Le dieu des stades.

Numéro Homme - - Sommaire - par Éric Da­han

On lui doit le Parc des Princes, mais aus­si le stade olym­pique de Mon­tréal, et plus de trois cents édi­fices ré­vo­lu­tion­naires. Du­rant ses quelque cin­quante an­nées de car­rière, l’ar­chi­tecte Ro­ger Tailli­bert a im­pri­mé des courbes in­ouïes au bé­ton, et in­no­vé sans re­lâche. À 92 ans, il est vé­né­ré comme un vé­ri­table poète du mou­ve­ment. Par Éric Da­han

On lui doit le Parc des Princes, mais aus­si le stade olym­pique de Mon­tréal, et plus de trois cents édi­fices ré­vo­lu­tion­naires. Du­rant ses quelque cin­quante an­nées de car­rière, l’ar­chi­tecte Ro­ger Tailli­bert a im­pri­mé des courbes in­ouïes au bé­ton, et in­no­vé sans re­lâche. À 92 ans, il est vé­né­ré comme un vé­ri­table poète du mou­ve­ment.

Le jour se lève, rue de la Pompe à Pa­ris. Dans

l’hô­tel par­ti­cu­lier qui abri­tait, il y a en­core un an, son agence, Ro­ger Tailli­bert lit ses e- mails et trie des pa­piers. Il a fait don de mil­liers de do­cu­ments et images d’ar­chives à la Ci­té de l’ar­chi­tec­ture et du pa­tri­moine, si­tuée place du Tro­ca­dé­ro, mais il a conser­vé les ma­quettes de ses bâ­ti­ments les plus em­blé­ma­tiques afin de les ex­po­ser un jour dans le pres­by­tère qu’il a ache­té en So­logne. En at­ten­dant, le vé­lo­drome du parc olym­pique de Mon­tréal prend la pous­sière dans l’en­trée. Quant au Parc des Princes, son pre­mier chef- d’oeuvre de ly­risme bru­ta­liste, éga­le­ment pri­son­nier du Plexi­glas, il fait re­lâche dans le bu­reau at­te­nant à la grande salle de réunion. Il ar­rive en­core que cette der­nière ac­cueille la vi­site d’an­ciens col­la­bo­ra­teurs ten­tant de convaincre le maître de se lan­cer dans un ul­time pro­jet. Si le gou­ver­ne­ment du Qa­tar n’avait pas tar­dé à le payer il y a deux ans, avec les consé­quences que l’on ima­gine, Ro­ger Tailli­bert se­rait peut- être en­core af­fai­ré à créer, en ce dé­but d’hi­ver pa­ri­sien, car il n’a pas per­du son coup de crayon, loin s’en faut. Il a bâ­ti des ins­ti­tuts de re­cherche, des hô­tels, des usines, des cen­trales nu­cléaires et même des HLM. Mais pour ses contem­po­rains, il reste l’ar­chi­tecte du sport. Parce qu’il a construit un grand nombre d’équi­pe­ments spor­tifs – de la pis­cine de Deau­ville à la co­los­sale As­pire Zone à Do­ha au Qa­tar – mais éga­le­ment parce qu’il fut un apôtre de la courbe, du mou­ve­ment et du dé­pas­se­ment. Un pro­phète de l’ara­besque fonc­tion­nelle dans une France pé­trie de ra­tio­na­lisme et de clas­si­cisme, ce qui n’est pas un mal en soi, mais sur­tout pri­son­nière de la poutre, des po­teaux et du toit-ter­rasse.

Cet hu­ma­niste, ce pro­gres­siste au phy­sique et

aux idées pa­ra­doxa­le­ment aris­to­cra­tiques, est né le 21 jan­vier 1926 à Châtres- sur- Cher, un vil­lage de mille ha­bi­tants dans le Loir- et- Cher. Son père, ébé­niste, col­la­bo­rait avec d’autres ar­ti­sans dans son ate­lier à la res­tau­ra­tion des châ­teaux de la Loire dont ce­lui de Cham­bord, si­tué à cin­quante ki­lo­mètres de leur mai­son. Sa mère, for­mée à la haute cou­ture à Pa­ris, tra­vailla dans l’ate­lier de son frère, dans le quar­tier du Sen­tier, avant de re­ve­nir à la cam­pagne afin de réa­li­ser des mo­dèles pour la clien­tèle lo­cale. Le goût des cou­leurs et des ma­té­riaux que dé­ploie cette der­nière, le tra­vail des sculp­teurs et gra­veurs qu’il ob­serve et les conver­sa­tions au­tour de la table avec un ta­pis­sier fai­sant de l’es­crime et un ar­chi­tecte, pro­fes­seur de construc­tion à l’école Boulle, furent sans doute dé­ter­mi­nants dans sa vo­ca­tion. Mais sa pas­sion d’en­fance pour les formes et les ob­jets trou­vés dans la na­ture – fleurs, cailloux, co­quillages – ain­si que celle pour le Mec­ca­no, le furent en­core plus, comme le rap­pelle jus­te­ment la réa­li­sa­trice amé­ri­caine Leel­len Pat­chen dans Ro­ger Tailli­bert : Ti­me­less Ar­chi­tec­ture, le do­cu­men­taire qu’elle lui a consa­cré en 2013.

En 1931, alors qu’il n’a que 5 ans, Ro­ger Tailli­bert vi­site l’Ex­po­si­tion uni­ver­selle à Pa­ris et dé­couvre ce

Mec­ca­no géant qu’est la tour Eif­fel. “J’ai été sub­ju­gué par le fait qu’Eif­fel in­no­vait, se sou­vient-il. La forme était nou­velle, la tech­nique était nou­velle et po­sait la ques­tion de l’in­ci­dence du vent sur des construc­tions aé­ro­dy­na­miques. Quant au ma­té­riau, à sa­voir l’acier, il était éga­le­ment nou­veau. Quand, à mon tour, j’ai choi­si d’in­no­ver avec le bé­ton, qui n’était alors qu’un pis- al­ler quand on ne pou­vait uti­li­ser la pierre, je l’ai fait en pen­sant à Eif­fel.”

L’ado­les­cence de Ro­ger Tailli­bert fut, hé­las, moins idyl­lique. En 1942, sa mai­son, si­tuée en bor­dure de la ligne de dé­mar­ca­tion, est oc­cu­pée par les Al­le­mands

et il doit donc com­po­ser avec l’en­ne­mi : “On jouait au foot contre les sol­dats qui nous sur­veillaient, mais l’avan­tage, quand on avait réus­si à trom­per leur vi­gi­lance, c’est qu’on pou­vait trans­mettre des choses de vil­lage en vil­lage, les mi­traillettes Sten pa­ra­chu­tées par les hommes de Chur­chill, le plas­tic pour faire sau­ter les voies fer­rées. On ai­dait aus­si des ré­sis­tants et des Juifs à tra­ver­ser le Cher pour al­ler se ré­fu­gier de l’autre cô­té. Pen­dant la guerre, j’ai per­du trois de mes meilleurs amis, fu­sillés par les boches.”

Puis vient la Li­bé­ra­tion, il faut re­cons­truire le

pays – une au­baine pour les ar­chi­tectes – mais il est un peu trop jeune pour ce­la. Il doit rat­tra­per son re­tard sco­laire, pas­ser son baccalauréat puis le concours des Beaux- Arts, car tout le monde est convain­cu du fait qu’il a un don in­né pour le des­sin. Cinq ans plus tard, c’est en jeune bour­sier du mi­nis­tère des Af­faires étran­gères qu’il part en Fin­lande afin d’ef­fec­tuer un stage chez Al­var Aal­to, pion­nier du fonc­tion­na­lisme et de l’ar­chi­tec­ture or­ga­nique scan­di­nave. “Je ne voyais pas d’in­no­va­tion ma­jeure dans son tra­vail, mais je trou­vais sa pen­sée fruc­tueuse dans le do­maine du ma­té­riau, à sa­voir la brique, le bois et le verre”, concède l’in­tran­si­geant Tailli­bert. Il ne re­con­naît pas non plus d’in­ven­tion for­melle chez Frank Lloyd Wright, mais “beau­coup d’anec­dotes dé­co­ra­tives qui changent l’es­prit d’un bâ­ti­ment” et sur­tout “un cer­veau équi­li­bré” qui a su faire bon usage du bé­ton : “Grâce à ses angles droits par­faits, l’hô­tel Im­pé­rial de Tokyo a ré­sis­té aux trem­ble­ments de terre.” Il par­court la Suède, puis l’Al­le­magne où il croise Wal­ter Gro­pius, avant de ral­lier l’Es­pagne et le Mexique où il se pas­sionne pour Fé­lix Can­de­la qui conjugue pa­ra­boles et coques minces en bé­ton, comme il le fe­ra plus tard lui- même. S’il re­con­naît une dette en­vers Le Cor­bu­sier pour avoir su re­grou­per des uni­tés d’ha­bi­ta­tion, des équi­pe­ments sco­laires et de loi­sirs,

et ce­la en ur­ba­niste, en ar­chi­tecte et en hu­ma­niste, il n’a pas beau­coup d’es­time pour ses com­pa­triotes, ni pour Au­guste Per­ret, pour­tant pion­nier du bé­ton ar­mé dont il va faire grand usage : “Le Havre, vous trou­vez ça in­té­res­sant ? La re­cons­truc­tion au­rait pu être l’oc­ca­sion d’in­no­ver ; mais on a pré­fé­ré col­ler des boîtes les unes à cô­té des autres.”

Quand il ne ful­mine pas contre le manque de culture ou d’in­ven­ti­vi­té de ses contem­po­rains, le jeune homme fait la tour­née des grands ducs avec son ami Lu­cien Bar­rière, ne­veu de Fran­çois An­dré, le pro­prié­taire des Ca­si­nos de France. “On pre­nait la Mer­cedes de Lu­cien et on al­lait cou­rir les filles dans les boîtes de Saint- Ger­main- des- Prés, dont celle de Ré­gine. Elle était tom­bée amou­reuse de lui et vou­lait l’épou­ser, mais il avait je­té son dé­vo­lu sur une Hongroise. Puis, le week- end ve­nu, on al­lait à La Baule

et au Tou­quet”, se sou­vient- il. La lé­gis­la­tion le contrai­gnant à consa­crer dix pour cent des bé­né­fices de ses ca­si­nos à la construc­tion de bâ­ti­ments pour la col­lec­ti­vi­té, Fran­çois An­dré de­mande au jeune ar­chi­tecte de conce­voir un centre de na­ta­tion pour Deau­ville, com­pre­nant un bas­sin olym­pique, un bas­sin- école, un es­pace de bal­néo­thé­ra­pie avec eau de mer chauf­fée, sau­nas, ham­mams, ca­bines et salles de mas­sage.

Mi­chel d’Or­na­no, feu le maire de la ville, n’est pas em­bal­lé par la ma­quette que lui pré­sente Tailli­bert, ni par les minces voiles de bé­ton ar­mé de­vant cou­vrir

le bas­sin comme une suc­ces­sion de vagues. “Il m’a dit : ‘ Re­gar­dez la gare, ça c’est de l’ar­chi­tec­ture nor­mande, il faut que vous fas­siez pa­reil.’ Je lui ai ré­pon­du : ‘ Peut- être que la gare est de style nor­mand, mais

les trains, eux, ne le sont pas.’” Cette in­so­lence se paie par un re­tard dans la si­gna­ture du per­mis de construire et vaut à Tailli­bert la mé­fiance de la presse lo­cale. Il lance le chan­tier et, le jour de l’inau­gu­ra­tion, le 10 juillet 1966, la pis­cine de Deau­ville fait la une des jour­naux, ce qui in­cite le mi­nis­tère de la Jeu­nesse et des Sports à lui pas­ser com­mande. Avec la pis­cine Ro­ger- Le- Gall, inau­gu­rée deux ans plus tard, bou­le­vard Car­not, à Pa­ris, l’ar­chi­tecte fait à nou­veau sen­sa­tion. L’in­no­va­tion tech­no­lo­gique, cette fois, c’est une cou­ver­ture en toile ré­trac­table de po­ly­es­ter en­duite de PVC de 1 500 m2, qui peut se dé­ployer au- des­sus du bas­sin olym­pique en quelques mi­nutes, ce qui per­met d’uti­li­ser cet équi­pe­ment été comme hi­ver. La ré­pu­ta­tion d’in­gé­nio­si­té tech­nique et de prag­ma­tisme de Ro­ger Tailli­bert par­vient aux oreilles du gé­né­ral de Gaulle qui s’in­quiète de l’im­mi­nence des Jeux olym­piques de Mexi­co. Après la dé­bâcle de Rome, en 1960, et la bé­ré­zi­na à Tokyo, en 1964, il ne veut pas voir les ath­lètes fran­çais ren­trer bre­douilles une troi­sième fois ! Le dé­fi pour Tailli­bert est de taille, au propre comme au fi­gu­ré. Il faut construire, en quelques mois, un centre d’en­traî­ne­ment en al­ti­tude, à Font- Ro­meu, dans les Py­ré­nées- Orien­tales, avec des lo­ge­ments in­di­vi­duels, des ter­rains de handball, de vol­ley- ball, de bas­ket­ball, des courts de ten­nis, une pis­cine olym­pique, un bas­sin de plon­geon, une pa­ti­noire, un centre équestre… afin que 250 ath­lètes fran­çais puissent s’en­traî­ner dans des condi­tions cli­ma­tiques si­mi­laires à celles de la ca­pi­tale mexi­caine qui culmine à plus de 2 000 mètres au- des­sus du ni­veau de la mer. Ce chan­tier co­los­sal qui, entre les seuls tra­vaux de ter­ras­se­ment et d’ap­pro­vi­sion­ne­ment en eau, au­rait pu tour­ner

“On jouait au foot contre les sol­dats qui nous sur­veillaient, et quand on avait réus­si à trom­per leur vi­gi­lance, on ai­dait des ré­sis­tants et des juifs à tra­ver­ser le Cher pour al­ler se ré­fu­gier de l’autre cô­té. Pen­dant la guerre, j’ai per­du trois de mes meilleurs amis, fu­sillés par les boches.”

“Le mi­nistre m’avait dit : ‘On ne pour­ra te fi­nan­cer qu’une seule tri­bune du Parc des Princes. Pour le reste, tu te dé­brouilles.’ Per­sonne ne vou­lait payer et il a fal­lu un long plai­doyer du re­pré­sen­tant com­mu­niste en fa­veur du sport pour que la ville mette la main à la poche.”

au cau­che­mar, Tailli­bert le mène de main de maître : il fait cou­ler les élé­ments des construc­tions à Tou­louse, afin de ne pas su­bir les aléas des condi­tions cli­ma­tiques. Une fois ache­mi­nés, les blocs pré­fa­bri­qués n’ont plus qu’à être as­sem­blés et le tour est joué. Les dé­trac­teurs de Tailli­bert, qui af­fir­maient qu’il ne sa­vait faire que des pis­cines et ne connais­sait rien au sport, en sont pour leurs frais : grâce au centre d’en­traî­ne­ment de Font- Ro­meu, les ath­lètes fran­çais rentrent de Mexi­co avec sept mé­dailles d’or, trois mé­dailles d’argent et cinq mé­dailles de bronze.

Alors qu’il donne une série de confé­rences en

Al­le­magne, l’ar­chi­tecte re­çoit un nou­veau coup de fil du mi­nistre de la Jeu­nesse et des Sports : le gé­né­ral de Gaulle veut dé­mo­lir le vieux Parc des Princes et en construire un nou­veau car le bou­le­vard pé­ri­phé­rique doit pas­ser des­sous. Ce pro­blème, Ro­ger Tailli­bert le tourne à son avan­tage en fai­sant re­po­ser les 77 000 m3 de bé­ton – soit 192 500 tonnes – sur les poutres gi­gan­tesques en­tou­rant le tun­nel. Ce qui est moins évident, c’est d’of­frir 50 000 places avec une vi­si­bi­li­té to­tale, comme le ré­clame le Pré­sident, car ce­la im­plique que le toit doit te­nir sans le moindre po­teau et que les éclai­rages doivent être in­té­grés dans la construc­tion. Du ja­mais-vu, comme le dé­couvre Ro­ger Tailli­bert qui, si­tôt mis­sion­né, saute dans un avion, vi­site les stades de Bar­ce­lone, de Stutt­gart et de Bruxelles, puis rentre à Pa­ris per­plexe : “Au­cun de ces bâ­ti­ments n’avait une struc­ture in­tel­li­gente.” On ne sau­rait lui don­ner tort, les meilleurs stades d’alors ne sont que des monstres de fer ha­billés de pierre, à mille lieues de l’or­ga­ni­ci­té su­blime de sa “cor­beille de fleurs”, sur­nom du Parc des Princes, qu’il n’a pas choi­si mais dont il s’ac­com­mode bien vo­lon­tiers. Plus en­core que son élé­gance, c’est l’éner­gie se dé­ga­geant du bâ­ti­ment qui im­pres­sionne. Elle ré­sulte de la pré­con­trainte, cette tech­nique in­ven­tée par Eu­gène Freys­si­net, qui consiste à faire pas­ser des câbles en acier de très grande force à l’in­té­rieur du bé­ton. Dans le cas du Parc des Princes dont les por­tiques en porte- à-faux s’avancent à cin­quante mètres au- des­sus du vide, la pré­con­trainte est croi­sée : les câbles, in­sé­rés dans les blocs, tirent dans les deux sens, per­met­tant au bé­ton de tra­vailler au double ou au triple de sa ca­pa­ci­té, et d’évi­ter que les consoles ne soient trop mas­sives.

Si l’ar­chi­tec­ture est un art hé­roïque, qui oblige à se me­su­rer à des forces co­los­sales, c’est éga­le­ment un sa­cer­doce, comme le savent tous ceux qui ont ré­pon­du

à des com­mandes pu­bliques. “Le mi­nistre m’avait dit : ‘On ne pour­ra te fi­nan­cer qu’une seule tri­bune du Parc des Princes. Pour le reste, tu te dé­brouilles’,

ra­conte Tailli­bert. En clair, soit je li­vrais une sorte de ruine in­ache­vée, ce qui n’était pas en­vi­sa­geable, soit j’al­lais sup­plier le conseil mu­ni­ci­pal, puis­qu’à l’époque il n’y avait pas en­core de maire de Pa­ris. On a donc convo­qué une as­sem­blée du conseil de Pa­ris. Per­sonne ne vou­lait payer, et il a fal­lu un long plai­doyer du re­pré­sen­tant com­mu­niste en fa­veur du sport pour que la ville mette la main à la poche.” Inau­gu­ré en 1972, le Parc des Princes ne fait pas l’una­ni­mi­té. Cer­tains cri­tiquent l’acous­tique ; d’autres, l’ab­sence de par­king. Qu’im­porte, Ro­ger Tailli­bert est loin d’être au bout de ses épreuves de bâ­tis­seur. Un an plus tôt, le mi­nistre des Sports a ap­pe­lé son agence pour lui dire que Jean Dra­peau sou­hai­tait vi­si­ter son Parc des Princes. Il ac­court, un peu in­ti­mi­dé : la ma­nière dont le maire de Mon­tréal a pé­ren­ni­sé l’Ex­po de 1967 pour en faire Terre des Hommes, avec son mo­no­rail, sa bio­sphère et ses pa­villons cultu­rels

et édu­ca­tifs, l’a au­tant ému qu’im­pres­sion­né. Ce qu’il ne sait pas, c’est qu’il va lui confier le chan­tier de sa vie : le parc olym­pique qui ac­cueille­ra les Jeux de 1976 et per­met­tra à cette mé­ga­pole, à l’image en­core pro­vin­ciale, de rayon­ner en­fin. Le pre­mier élé­ment du com­plexe, à sa­voir le vé­lo­drome, doit être li­vré en 1974, afin d’ac­cueillir les cham­pion­nats du monde de cy­clisme. Tailli­bert confie avoir sen­ti dès son ar­ri­vée qu’il n’était pas le bien­ve­nu à Mon­tréal : “On m’a fait su­bir un exa­men de cal­cul, et re­co­pier du Mau­pas­sant

comme si je re­pas­sais le bac.” Rien n’obli­geait le maire à lan­cer un ap­pel d’offres ou un concours, mais qu’il ait fait ve­nir un spé­cia­liste du bé­ton au pays de l’acier res­tait en tra­vers de la gorge de cer­tains. De grèves en sa­bo­tages, le chan­tier prend un re­tard consi­dé­rable et un en­semble pro­vi­soire de pistes et de gra­dins est construit sur le cam­pus de l’uni­ver­si­té de Mon­tréal. Les mé­dias lancent alors une cam­pagne de dé­ni­gre­ment : si Tailli­bert n’a pas été ca­pable de li­vrer le vé­lo­drome dans les dé­lais, com­ment pour­rait- il ache­ver à temps ce stade am­bi­tieux dont le mât de 160 mètres, à l’heure où nous écri­vons ces lignes, de­meure tou­jours la plus haute tour pen­chée du monde ? Le Pre­mier mi­nistre du Qué­bec, Ro­bert Bou­ras­sa, s’em­pare alors de l’af­faire. Le Par­ti li­bé­ral dont il est is­su voit d’un très mau­vais oeil la mon­tée en puis­sance du maire Jean Dra­peau. Après la construc­tion du mé­tro de Mon­tréal, de la Place des Arts, et de l’Ex­po 67, la te­nue des Jeux olym­piques de 1976 en fe­rait l’homme po­li­tique le plus po­pu­laire du Qué­bec. En nom­mant un man­da­taire- co­or­di­na­teur, Bou­ras­sa ouvre la voie à toutes les dé­rives : at­tri­bu­tions de mar­chés com­plai­santes, ex­plo­sion des coûts, no­mi­na­tion de ca­bi­nets de conseil sug­gé­rant des so­lu­tions al­ter­na­tives dé­li­rantes, comme de dé­mé­na­ger le vieux stade aux Alouettes de 25 000 places sur le site pré­vu pour le stade olym­pique et le trans­for­mer d’un coup de ba­guette ma­gique en arène de 70 000 places. Ro­ger Tailli­bert re­prend le contrôle, pro­pose la pré­fa­bri­ca­tion des pièces par des usines ca­na­diennes comme Schok­be­ton. Mais à peine a-t- il lan­cé le pro­ces­sus que le chef de la po­lice an­nonce qu’une bombe a été pla­cée dans l’usine et que la chaîne de fa­bri­ca­tion va ex­plo­ser ! Puis il dé­couvre que les gaines d’acier par les­quelles doivent pas­ser les câbles de pré­con­trainte ont été bou­chées par des bou­lons et de la colle. De leur cô­té, syn­di­cats et ma­fias s’en donnent à coeur joie : une cen­taine de grues sont in­uti­le­ment louées pour le stade alors que dix ont suf­fi à la construc­tion du Parc des Princes ; les ca­mions-tou­pies passent et re­passent trois fois dans la jour­née sans li­vrer le bé­ton, ou alors dans des chan­tiers pri­vés où cer­tains se construisent des vil­las hol­ly­woo­diennes aux frais de la mu­ni­ci­pa­li­té ; les équipes de jour dé­truisent le tra­vail des équipes de nuit et in­ver­se­ment, tan­dis que les em­plois fic­tifs achèvent de faire ex­plo­ser le bud­get. Une fois de plus, le prag­ma­tisme de Tailli­bert paie. Igno­rant les me­naces de mort pe­sant sur lui et sa fa­mille, il fi­nit par ob­te­nir la sur­veillance des usines par la po­lice et en moins de sept mois, érige le stade juste à temps pour les Jeux qui s’ouvrent le 17 juillet 1976.

Qua­rante ans plus tard, et bien qu’il ait construit

des di­zaines de pro­jets ex­tra­or­di­naires comme le club des of­fi­ciers d’Abu Dha­bi et l’As­pire Zone à Do­ha qui com­porte le plus grand dôme du monde, Ro­ger Tailli­bert conseille tou­jours la Ré­gie olym­pique de Mon­tréal dans l’es­poir qu’elle achève son stade. Si le mât a été ter­mi­né en 1987, le vé­lo­drome a été dé­man­te­lé après les Jeux et trans­for­mé en bio­dôme ! Quant au toit amo­vible du stade, en Tol­var, pré­vu ori­gi­nel­le­ment et qui peut se dé­plier ou se re­plier comme une toile de pa­ra­chute en vingt mi­nutes, il n’a ja­mais été réa­li­sé se­lon ses in­di­ca­tions, chaque so­cié­té en­ga­gée dé­voyant le pro­jet ini­tial pour un ré­sul­tat tou­jours plus ca­tas­tro­phique. Il reste que ce vais­seau arach­néen, même in­ache­vé et mal éclai­ré – en com­pa­rai­son avec l’ha­billage lu­mi­neux de la tour Eif­fel – est de­ve­nu le sym­bole de la ville de Mon­tréal. L’aven­ture lui au­ra per­mis d’ache­ter une pe­tite mai­son à SaintSau­veur- des- Monts : une sta­tion des Lau­ren­tides où il aime sé­jour­ner plu­sieurs mois par an, entre le prin­temps et l’au­tomne, et peindre de grandes toiles abs­traites. “Les gens ont tou­jours eu peur. Mau­pas­sant était contre la tour Eif­fel, mais, une fois cons­truite, il pas­sait tout son temps au res­tau­rant du pre­mier étage. À Mon­tréal, les jour­na­listes écri­vaient que le mât de mon stade al­lait s’ef­fon­drer, que les pieds s’écar­taient alors que les câbles étaient ac­cro­chés au ro­cher, à 60 mètres de pro­fon­deur. Et re­gar­dez à Tokyo, Za­ha Ha­did avait pro­po­sé un stade ré­vo­lu­tion­naire et, là en­core, ils ont eu peur et re­non­cé à son pro­jet. Eif­fel, lui, n’avait pas peur. Quant à Pa­ris, après le ra­tage du Stade de France, entre ma­nège de che­vaux de bois et trame d’im­meuble de lo­ge­ments, je n’ose ima­gi­ner ce qu’on fe­ra pour les Jeux olym­piques de 2024”, re­prend Tailli­bert, ton las et re­gard loin­tain de Gué­pard vis­con­tien. C’est un nos­tal­gique mais de l’ave­nir, quand il était pro­messe d’élé­va­tion. Hé­ri­tier du go­thique, il a ex­pri­mé son siècle de fa­çon in­édite, aban­don­nant le mo­dèle du bâ­ti­ment pour imi­ter le fu­se­lage des as­tro­nefs. En poète du mou­ve­ment, comme le sont par­fois les ath­lètes, et en con­nexion spi­ri­tuelle avec les pla­nètes, comme Mo­zart dont il joue la mu­sique au pia­no. Au phi­lo­sophe Mar­tin Hei­deg­ger, au­teur de

Bâ­tir, ha­bi­ter, pen­ser, cet homme qui sié­gea à la fois à l’Aca­dé­mie des beaux- arts et à l’Aca­dé­mie des sports, au­rait pu ajou­ter : “Ex­pri­mer, émou­voir, c’es­tà- dire em­me­ner ailleurs.”

Le stade olym­pique de Mon­tréal et son mât qui de­meure la plus haute tour pen­chée du monde, culmi­nant à 160 mètres.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.