L’homme tran­quille.

Numéro - - Sommaire - par Del­phine Roche, por­traits Jean- Bap­tiste Mon­di­no, réa­li­sa­tion Jean Mi­chel Clerc

Au­to­di­dacte en ma­tière de mode, l’Amé­ri­cain Vir­gil Abloh a connu une as­cen­sion ful­gu­rante, qui l’a me­né à la tête de la ligne mas­cu­line de Louis Vuit­ton. DJ émé­rite, di­plô­mé d’ar­chi­tec­ture et vo­lon­tiers in­tel­lec­tuel, le créa­teur, de­ve­nu un vé­ri­table apôtre des mil­len­nials avec le suc­cès de sa marque, OffW­hite, est au­jourd’hui une voix po­si­tive et sin­gu­lière, par­fai­te­ment en phase avec le Zeit­geist. Le 21 juin der­nier, son pre­mier dé­fi­lé pour Louis Vuit­ton, ma­gis­tral, inau­gu­rait une nou­velle ère fon­dée sur l’in­clu­si­vi­té et la di­ver­si­té, et po­sait les bases d’une conti­nui­té entre les codes du street­wear et ceux du luxe. Pour Nu­mé­ro Homme, le di­rec­teur ar­tis­tique met en lu­mière les pièces phares de sa col­lec­tion prin­temps-été 2019, sous l’ob­jec­tif de JeanBap­tiste Mon­di­no. Par Del­phine Roche, por­traits Jean- Bap­tiste Mon­di­no, réa­li­sa­tion Jean Mi­chel Clerc

Au­to­di­dacte en ma­tière de mode, l’Amé­ri­cain Vir­gil Abloh a connu une as­cen­sion ful­gu­rante, qui l’a me­né à la tête de la ligne mas­cu­line de Louis Vuit­ton. DJ émé­rite, di­plô­mé d’ar­chi­tec­ture et vo­lon­tiers in­tel­lec­tuel, le créa­teur, de­ve­nu un vé­ri­table apôtre des mil­len­nials avec le suc­cès de sa marque, Off-White, est au­jourd’hui une voix po­si­tive et sin­gu­lière, par­fai­te­ment en phase avec le Zeit­geist. Le 21 juin der­nier, son pre­mier dé­fi­lé pour Louis Vuit­ton, ma­gis­tral, inau­gu­rait une nou­velle ère fon­dée sur l’in­clu­si­vi­té et la di­ver­si­té, et po­sait les bases d’une conti­nui­té entre les codes du street­wear et ceux du luxe. Pour Nu­mé­ro Homme, le di­rec­teur ar­tis­tique met en lu­mière les pièces phares de sa col­lec­tion prin­temps- été 2019, sous l’ob­jec­tif de Jean- Bap­tiste Mon­di­no.

Le 26 mars der­nier, Vir­gil Abloh était nom­mé di­rec­teur ar­tis­tique homme

de Louis Vuit­ton. Pour­tant an­non­cée par des ru­meurs per­sis­tantes, la nou­velle fai­sait l’ef­fet d’un pa­vé lan­cé dans la mare d’une in­dus­trie, celle de la mode, prompte au per­si­flage et un brin conser­va­trice. La rai­son du choc ? Le CV et le pro­fil du jeune di­rec­teur ar­tis­tique amé­ri­cain, peu conformes aux us et cou­tumes du mi­lieu. Na­tif de l’Il­li­nois, Vir­gil Abloh est en ef­fet un membre émi­nent de la street culture des an­nées 90, dont l’ex­crois­sance dans la mode, le street­wear, a com­men­cé seule­ment ré­cem­ment à ga­gner les po­diums des dé­fi­lés, sous l’im­pul­sion d’une nou­velle gé­né­ra­tion de créa­teurs. Ses codes, ses fon­de­ments, son ethos, tout échappe a prio­ri à la plu­part des pro­fes­sion­nels de la mode is­sus de mi­lieux pri­vi­lé­giés, ou ac­cré­di­tant les va­leurs as­pi­ra­tion­nelles d’une culture éli­tiste eu­ro­cen­trique ou WASP. Dès lors, bien qu’il se dé­fende de vou­loir “édu­quer” ou “prê­cher” – “Je n’aime pas faire la le­çon aux

autres car je n’aime pas qu’on me la fasse” – Vir­gil Abloh est au­jourd’hui, dans ses fonc­tions chez Louis Vuit­ton, un trait d’union entre le monde du luxe et un un­der­ground plein de vi­ta­li­té. “Les gens pensent sou­vent au street­wear uni­que­ment en termes de style

et de de­si­gn”, ex­plique-t- il lorsque nous le re­trou­vons à Pa­ris, au siège de la mai­son Louis Vuit­ton. “Ils ne

savent pas que la street culture est une com­mu­nau­té. Le style de cette com­mu­nau­té vient de la pra­tique du ska­te­board, du fait de pas­ser du temps as­sis dans la rue avec ses amis. On va voir le groupe d’un ami en concert. Quand on voyage, on sé­journe chez des amis d’amis. C’est de là que je viens : des com­mu­nau­tés du street­wear et du hip- hop des an­nées 90. Notre es­thé­tique est née de ce style de vie.”

Dans la construc­tion de cet un­der­ground, la mu­sique, et par­ti­cu­liè­re­ment le hip- hop,

ont en ef­fet joué un rôle pri­mor­dial. Et si au­jourd’hui les ventes de disques des rap­peurs – plus de qua­rante ans après les dé­buts du mou­ve­ment – ont, à l’échelle mon­diale, dé­pas­sé celles du rock, ce son is­su des mi­no­ri­tés amé­ri­caines pau­pé­ri­sées et os­tra­ci­sées fait en­core l’ob­jet d’une cer­taine igno­rance ( vo­lon­taire), comme le re­mar­quait en 2017 le gé­nial Do­nald Glo­ver, créa­teur et ac­teur de la sé­rie At­lan­ta, dans les cou­lisses de la cé­ré­mo­nie des Gol­den Globes, à pro­pos du groupe Mi­gos, fleu­ron mon­dial du rap : “Je pense qu’ils sont les Beatles de notre gé­né­ra­tion et qu’on ne les res­pecte pas as­sez, en de­hors d’At­lan­ta. Il y a au­jourd’hui une nou­velle gé­né­ra­tion, la gé­né­ra­tion YouTube, dont je fais par tie. Et ces per­sonnes gran­dissent avec des ré­fé­rences qui sont igno­rées du reste de la so­cié­té.” Le suc­cès de Vir­gil Abloh, qui l’a ame­né à prendre la tête de Louis Vuit­ton, vient en par­tie de sa lé­gi­ti­mi­té dans le mi­lieu mu­si­cal et plus spé­ci­fi­que­ment du hip- hop. Sa nais­sance, en 1980, à Rock­ford, lais­sait dé­jà pré­sa­ger ce des­tin. À une cen­taine de ki­lo­mètres de là, Chi­ca­go ré­sonne des sons de la house mu­sic, qui y don­ne­ra no­tam­ment le foot­work, une ryth­mique ul­tra ra­pide, et du rap. Dans ce contexte, la mu­sique bai­gne­ra l’en­fance et l’ado­les­cence du jeune Abloh, à la fois par contact di­rect et par as­si­mi­la­tion, au­près de ses amis. “À Chi­ca­go, c’était une par tie très im­por tante de la culture lo­cale. Grâce à MTV, à la ra­dio, et aus­si par le biais de mes amis, je me suis im­pré­gné de mu­sique. Celle qu’écou­tait ma com­mu­nau­té est de­ve­nue ma fa­vo­rite.” Dès l’âge de 17 ans, le jeune Abloh com­mence à mixer dans les soi­rées. “C’est ain­si que j’ai dé­bu­té : j’écu­mais les ma­ga­sins de disques, j’ache­tais des vi­nyles, je mixais lors des soi­rées de mes potes, aux soi­rées de mon ly­cée, puis j’ai conti­nué quand j’étais à l’uni­ver­si­té, et jus­qu’à au­jourd’hui. Le DJ a un rôle im­por tant dans le hip- hop [ le sam­pling et le scratch ayant par­ti­ci­pé à la construc­tion de son iden­ti­té so­nique]. Et je sa­vais faire ça, c’était ma par ti­ci­pa­tion à cette

culture, dans les an­nées 90.” Vien­dra aus­si la ren­contre avec Ka­nye West, rap­peur, pro­duc­teur, de­ve­nu la su­per­star que l’on sait et l’un des prin­ci­paux in­fluen­ceurs de notre époque. En 2002, Vir­gil Abloh de­vient di­rec­teur de la créa­tion pour son ami. Il l’ac­com­pagne par­tout, dans toutes ses aven­tures, jusque dans celle de la mode, lorsque Ka­nye West dé­cide de lan­cer sa propre col­lec­tion. En­semble, les deux hommes ef­fec­tuent même en 2009 un stage au sein de la mai­son Fen­di, à Rome.

La même an­née, Abloh ne tarde pas à fon­der, avec son com­plice Don C,

la RSVP Gal­le­ry, à Chi­ca­go, un concept store qui ré­fé­rence en­core au­jourd’hui des la­bels de mode poin­tus tels que Sa­cai, Hai­der Acker­mann et Raf Si­mons, et des marques de sports­wear comme Adi­das, Nike et Jor­dan, en pas­sant par les hits contem­po­rains du néo- street­wear haut de gamme OAMC, Palm An­gels et A Ba­thing Ape. Hy­bride de bou­tique et ga­le­rie, à la fa­çon de Co­lette, l’es­pace a abri­té des oeuvres si­gnées de Jeff Koons ou de Kaws. Vir­gil Abloh a vo­lon­tiers dé­cla­ré dans des in­ter­views à quel point la col­la­bo­ra­tion de Louis Vuit­ton avec l’ar­tiste Ta­ka­shi Mu­ra­ka­mi avait été pour lui une vé­ri­table ré­vé­la­tion, ou­vrant à ses yeux une nou­velle ère, celle du croi­se­ment des dis­ci­plines, no­tam­ment de la mode et de l’art. La RSVP Gal­le­ry ap­por­te­ra sa propre touche à cette idée : en 2011, le peintre George Condo, qui vient de si­gner la po­chette de l’al­bum de Ka­nye West in­ti­tu­lé My Beau­ti­ful Dark Twis­ted Fan­ta­sy, pro­pose pour RSVP Gal­le­ry une sé­rie de fou­lards – des

ac­ces­soires de­ve­nus des col­lec­tors re­ven­dus au­jourd’hui à plus de 1 500 dol­lars pièce. De Phar­rell Williams à The Weeknd, Tra­vis Scott, Big Sean, en pas­sant par le rap­peur de Chi­ca­go Lupe Fias­co, les stars de la mu­sique viennent ré­gu­liè­re­ment don­ner vie au lieu en ap­po­sant, par exemple, leur touche sur des sé­ries de tee- shirts ex­clu­sives.

En­semble, tels des apôtres de la nou­velle gé­né­ra­tion de kids

qui les vé­nère au­jourd’hui à tra­vers le monde, Vir­gil Abloh et Ka­nye West ont donc pré­fi­gu­ré un vé­ri­table chan­ge­ment de pa­ra­digme cultu­rel, fon­dé sur une ap­proche trans­dis­ci­pli­naire ali­men­tée par la co­los­sale éner­gie vi­tale de la pop culture et du hip- hop, et par le contact per­ma­nent et di­rect avec le consom­ma­teur, au­to­ri­sé au­jourd’hui par les ré­seaux so­ciaux. Alors qu’on raillait de­puis une dé­cen­nie le phé­no­mène des “sla­sheurs” – ces créa­tifs mul­ti­cas­quettes ca­pables de lan­cer une marque de mode après avoir réa­li­sé un do­cu­men­taire et sor­ti un al­bum de re­prises de chan­sons –, Vir­gil Abloh dé­cide de va­lo­ri­ser ce qui était jusque- là hon­ni : le trait d’union ou le slash, le signe évo­quant la ri­chesse d’un double point de vue, d’une double culture. Post- sla­sheur, Vir­gil Abloh in­carne et dé­fend la pos­si­bi­li­té d’être dé­cen­tré, tout à la fois ici et ailleurs, une chose et son contraire. Né d’un couple de Gha­néens émi­gré aux États- Unis, il gran­dit avec la pleine conscience de sa double culture. “Ce double

an­crage fai­sait par­tie de mon édu­ca­tion, pour­suit- il. De­puis mon ado­les­cence, je me rends ré­gu­liè­re­ment en Afrique, et mes pa­rents ont en­core une mai­son au Gha­na. J’ai donc tou­jours eu conscience de ce que ma vie au­rait pu être si mes pa­rents étaient res­tés vivre là- bas et n’avaient pas émi­gré aux États- Unis.” C’est avec cet ethos qu’en 2012 il fonde sa marque de mode, Off-White, née de Py­rex Vi­sion, une ex­pé­ri­men­ta­tion ar­tis­tique, qui brille­ra no­tam­ment par ses in­nom­brables “col­labs”, de Nike à Jim­my Choo, en pas­sant par des ar­tistes tels que Cars­ten Höl­ler ou des mu­si­ciens tel A$ AP Ro­cky. “J’ai plus d’une es­thé­tique. C’est ce­la, Off- White : c’est lit­té­ra­le­ment deux choses à la fois. Je me suis dé­bar­ras­sé de l’obli­ga­tion d’être sin­gu­lier. Ce­la m’offre une plus grande li­ber­té pour com­mu­ni­quer des idées, ou pour être contra­dic­toire. C’est ce que je suis, et c’est juste hu­main.” De fa­çon plus concrète, les col­lec­tions d’Off-White mêlent sans hié­rar­chie les codes du luxe et ceux du street­wear, re­ven­di­quant elles aus­si un double an­crage dé­com­plexé. Au fil des col­lec­tions mas­cu­lines, le tai­lo­ring re­vu et cor­ri­gé à l’aune du mi­ni­ma­lisme des an­nées 90, l’ou­ter­wear re­vi­si­té en vé­ri­tables dé­cla­ra­tions de mode, les ma­tières tech­niques dé­cli­nées en to­tal look et agré­men­tées d’ef­fets sub­tils ou un dra­pé twis­té im­po­sé à un simple po­lo ré­vèlent une connais­sance par­faite des col­lec­tions de grands noms tels que Raf Si­mons, Miuc­cia Pra­da ou Mar­tin Mar­gie­la – il ar­rive d’ailleurs que la cri­tique hausse le sour­cil en croyant re­con­naître ces in­fluences de fa­çon par­fois trop di­recte. Des im­pri­més gra­phiques co­lo­rés, des slo­gans tels que “You Cut Me

Off”, ain­si que de belles va­ria­tions sur le de­nim, viennent ponc­tuer l’élé­gance à la fois vi­vante et fonc­tion­nelle des col­lec­tions. Les tee- shirts et les im­pri­més re­vi­sitent par­fois le mer­chan­di­sing du groupe Gra­te­ful Dead ou d’Oa­sis.

Dès jan­vier 2015, la chambre syn­di­cale de la mode ac­cueille Off-White

dans le ca­len­drier of­fi­ciel pa­ri­sien. Les dé­fi­lés de la marque de­viennent des évé­ne­ments at­ten­dus où les pro­fes­sion­nels de la mode sont in­vi­tés à se mê­ler, une pe­tite de­mi- heure, à une com­mu­nau­té dont ils dé­couvrent l’exis­tence : une foule jeune, mé­tis­sée et ul­tra sty­lée consti­tuée d’ar­tistes et de mu­si­ciens, de jeunes sty­listes de ma­ga­zines al­ter­na­tifs, d’amis de Vir­gil Abloh et de fans ayant réus­si à faire jouer leurs connexions pour as­sis­ter au show. Plus qu’une simple pro­po­si­tion de mode, ce groupe vient y re­ce­voir l’hu­meur, le mes­sage, la com­mu­ni­ca­tion di­recte que leur adresse le créa­teur, no­tam­ment à tra­vers ses choix de bande- son. La pré­sence aux pre­miers rangs de groupes de hip- hop et de rap­peurs tels que Fu­ture, Swae Lee, Nas et d’autres amis ou connais­sances du de­si­gner par­ti­cipe à l’ex­ci­ta­tion gé­né­rale. Ex­pert du tea­sing sur Ins­ta­gram, Vir­gil Abloh en­tre­tient l’ef­fer­ves­cence chez ses fans à coups de fuites bien or­ches­trées et de mes­sages où il s’adresse per­son­nel­le­ment à la jeu­nesse, et ira même jus­qu’à in­vi­ter les kids à ve­nir as­sis­ter au dé­fi­lé prin­temps- été 2017 or­ga­ni­sé à la Phil­har­mo­nie de Pa­ris – pro­vo­quant, au grand dam du ser­vice de presse d’Off-White, une vé­ri­table émeute – et à la fête se­crète don­née en­suite, où le créa­teur, en­thou­siaste et in­fa­ti­gable, of­fi­ciait lui- même aux pla­tines. Tant et si bien qu’en l’es­pace de quelques an­nées seule­ment la marque est de­ve­nue un phé­no­mène cultu­rel mon­dial, dé­chaî­nant l’hys­té­rie des jeunes afi­cio­na­dos de la mode.

Les cri­tiques, pour leur part, sa­luent l’ha­bi­le­té avec la­quelle le créa­teur

uti­lise Ins­ta­gram – Off-White compte au­jourd’hui 4,8 mil­lions d’abon­nés sur cette pla­te­forme –, ou­bliant en­core une fois

“Je n’ai pas dé­bar­qué de l’es­pace, et avant moi un mil­lion d’évé­ne­ments ont contri­bué à mon ar­ri­vée chez Louis Vuit­ton… Les gens m’ont pris pour un phé­no­mène Ins­ta­gram, ils ne sa­vaient pas qui j’étais, quelle était la lé­gi­ti­mi­té de ma no­mi­na­tion.”

l’es­sen­tiel : la par­ti­ci­pa­tion au­then­tique de Vir­gil Abloh à un mou­ve­ment cultu­rel nais­sant, vé­ri­table lame de fond bou­le­ver­sant le pay­sage de la mode contem­po­raine. Ain­si, sur le site In­ter­net d’Off-White fi­gure une ci­ta­tion de la cri­tique de de­si­gn Anne Bo­ny pu­bliée à l’oc­ca­sion du lan­ce­ment de la col­lec­tion de

mo­bi­lier de Vir­gil Abloh en 2015 : “Abloh re­con­naît la gé­né­ro­si­té et la li­ber­té de ce mou­ve­ment qui vient de la rue, et pour re­flé­ter cette ef­fer­ves­cence, sa col­lec­tion mê­lange des ins­pi­ra­tions des beaux- arts et de la street culture avec la verve in­ter­ac­tive d’une gé­né­ra­tion constam­ment connec­tée à In­ter­net et à la mu­sique. Ses ra­cines ur­baines sont no­tables dans le mo­tif gra­phique de bandes évo­quant un pas­sage pié­tons ou les lignes de Da­niel Bu­ren, et qui forme l’ADN de ses col­lec­tions.”

Les rayures de Bu­ren et, plus gé­né­ra­le­ment, l’art contem­po­rain,

son ar­gu­men­taire et ses mo­dèles concep­tuels font par­tie in­té­grante de la for­mule ga­gnante éla­bo­rée par le créa­tif qui, pen­dant un an, vient d’ex­po­ser dans les ga­le­ries Ga­go­sian de Londres puis de Pa­ris ses oeuvres réa­li­sées à quatre mains avec l’ar­tiste néo- pop Ta­ka­shi Mu­ra­ka­mi. Dans les an­nées 2000, la col­la­bo­ra­tion de la star mon­diale de l’art avec Louis Vuit­ton a fait par­tie des mo­ments dé­ci­sifs de la vie de Vir­gil Abloh, lui ou­vrant les yeux sur un monde éli­tiste gé­né­ra­le­ment en­clos dans les mu­sées et les ga­le­ries, dont les

kids gran­dis­sant à Chi­ca­go dans la street culture n’ont pas même connais­sance. Au­jourd’hui, l’Amé­ri­cain et le Ja­po­nais nour­rissent un dia­logue conti­nu, créant, au fil de leurs conver­sa­tions sur WhatsApp, un lan­gage com­mun où le bran­ding (ce­lui d’Off-White) se mêle par exemple à des fleurs monstrueuses de manga (celles de Mu­ra­ka­mi).

Dans cet apla­tis­se­ment ra­di­cal des hié­rar­chies, le mer­chan­di­sing et les beaux- arts

dia­loguent li­bre­ment. De­puis ses dé­buts, le suc­cès de l’en­tre­prise ar­tis­tique des deux ex­perts en ma­ni­pu­la­tion et bou­ture de signes donne l’écla­tante preuve de sa per­ti­nence : tendre un mi­roir au Zeit­geist, lui ré­vé­ler son propre in­cons­cient, est fi­na­le­ment le grand ta­lent de Vir­gil Abloh, qui s’est ap­pro­prié l’idée du rea­dy- made au point de dé­cla­rer fré­quem­ment : “Mar­cel Du­champ is my lawyer.” [“Mar­cel Du­champ

est mon avo­cat.”] Le rea­dy- made, ou en­core la re­con­tex­tua­li­sa­tion, le dé­tour­ne­ment ou la ci­ta­tion – pra­tiques cou­rantes du street­wear – ont ins­pi­ré à Abloh l’idée de ses gra­phismes à base de mots pla­cés entre guille­mets, pour si­gni­fier l’iro­nie ou la pré­sence d’un dis­cours dans le dis­cours, ou­vrant un ni­veau de mé­ta­lan­gage. Ce qui l’a même pous­sé à dé­cla­rer un jour : “I of­ten speak in quotes.” [“Je parle sou­vent

entre guille­mets.”] Alors que les créa­teurs se re­fusent sou­vent à in­tel­lec­tua­li­ser leur mode, Vir­gil Abloh tranche donc ra­di­ca­le­ment avec ses aî­nés, ap­pli­quant à chaque pro­duit, à chaque col­la­bo­ra­tion, à chaque col­lec­tion cap­sule un ar­gu­men­taire aux al­lures de ma­ni­feste. C’est là en­core que le cur­sus aty­pique du de­si­gner, qui n’a pas sui­vi d’école de mode, de­vient une vé­ri­table force.

À Chi­ca­go, l’Amé­ri­cain a étu­dié l’in­gé­nie­rie avant d’en­ta­mer un cur­sus d’ar­chi­tec­ture

qui lui a four­ni, plus qu’un mé­tier, une mé­tho­do­lo­gie pour pen­ser son rap­port au monde, à la créa­tion. S’il ne construit pas au­jourd’hui de buil­dings, Abloh s’at­telle ain­si chaque jour à la construc­tion ra­tion­nelle de sens : “L’ar­chi­tec­ture est une dis­ci­pline trans­ver­sale par es­sence. Dans ce do­maine, je suis ti­tu­laire d’un mas­ter de l’Il­li­nois Ins­ti­tute of Tech­no­lo­gy, un cur­sus conçu par Mies van der Rohe, qui a aus­si bâ­ti le cam­pus. Le pa­tri­moine ar­chi­tec­tu­ral de Chi­ca­go est riche et, au mo­ment où j’étais moi- même à l’Il­li­nois Ins­ti­tute of Tech­no­lo­gy, l’agence de Rem Kool­haas, OMA, était en train d’ache­ver la construc­tion de notre

student cen­ter. L’ar­chi­tec­ture a été le point de dé­part de ma ré­flexion sur le de­si­gn et ses in­ter­ac­tions avec la culture de notre époque.” Ins­pi­ré par l’es­prit de Rem Kool­haas, qui, avant tout pro­jet de bâ­ti­ment, dé­ploie, via AMO, son think tank in­té­gré, une in­tense ré­flexion théo­rique croi­sant la po­li­tique, l’ur­ba­nisme, la so­cio­lo­gie et l’his­toire, Vir­gil Abloh s’est in­ven­té un des­tin de créa­tif tous azi­muts, ca­pable d’ac­cou­cher, au terme d’une phase de re­cherches, d’une col­lec­tion

de meubles ou d’un tee- shirt. “C’est le pro­ces­sus in­tel­lec­tuel de Rem Kool­haas qui m’ins­pire, ex­pli­que­ten­core. La fa­çon dont il passe en re­vue des idées, puis trouve l’es­thé­tique adé­quate aux conclu­sions de son rai­son­ne­ment. C’est ce que j’at­tends d’un de­si­gner. Car tout ce que je fais est très ré­flé­chi, je vois la mode comme un contexte ar­tis­tique qui abou­tit à la pro­duc­tion de biens consom­mables. En ache­tant un pro­duit, on peut par­ti­ci­per à un mou­ve­ment, si bien que ce qui était ar­tis­tique fi­nit par avoir un im­pact di­rect sur votre vie quo­ti­dienne. C’est ma si­gna­ture. Il faut que toutes ces strates soient pré­sentes pour que je croie dans une créa­tion.”

Élé­ment cen­tral de l’ac­ti­vi­té de Vir­gil Abloh, la mé­tho­do­lo­gie rai­son­née

ac­cou­chait, pour son pre­mier dé­fi­lé chez Louis Vuit­ton, en juin der­nier,

d’un en­semble de notes ras­sem­blées sous le titre “The vo­ca­bu­la­ry ac­cor­ding to Vir­gil Abloh, a li­be­ral de­fi­ni­tion of terms and ex­pla­na­tion of ideas.”

[“Le vo­ca­bu­laire se­lon Vir­gil Abloh, dé­fi­ni­tion libre de

termes et ex­pli­ca­tion d’idées.”] Ces notes de dé­fi­lé pla­cées sur les sièges des in­vi­tés of­fraient, à la fa­çon des en­trées d’un dic­tion­naire, des dé­fi­ni­tions per­son­nelles de mots et de termes, comme au­tant de clés pour com­prendre la col­lec­tion. His­toire de don­ner le ton, on pou­vait y lire, sous la ru­brique “Iro­nie” : “La phi­lo­so­phie d’une nou­velle gé­né­ra­tion. La pré­sence

de Vir­gil Abloh chez Louis Vuit­ton.” Le néo­lo­gisme “mar­gie­laism” y dé­cri­vait l’in­fluence ma­jeure de Mar­tin Mar­gie­la, as­su­mée et re­ven­di­quée par Vir­gil Abloh – une at­ti­tude dé­ri­vée de la pos­ture post­mo­derne qui a ques­tion­né, dans l’his­toire de l’art, les no­tions d’ori­gi­nal et de co­pie. Dans la même veine post­mo­derne, le di­rec­teur ar­tis­tique y énon­çait aus­si sa théo­rie se­lon la­quelle il suf­fit de chan­ger 3 % d’un ob­jet pour le trans­for­mer en une créa­tion ori­gi­nale – une théo­rie ap­pli­quée aux sacs ico­niques de la mai­son Louis Vuit­ton pré­sen­tés sur le dé­fi­lé.

In­ti­tu­lée We Are the World, comme la fa­meuse chan­son de 1985

des­ti­née à fi­nan­cer la lutte contre la fa­mine en Éthio­pie, la pre­mière col­lec­tion de Vir­gil Abloh pour Louis Vuit­ton s’énonce d’em­blée comme un mes­sage et un pro­jet so­cial. Le jour du dé­fi­lé, le 21 juin, dans les jar­dins du Pa­lais- Royal, l’in­ter­mi­nable

run­way re­prend les cou­leurs de l’arc- en- ciel – un ef­fet ap­puyé par la pré­sence de quelque 1 000 étu­diants d’écoles de mode pa­ri­siennes ha­billés de tee- shirts re­pre­nant ces mêmes cou­leurs. Dans ses show notes, le de­si­gner évoque à ce su­jet la pré­sence de l’arc- enciel dans Le Ma­gi­cien d’Oz, l’his­toire de la fer­mière du Mid­west at­ter­ris­sant au pays d’Oz pour sau­ver les Mun­ch­kins – sur un pull-over, un très beau mo­tif re­prend d’ailleurs la fa­meuse route de briques jaunes du film. Le pa­ral­lèle avec Vir­gil Abloh, en­fant du Mid­west qui a ac­com­pli une des­ti­née ex­tra­or­di­naire, semble évident. En dé­cli­nant un mix no­va­teur de sur- me­sure souple et de sports­wear élé­gant, le créa­teur donne vie à une pro­po­si­tion de mode in­clu­sive, ori­gi­nale, ca­pable d’ac­cor­der le luxe et la rue. Son an­crage dans le fonc­tion­na­lisme amé­ri­cain lui ins­pire un jeu ryth­mique avec des poches zip­pées, et un concept nom­mé “ac­ces­so­mor­pho­sis”, qui consiste à fu­sion­ner cer­tains vê­te­ments tels qu’un har­nais ou une cein­ture avec un porte- cartes ou un por­te­feuille. Les sil­houettes se construisent par su­per­po­si­tions de strates, et en contrastes gra­phiques de co­lor blocks – les man­ne­quins por­tant des gants as­sor­tis aux sacs pour ac­cen­tuer cet ef­fet. Les im­pri­més qui ont fait une par­tie du suc­cès d’Off-White se trans­forment ici en dé­tails ar­ti­sa­naux raf­fi­nés, bro­de­ries ou flo­cages. Vi­suel­le­ment frap­pant et Ins­ta­gram- friend­ly (même vu du ciel), le dé­fi­lé est un spec­tacle com­plet et aus­si une réunion de fa­mille. Aux pre­miers rangs, Ka­nye West et Kim Kar­da­shian, Ri­han­na, Tra­vis Scott et Ky­lie Jen­ner, Nao­mi Camp­bell, Kim Jones, Ta­ka­shi Mu­ra­ka­mi… Les man­ne­quins eux- mêmes ne sont pas des in­con­nus : par­mi eux fi­gurent no­tam­ment les rap­peurs Kid Cu­di, Play­boi Car­ti, A$ AP Nast, et des mu­si­ciens tels que Steve La­cy et Dev Hynes.

Outre cette vo­lon­té d’in­car­ner sa col­lec­tion, de don­ner un vi­sage aux man­ne­quins,

le cas­ting exalte la “di­ver­si­té”, en­jeu ma­jeur de la so­cié­té et de la mode contem­po­raines. En sus de sa “vo­ca­bu­la­ry list”, Vir­gil Abloh dis­pose même, sur les bancs des spec­ta­teurs, des pla­ni­sphères in­di­quant les ori­gines très di­verses de ses mo­dèles, et celles de leurs deux pa­rents. Mais sur le su­jet (éven­tuel) du ra­cisme, le créa­teur pré­fère res­ter pru­dent et ne pas em­ployer de mots cli­vants qui ris­que­raient de lui alié­ner une par­tie de ses nou­veaux clients. “Je viens d’une com­mu­nau­té qui était jus­qu’ici to­ta­le­ment ex­té­rieure au monde de la mode. La di­ver­si­té, pour moi, n’est pas une ques­tion de cou­leur de peau, mais de re­pré­sen­ta­tion de cette com­mu­nau­té”, ex­plique-t- il. Deux mois après le dé­fi­lé, le créa­teur se risque ce­pen­dant, au­près du site Re­fi­ne­ry29, à une dé­cla­ra­tion plus po­li­tique, à pro­pos du cos­tume Louis Vuit­ton qu’il a des­si­né, ar­bo­ré par Ka­nye West au ma­riage du rap­peur 2 Chainz : “[ Ka­nye] et moi ado­rons la mode, et nous sommes au­to­di­dactes en la ma­tière. Au­jourd’hui, nous pou­vons faire de la mode, et la faire à notre image. Et pour moi, cette image est aus­si im­por­tante que celle de toutes les femmes noires sur les cou­ver­tures des nu­mé­ros de sep­tembre des ma­ga­zines.” [ En al­lu­sion à la pré­sence de Beyon­cé sur la cou­ver­ture du Vogue amé­ri­cain de sep­tembre et de Ri­han­na sur celle du

Vogue an­glais.] Mais tel l’arc- en- ciel cha­toyant qu’il com­po­sait le 21 juin dans les jar­dins du Pa­lais- Royal, le dé­fi­lé du nou­veau mes­sie de LVMH se de­vait de res­ter plus uni­ver­sel et oe­cu­mé­nique.

Je n’ai pas de mes­sage, je ne fais que mettre ma culture en avant.

C’était le sens de ce pre­mier dé­fi­lé, mon­trer d’où je viens. Je n’ai pas dé­bar­qué de l’es­pace, et avant moi un mil­lion d’évé­ne­ments ont contri­bué à mon ar­ri­vée chez Louis Vuit­ton : la col­la­bo­ra­tion de Phar­rell Williams avec Marc Ja­cobs, mais aus­si toute la scène street­wear, de To­kyo à Londres, de New York à Los An­geles. Les gens m’ont pris pour un phé­no­mène Ins­ta­gram, ils ne sa­vaient pas qui j’étais, quelle était la lé­gi­ti­mi­té de ma no­mi­na­tion. Dans ma col­lec­tion, le clas­sique et le mo­derne, l’an­cien et le neuf se jux­ta­posent par la ver­tu des 3 % de nou­veau­té. Il suf­fit de re­gar­der pour com­prendre ce que je dis, c’est le pou­voir im­mense du de­si­gn et de la mode.”

Cou­ver­ture : Vir­gil Abloh, pho­to­gra­phié par Jean- Bap­tiste Mon­di­no, porte un pull en mo­hair et laine, Louis Vuit­ton. Réa­li­sa­tion : Jean Mi­chel Clerc. Coif­fure et ma­quillage : Ch­ris­tos Vour­lis chez Cal­liste Agen­cy. Nu­mé­rique : Dope Pa­ris. Re­touche : Jan­vier. Pro­duc­tion : Ico­no­clast Image.

Gi­let en veau em­bos­sé et tee- shirt à manches longues en co­ton, Louis Vuit­ton. Pan­ta­lon en toile de co­ton, Ca­rhartt WIP. Snea­kers, Nike x Off- White c/o Vir­gil Abloh. Bague “Dio­rette”, Dior Joaille­rie. Bi­joux per­son­nels.

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