Mar­quin­hos) et un poids po­li­tique im­por­tant. Comme sou­vent, et même comme tou­jours, il s’y est pré­sen­té dans la pos­ture vir­gi­nale du gosse ar­bo­rant la mine pin­cée de ce­lui qui se sent tra­hi, mais qui ne sait ni par qui, ni pour­quoi. “Il y a des choses qui me dé­rangent. On in­vente beau­coup de choses qui ne sont pas vraies. Je n’ai au­cun pro­blème avec Ca­va­ni ou l’en­traî­neur. J’ai­me­rais que l’on ar­rête d’in­ven­ter des his­toires di­sant que j’ai un pro­blème avec lui. C’est le contraire. Je suis ve­nu l’ai­der lui, et je suis ve­nu ai­der mes co­équi­piers. Je ne veux dé­ran­ger per­sonne, ni se­mer la confu­sion.” Les larmes sont ve­nues en­suite, quand son sé­lec­tion­neur est ve­nu à son se­cours : “Plu­tôt que de col­por­ter ces his­toires, on de­vrait plu­tôt par­ler de sa per­son­na­li­té, de sa na­ture et de son grand coeur.”

Ain­si, l’his­toire retiendra qu’à chaque fois qu’on l’a vu pleu­rer,

ce fut sous l’ef­fet d’une contin­gence liée au foot­ball, mais l’éloi­gnant du jeu : l’exil avec San­tos, la bles­sure avec sa sé­lec­tion, les mé­dias du­rant son exil pa­ri­sien. À Lille, cer­tains ont vu une ma­ni­pu­la­tion du joueur. Si Ney­mar était sa­tis­fait du coach, pour­quoi a-t- il ré­duit d’au­to­ri­té la du­rée des séances vidéo de ce­lui- ci sous pré­texte qu’il s’y en­nuyait ? S’il s’en­tend si bien avec Ca­va­ni, pour­quoi se sont- ils dis­pu­tés en plein match dé­but sep­tembre parce que cha­cun des deux vou­lait ti­rer un pe­nal­ty ? Peut- être faut- il, à l’in­verse, faire l’ef­fort de voir le foot à tra­vers les yeux du Bré­si­lien. Qui a écrit les règles de bien­séance ? Existent- elles seule­ment ? Le foot est simple, même si l’en­vi­ron­ne­ment et le re­gard des gens le rendent par­fois com­pli­qué. Quand des gosses jouent en bas de chez eux, c’est le meilleur qui tire les pe­nal­tys, pas le plus an­cien ou ce­lui qui est ar­ri­vé sur le ter­rain le pre­mier. Par ailleurs, une ren­contre n’est pas ga­gnée par un coach lors d’une séance vidéo, mais par ceux qui en­filent un short le jour du match. Le 30 jan­vier à Rennes, le Bré­si­lien a pris des coups tout le match. À quelques mi­nutes du terme, il a ten­du la main à un ad­ver­saire pour le re­le­ver… avant de la re­ti­rer une frac­tion de se­conde avant le contact, un truc de cour de ré­cré. Il s’est ex­pli­qué en­suite : “J’ai fait une blague, c’est le genre de truc que je fais avec mes potes. Si­non, le

foot est chiant.” Ney­mar agit comme s’il ne voyait pas plus loin. Après tout, il est plus près du bal­lon et du jeu que qui­conque.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.