Les étoiles de l’Opé­ra de Pa­ris. Par Del­phine Roche, por­traits James Bort, réa­li­sa­tion Re­bec­ca Bley­nie

Numéro - - Sommaire - Por­traits James Bort

Ils donnent corps aux vi­sions des cho­ré­graphes et in­carnent aux yeux du pu­blic la grâce, la puis­sance et l’émo­tion de la danse. Ar­tistes ac­com­plis, les dan­seurs du bal­let de l’Opé­ra de Pa­ris fas­cinent, de gé­né­ra­tion en gé­né­ra­tion. Pour leur rendre hom­mage,

Nu­mé­ro a pho­to­gra­phié six étoiles dans l’exer­cice de leur art : Aman­dine Al­bis­son, Hu­go Mar­chand, Alice Re­na­vand, Ger­main Lou­vet, Do­ro­thée Gilbert et Ma­thieu Ga­nio prennent leur en­vol de­vant l’ob­jec­tif de James Bort.

Par Del­phine Roche, réa­li­sa­tion Re­bec­ca Bley­nie

“Quoi qu’il ar­rive, nous sommes liés à

ja­mais à l’Opé­ra de Pa­ris.” Ces mots, pro­non­cés par Alice Re­na­vand, évoquent pu­di­que­ment une grande his­toire d’amour. De­puis 1875, le pa­lais Gar­nier, re­joint en 1989 par l’Opé­ra Bas­tille, ré­sonne de tous les drames et toutes les tra­gé­dies qui ont pris place sur sa scène. Mais à tra­vers ces his­toires, édif iantes et su­blimes, d’autres, tout aus­si poi­gnantes, se tissent : celles d’hommes et de femmes jus­te­ment nom­més “étoiles”, qui ont connu là leurs plus grandes joies et leurs plus grandes peines, et qui se sont of fer ts à l’ar t si exi­geant de la danse, pour don­ner au pu­blic des mo­ments de beau­té ab­so­lue. Ce pu­blic, f idèle et re­nou­ve­lé au f il des gé­né­ra­tions, connaît leurs noms qu’il se ré­cite comme une li­ta­nie, ou une prière. Hier, Yvet te Chau­vi­ré, Claude Bes­sy, Ru­dolf Nou­reïev, Syl­vie Guillem, Ni­co­las Le Riche, Pa­trick Du­pond, Ben­ja­min Pech, Ma­rie- Claude Pie­tra­gal­la, Au­ré­lie Du­pont… Au­jourd’hui, par­mi dix- neuf dan­seurs d’ex­cep­tion : Alice Re­na­vand, Do­ro­thée Gil­ber t, Aman­dine Al­bis­son, Ma­thieu Ga­nio, Ger­main Lou­vet, Hu­go Mar­chand, ont été pho­to­gra­phiés pour ce Nu­mé­ro, ain­si que l’im­mense Ma­rie- Agnès Gillot, qui fai­sait ses adieux à l’Opé­ra de Pa­ris ce 31 mars.

À tra­vers les drames joués sur la scène, ce sont des rêves qui prennent corps : “J’ai eu la chance d’in­ter­pré­ter le rôle prin­ci­pal dans

Ro­méo et Ju­liette et dans L’His­toire de Ma­non. J’ai donc vrai­ment at­teint mes rêves d’en­fant, ce qui est quelque chose d’ex­cep­tion­nel”, confie Ma­thieu Ga­nio. À tout juste 24 ans, Hu­go Mar­chand lui ré­pond : “J’aime cette phrase de Hen­ry James : ‘ Il est temps de vivre la vie que tu t’es ima­gi­née.’ Elle est por­teuse d’es­poir, et nous rend ac­teur de notre exis­tence. Et c’est ce qui s’est pro­duit pour moi : mon rêve est de­ve­nu ma réa­li­té.”

Les ren­contres avec des rôles my­thiques, avec des per­son­nages plus grands que na­ture, lancent un dé­fi aux in­ter­prètes qui se dé­couvrent à leur con­tact, dans leur ta­lent ar tis­tique, leur pro­fon­deur, leur uni­ci­té. Bou­le­ver­sant le pu­blic de­puis des gé­né­ra­tions, les grands bal­lets clas­siques ins­crits au ré­per toire re­pré­sentent des dé­fis tech­niques mais aus­si émo­tion­nels, pour ceux qui ont la chance de les dan­ser. “Ce qui me plaî t, c’est de ra­con­ter des his­toires, d’in­ter­pré­ter des per­son­nages, ex­plique

Do­ro­thée Gilbert. Et ce­la avec l’exi­gence et le style propres à l’Opé­ra de Pa­ris : l’élégance, la pu­re­té des lignes, qui sont mises en avant par le ré­per toire de Nou­reïev… Les bal­lets du

XIXe siècle, tels que La Syl­phide, va­lo­risent ce tra­vail très fran­çais.” Par fois, la ren­contre re­lève même du choc, comme une

re­con­fi­gu­ra­tion du corps et du sys­tème ner­veux. Le très at ten­du Bo­lé­ro de Mau­rice Bé­jar t, pro­gram­mé en mars, a pro­fon­dé­ment se­coué ses in­ter­prètes, par­mi les­quels Aman­dine Al­bis­son : “Nous étions peu d’élus dans le rôle du so­liste, qui se re­trouve seul sur une table. J’ai en­core du mal à ex­pri­mer ce que j’ai res­sen­ti. On entre presque en transe, épui­sé, mais pous­sé par cet te mu­sique qui n’en fi­nit pas.”

Lieu de tra­di­tion et de trans­mis­sion, l’Opé­ra de Pa­ris a écrit sa propre his­toire à tra­vers l’ap­por t de di­rec­teurs aus­si lé­gen­daires que Ru­dolf Nou­reïev, de cho­ré­graphes aus­si mar­quants que George Ba­lan­chine, qui ont for­gé une vi­sion, une si­gna­ture, un style : “Les pro­fes­seurs de nos pro­fes­seurs ont tra­vaillé avec ces grands noms qui, par une foule de pe­tits dé­tails dis­til­lés au quo­ti­dien, nous amènent à dan­ser au­jourd’hui en­core de la fa­çon dont nous le fai­sons”, re­marque

Ger­main Lou­vet.

De­puis les an­nées 70, l’Opé­ra de Pa­ris

fait aus­si la par t belle aux cho­ré­graphes contem­po­rains, qui sont ve­nus col­la­bo­rer avec son bal­let si ta­len­tueux. Ca­ro­lyn Carl­son, Merce Cun­nin­gham, William For­sythe, Pi­na Bausch, Anne Te­re­sa De Keers­mae­ker, Ma­guy Ma­rin, Si­di Lar­bi Cher­kaoui, Wayne McG­re­gor, Sa­sha Waltz, Crys­tal Pite, Mats Ek, Jirí Ky­lián, Ohad Na­ha­rin… pour ne pas tous les ci­ter, ont élu, par­mi les dan­seurs, leurs muses. Ar tis­tiques, hu­maines, des af fi­ni­tés se sont tis­sées, de celles qui changent à ja­mais une vie. Le tra­vail quo­ti­dien avec ces cho­ré­graphes agit alors tel un ré­vé­la­teur, “telle une mise à nu”, dixit Ger­main Lou­vet. “Il faut être le plus fi­dèle à soi- même, ren­ché­rit Alice Re­na­vand, qui fut choi­sie par Pi­na Bausch pour in­ter­pré­ter l’une de ses pièces my­thiques, Le Sacre du prin­temps. C’est très beau pour le pu­blic de voir des dan­seurs don­ner quelque chose d’in­time. Le contem­po­rain, c’est ce­la, plus que les prouesses tech­niques.”

Cet en­ga­ge­ment vi­vant, vi­brant, la jeune gé­né­ra­tion des étoiles in­car­née par Hu­go Mar­chand et Ger­main Lou­vet, le pour­suit au- de­là des por tes du pa­lais Gar­nier, avec une conscience en éveil. “Nous vou­lons uti­li­ser la danse pour émer­veiller les gens, mais aus­si pour ou­vrir sur d’autres su­jets. C’est ce que j’es­saie de faire avec une as­so­cia­tion qui s’ap­pelle What dance can pro­ject ”, pour­suit le

pre­mier. “Notre sa­voir- faire, per­pé­tué de gé­né­ra­tion en gé­né­ra­tion, doit exis­ter dans le monde d’au­jourd’hui, ré­plique le se­cond. L’Opé­ra de Pa­ris est une ins­ti­tu­tion na­tio­nale, donc il a, à mes yeux, la res­pon­sa­bi­li­té de vé­hi­cu­ler des va­leurs et des prin­cipes qui touchent tout le monde.”

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