Bruce LaBruce.

Numéro - - Sommaire - par Éric Da­han, pho­tos Bruce LaBruce, réa­li­sa­tion Jean Mi­chel Clerc

Il vient de la scène gay et punk de To­ron­to. Ar­mé d’une au­dace sty­lis­tique is­sue du ci­né­ma un­der­ground et de sa for­ma­tion aux théo­ries mar­xistes et post­struc­tu­ra­listes, Bruce LaBruce a construit en trente ans une oeuvre queer et ra­di­cale em­bras­sant à pleine bouche le por­no, où se croisent no­tam­ment des skin­heads et des zom­bies, ain­si que l’ar­tiste lui-même, qui n’hé­site pas à se mettre en scène dans ses propres films. Pour Nu­mé­ro Homme, le ci­néaste culte a réa­li­sé dans sa ville une sé­rie d’images de mode avec des gar­çons peu fa­rouches. Par Éric Da­han, pho­tos Bruce LaBruce, réa­li­sa­tion Jean Mi­chel Clerc

Il vient de la scène gay et punk de To­ron­to. Ar­mé d’une au­dace sty­lis­tique is­sue du ci­né­ma un­der­ground et de sa for­ma­tion aux théo­ries mar­xistes et post-struc­tu­ra­listes, Bruce LaBruce a construit en trente ans une oeuvre

queer et ra­di­cale em­bras­sant à pleine bouche le por­no, où se croisent no­tam­ment des skin­heads et des zom­bies, ain­si que l’ar­tiste lui-même, qui n’hé­site pas à se mettre en scène dans ses propres films. Pour Nu­mé­ro

Homme, le ci­néaste culte a réa­li­sé dans sa ville une sé­rie d’images de mode avec des gar­çons peu fa­rouches.

Le so­leil darde ses rayons dans les rues de

San Fran­cis­co, en ce dé­but d’au­tomne 1996, quand mon re­gard est su­bi­te­ment at­ti­ré par le titre or­nant la fa­çade du Cas­tro Thea­ter : Hust­ler White, soit “Blanc Ta­pin”, aus­si sim­ple­ment que vous et moi di­sons “bleu ciel” ou “rose

bon­bon”. Le film est co­si­gné Bruce LaBruce et – ha­sard des cir­cons­tances – Rick Cas­tro, deux fi­gures de l’un­der­ground gay nord- amé­ri­cain. J’achète un ti­cket et pé­nètre dans la salle lé­gen­daire, ves­tige du style ba­roque co­lo­nial es­pa­gnol. Elle a été construite en 1922 par Ti­mo­thy L. Pflue­ger, au 429 de la rue Cas­tro, et est do­tée, comme le Ra­dio Ci­ty Hall de New York et feu le Gau­mont Pa­lace à Pa­ris, d’un grand orgue joué pen­dant l’en­tracte.

Le noir est à peine tom­bé sur les rares spec­ta­teurs

que re­ten­tit un titre de punk hard­core et s’af­fiche le gé­né­rique sur des pan­neaux bleus, en­tre­cou­pé de plans mon­tés en pa­ral­lèle : un homme mort flot­tant dans un Ja­cuz­zi, ra­con­tant en voix off com­ment il en est ar­ri­vé là – pas­tiche lit­té­ral du dé­but de Sun­set Bou­le­vard –, puis un avion at­ter­ris­sant à l’aé­ro­port de Los An­geles. En sort un “écri­vain eu­ro­péen” en cos­tume et cra­vate noirs. Il ré­pond au nom de Jür­gen An­ger, hom­mage évident au sa­ta­niste gay Ken­neth An­ger, au­teur du sul­fu­reux Hol­ly­wood

Ba­by­lon et réa­li­sa­teur du non moins scan­da­leux Scor­pio Ri­sing. Quelques re­marques acerbes à son chauf­feur, d’une voix qui se vou­drait va­po­reuse, et autres pen­sées énon­cées à son propre Dic­ta­phone ré­vèlent que l’écri­vain en ques­tion est une folle aus­si odieuse que pré­ten­tieuse, mais éga­le­ment qu’il est ve­nu dans la Ci­té des Anges pour faire des re­cherches sur le monde de la pros­ti­tu­tion gay et l’in­dus­trie du por­no y af­fé­rente.

Tout Bruce LaBruce est dans ces pre­mières mi­nutes :

son goût du col­lage, du dé­tour­ne­ment, de la pro­vo­ca­tion. Mais le meilleur reste à ve­nir : à la re­cherche d’un ta­pin in­ter­pré­té par To­ny Ward et dont il est tom­bé fol­le­ment amou­reux, Jür­gen An­ger, joué par LaBruce lui­même, croise des per­son­nages hauts en cou­leur : un pros­ti­tué pro­cu­rant des sen­sa­tions anales à ses clients en les pé­né­trant de son moi­gnon de jambe, un ado blond so­do­mi­sé à la chaîne par une théo­rie d’Afro-Amé­ri­cains et de La­ti­nos, et un ma­so­chiste qui se fait brû­ler à la ci­ga­rette et tailla­der le dos avec des lames de ra­soir, in­car­né par rien de moins que Ron Athey, le fa­meux bo­dy ar­tist. Par­fai­te­ment ca­dré, mon­té et mis en mu­sique, ce ca­ta­logue des ou­trages gay les plus avant- gar­distes se re­ferme iro­ni­que­ment comme le plus clas­sique des chro­mos hol­ly­woo­diens : après avoir trans­por­té le corps de Ward du Ja­cuz­zi où il a glis­sé et s’est as­som­mé à la plage de Ma­li­bu, Jür­gen An­ger s’aper­çoit qu’il est vi­vant et les deux se ga­lochent gou­lû­ment avant de dan­ser sur le sable. Se­rait- ce la co­mé­die de l’an­née ? De la dé­cen­nie ? Force est de re­con­naître que l’on n’a alors rien vu de si in­solent et lou­foque de­puis des lustres et qu’il va fal­loir sur­veiller de près ce fils spi­ri­tuel d’An­dy Wa­rhol, de Paul Mor­ris­sey et de John Wa­ters.

Le Ca­na­dien Bruce LaBruce est né Jus­tin Ste­wart,

le 3 jan­vier 1964 à Sou­thamp­ton, dans le com­té de Bruce et la pro­vince de l’On­ta­rio, et a gran­di dans une ferme de Ti­ver­ton, sur le lac Hu­ron, à en­vi­ron 250 ki­lo­mètres au nord- ouest de To­ron­to, où il ré­side dé­sor­mais. Il n’est pas in­ter­dit de pen­ser que son nom d’ar­tiste, dia­ble­ment ana­pho­rique, fait ré­fé­rence au com­té de Bruce et à la cen­trale nu­cléaire du même nom. À cinq ki­lo­mètres de la ferme fa­mi­liale, cette der­nière, long­temps la plus puis­sante d’Amé­rique du Nord, est la plus im­por­tante de la pla­nète de­puis l’ar­rêt de celle de Ka­shi­wa­za­ki- Ka­ri­wa consé­cu­tive à la ca­tas­trophe de Fu­ku­shi­ma.

“Mes pa­rents éle­vaient des vaches, des mou­tons, des

co­chons, des pou­lets qui fo­lâ­traient dans la na­ture, et culti­vaient des lé­gumes sans OGM ni pes­ti­cides”,

ra­conte-t- il de bonne grâce. Il ajoute : “La ferme fai­sait 80 hec­tares à peine, ce qui est peu en re­gard des stan­dards de la ré­gion, et avait pour par­ti­cu­la­ri­té d’être très rus­tique au sens où on uti­li­sait de vieux ou­tils, fu­sils et pièges. Mon père, éga­le­ment trap­peur et chas­seur, tuait re­nards, vi­sons, loups et ra­tons- la­veurs, les dé­pe­çait avant de tan­ner leur cuir et d’en en­voyer la four­rure à la Com­pa­gnie de la Baie d’Hud­son. J’ai donc as­sis­té à pas mal de cas­tra­tions, mises à mort et autres choses trau­ma­ti­santes.” Ben­ja­min de deux soeurs et d’un frère, Bruce LaBruce, sou­vent seul du­rant la jour­née, s’est créé “un monde in­té­rieur peu­plé d’amis ima­gi­naires”. À l’en croire, ses pa­rents, bien que n’ayant pas fait d’études uni­ver­si­taires, étaient très ou­verts. “Au dé­but, ils étaient sur­pris que je n’in­vite que des filles à mon an­ni­ver­saire et ont es­sayé de m’orien­ter vers des ac­ti­vi­tés plus mas­cu­lines afin de m’épar­gner de fu­tures dé­con­ve­nues. À rai­son, car, pe­tit, rou­quin, frêle et ef­fé­mi­né, j’étais ré­gu­liè­re­ment bat­tu à la ré­cré par les autres élèves.”

Bruce LaBruce doit éga­le­ment à ses gé­ni­teurs

sa pas­sion du ci­né­ma, car ils le lais­saient re­gar­der les clas­siques avec eux à la té­lé­vi­sion et l’em­me­naient aus­si dans les drive- in voir des films in­ter­dits aux moins de 18 ans, dont La Nuit des morts- vi­vants, qui l’in­fluen­ce­ra for­te­ment, comme en té­moignent Ot­to; or,

Up with Dead People et L. A. Zom­bie, qu’il tour­na dans les

an­nées 2000.

L’autre in­fluence ar­tis­tique ma­jeure, da­tant de son en­fance, est That Cold Day in the Park, de Ro­bert

Alt­man, qu’il a vu à la té­lé­vi­sion. “Pour moi, la por­no­gra­phie, c’était ça : une femme to­ta­le­ment gi­vrée qui ra­mène chez elle un gar­çon ren­con­tré dans la rue et l’en­ferme dans sa chambre d’amis pour en faire son es­clave sexuel. Ça n’avait plus rien à voir avec les films de Jer­ry Le­wis et Dean Mar­tin, et ça m’a tel­le­ment mar­qué que l’on puisse consi­dé­rer mon pre­mier film, No Skin Off My Ass,

comme un pas­tiche gay du film d’Alt­man ou plu­tôt comme une adap­ta­tion non au­to­ri­sée du ro­man de Ri­chard Miles.” Ce der­nier, qui ré­pon­dait au nom de Ge­rald Ri­chard Per­reau- Saus­sine dans le ci­vil, jus­qu’à sa dis­pa­ri­tion en 2002, n’est autre que le co­mé­dien Pe­ter Miles, re­bap­ti­sé Ri­chard pour sa re­con­ver­sion dans

les lettres. “Quand j’ai mon­tré No Skin Off My Ass des an­nées plus tard à Los An­geles, il était dans la salle et j’ai eu très peur de sa ré­ac­tion. À la fin de la pro­jec­tion, j’étais sou­la­gé car non seule­ment il ne m’a pas an­non­cé qu’il al­lait me pour­suivre en jus­tice, mais il m’a dé­di­ca­cé un exem­plaire de son livre en écri­vant : ‘ Tu as tout bon !’” Ce qui ne sur­pren­dra guère ceux qui ont lu le ro­man, dont Alt­man a dé­pla­cé l’in­trigue de Pa­ris à Van­cou­ver, et to­ta­le­ment gom­mé la di­men­sion ho­mo­sexuelle.

En at­ten­dant son dé­pu­ce­lage, qui ne sur­vien­dra qu’à

ses 22 ans, Bruce LaBruce dé­vore les livres de William Bur­roughs et de Hen­ry Miller qu’il chipe dans la bi­blio­thèque de son grand frère et dont il ne lit – de son propre aveu – “que les pas­sages co­chons”. Il feuillette éga­le­ment les nu­mé­ros de Pen­thouse plan­qués sous son lit, mais com­prend que les filles nues ne l’ex­citent pas plus que ce­la. Il songe à de­ve­nir cri­tique de ci­né­ma, comme sa soeur, qui en­seigne cette dis­ci­pline à l’uni­ver­si­té et l’a ac­ces­soi­re­ment ini­tié à la poé­sie, à la phi­lo­so­phie orien­tale et au yo­ga. Mais il hé­site et, outre le ci­né­ma, ap­prend la danse avec un pro­fes­seur qui en­seigne la tech­nique de Mar­tha Gra­ham, au point d’en­vi­sa­ger une car­rière de cho­ré­graphe. C’est dans son cours de danse, à l’uni­ver­si­té York, si­tuée dans la ville de To­ron­to, qu’il ren­contre l’ac­teur new-yor­kais qui lui fait dé­cou­vrir l’amour. “Au ly­cée, les gays et les les­biennes se fai­saient sys­té­ma­ti­que­ment cas­ser la gueule. Moi, j’étais pote avec les ‘ sa­lopes’, à sa­voir les filles so­phis­ti­quées et li­bé­rées qui sor­taient avec des gar­çons plus âgés. Je crois que les gays et les filles se com­prennent bien. Et c’est avec l’aide d’une co­pine de fac qui m’avait ini­tié à l’ecs­ta­sy que j’ai conclu avec cet ac­teur.” À York, Bruce LaBruce se pas­sionne pour le ci­né­ma eu­ro­péen, de Go­dard à Wen­ders en pas­sant par Her­zog, Ma­ka­ve­jev, Roeg, Pa­so­li­ni, Fass­bin­der, Jo­do­rows­ky et autres, puis tombe sous l’in­fluence de Ro­bert Paul Wood, le fa­meux exé­gète an­glais qui a si­gné de nom­breux ou­vrages sur le ci­né­ma sous le pseu­do­nyme de Ro­bin Wood.

“Après avoir été ma­rié et eu trois en­fants, Ro­bin

était sor­ti du pla­card et don­nait des cours sur le genre au ci­né­ma, ain­si que sur les réa­li­sa­teurs ja­po­nais comme Ku­ro­sa­wa, Ozu, Mi­zo­gu­chi et Oshi­ma. Il était marxiste, fé­mi­niste mais éga­le­ment fan de films d’hor­reur de sé­rie B. Il a di­ri­gé mon mé­moire de maî­trise : une ana­lyse plan par plan de Sueurs froides, d’Hit­ch­cock, fon­dée sur l’ins­crip­tion vi­suelle de mo­tifs mas­cu­lins et fé­mi­nins dans l’image. À l’époque, le post­struc­tu­ra­lisme et la sé­mio­tique fran­çais étaient à la mode. Ro­bin dé­tes­tait ce­la mais il les en­sei­gnait parce qu’il n’avait pas le choix. J’ai éga­le­ment sui­vi un cours dont l’in­ti­tu­lé était ‘ Psy­cha­na­lyse et fé­mi­nisme’, et j’ai lu La­can à cette oc­ca­sion, tout en com­men­çant à écrire dans Ci­neAc­tion, ma­ga­zine fon­dé en 1985 par notre dé­par­te­ment ci­né­ma et au­quel col­la­bo­rait éga­le­ment Ro­bin. Puis la dé­cou­verte du mou­ve­ment punk m’a fait perdre mes illu­sions sur le mi­lieu uni­ver­si­taire : tous ces hommes qui pro­fes­saient mar­xisme, fé­mi­nisme et li­bé­ra­tion sexuelle étaient, dans la vie, to­ta­le­ment mo­no­games et bour­geois. Je me suis donc en­ga­gé dans la scène gay et punk de To­ron­to. J’ai col­la­bo­ré à des ma­ga­zines comme The Bo­dy Po­li­tic, qui étaient ul­tra mar­xistes et, fort de mes cours de pho­to­gra­phie et de pro­duc­tion à la fac, j’ai com­men­cé à tour­ner mes pre­miers films ex­pé­ri­men­taux en su­per- huit, en mé­lan­geant des images d’ar­chives ou trou­vées, sur le mo­dèle des si­tua­tion­nistes. J’étais très at­ti­ré par l’agres­si­vi­té des skin­heads, qui fré­quen­taient les mêmes bars que les punks de gauche, dont je fai­sais par­tie. Et nous avons lan­cé, avec quelques amis, le mou­ve­ment

queer­core en ré­ac­tion au ca­rac­tère hé­té­ro­nor­ma­tif, sexiste et ho­mo­phobe de la scène punk, puis créé des fan­zines pour mo­quer ces pré­ten­dus anar­chistes qui se croyaient ra­di­caux mais étaient d’af­freux con­ser­va­teurs.”

Grâce à Jür­gen Brü­ning, un pro­duc­teur al­le­mand

ve­nu re­cru­ter de nou­veaux ta­lents à To­ron­to, No Skin Off My Ass, tour­né en su­per- huit et dont la bande- son était jouée sur un ma­gné­to­cas­sette lorsque Bruce LaBruce le pré­sen­tait dans les bars gay de la ville, est gon­flé en 16 mm et com­mence à être mon­tré dans des fes­ti­vals, des salles comme le Ci­ne­ma Vil­lage, à New York, et du­rant la soi­rée heb­do­ma­daire Dis­co 2000 or­ga­ni­sée par Mi­chael Alig au Li­me­light, le fa­meux mé­ga club ins­tal­lé dans une église désaf­fec­tée de Man­hat­tan. Au même mo­ment, les pre­miers films de Gus Van Sant ( Ma­la Noche), Todd Haynes ( Poi­son) et Gregg Ara­ki ( The Li­ving End) dé­fi­nissent les contours d’un New Queer Ci­ne­ma qui re­noue avec les au­daces du ci­né­ma un­der­ground des an­nées 60 et 70. Le suc­cès de No Skin

Off My Ass, dans le­quel Bruce LaBruce se livre à des actes sexuels non si­mu­lés avec son pro­té­gé skin­head, et qui est dis­tri­bué en Eu­rope et au Ja­pon, lui ins­pire un se­cond long-mé­trage, Su­per 8 ½, pas­tiche de Huit et de­mi, de Fel­li­ni, au­quel par­ti­cipent les ar­tistes Ri­chard Kern et Va­gi­nal Creme Da­vis. Il y in­ter­prète un réa­li­sa­teur de films por­no­gra­phiques qui, à la suite de la re­con­nais­sance in­at­ten­due de son “oeuvre” par la cri­tique la plus sé­rieuse, souffre d’un “blo­cage créa­tif”.

S’il jouit ef­fec­ti­ve­ment d’un em­bryon de

re­con­nais­sance, Bruce LaBruce doit en­core se faire bar­man et ser­veur pour joindre les deux bouts, et se battre pour ré­cu­pé­rer ses films, sai­sis par la po­lice, après que les la­bos char­gés de les dé­ve­lop­per l’ont dé­non­cé pour por­no­gra­phie. “La ce­rise sur le gâ­teau, c’étaient les cris

de haine de l’un­der­ground punk m’ac­cu­sant de tra­hi­son po­li­tique sous pré­texte que j’avais réa­li­sé un film avec un bud­get de 15 000 dol­lars ! Du coup, je me suis mis à boire et à me dé­fon­cer comme ja­mais. Nor­mal, je bai­sais avec un dea­leur de crack. Pas ex­clu­si­ve­ment, bien sûr, car je me fai­sais un point d’hon­neur de me ta­per tous les mecs de mes potes”, se rap­pelle-t- il, hi­lare.

Au mi­lieu des an­nées 90, Bruce LaBruce quitte

To­ron­to pour ten­ter sa chance à Los An­geles, où il re­trouve son amie Va­gi­nal Da­vis, une per­for­meuse punk trans­sexuelle is­sue du ghet­to de Watts, qui pu­blie le fan­zine Fer­tile

La Toyah Jack­son et joue avec le groupe Afro Sis­ters. C’est elle qui lui pré­sente le pho­to­graphe Rick Cas­tro et le fu­tur créa­teur Rick Owens, qui si­gne­ra no­tam­ment les cos­tumes de son film Ot­to; or, Up with Dead People.

À l’ori­gine de Hust­ler White, dans le­quel Va­gi­nal

Da­vis joue éga­le­ment, il y a la pas­sion de Bruce LaBruce et de Rick Cas­tro pour les ta­pins de San­ta Mo­ni­ca Bou­le­vard et pour le top mo­del To­ny Ward, muse des pho­to­graphes Greg Gor­man et Herb Ritts, des griffes Cal­vin Klein, Cha­nel, Hu­go Boss et Ro­ber­to Ca­val­li, et amant de la chan­teuse Ma­don­na, qui l’a fait tour­ner dans plu­sieurs de ses clips.

Le fait que tous les films de Bruce LaBruce contiennent des scènes de sexe ex­pli­cites lui vaut, ain­si qu’à son pro­duc­teur, Jür­gen Brü­ning, d’être consi­dé­ré comme un por­no­graphe, au point que les fi­nan­ceurs re­chignent dé­sor­mais à in­ves­tir dans

leurs pro­jets. “Jür­gen a dit : ‘ Por­no pour por­no, au­tant en faire pour de bon’, et il a créé la so­cié­té de pro­duc­tion ber­li­noise Caz­zo Film, pour la­quelle j’ai réa­li­sé de nom­breux films X, à com­men­cer par Skin Flick, l’his­toire d’un gang de skin­heads néo­na­zis qui pé­nètrent par ef­frac­tion dans une mai­son bour­geoise ha­bi­tée par un couple mixte et qui le ter­ro­risent, avec, en guest stars,

[ le pho­to­graphe] Ter­ry Ri­chard­son et son épouse de l’époque, le top mo­del Nik­ki Uber­ti.”

Au mi­lieu des an­nées 2000, Bruce LaBruce dé­cide

de se ran­ger, comme tout le monde, et épouse An­to­nio Ra­mi­rez Or­te­ga, un an­cien dan­seur du club Tro­pi­ca­na de La Ha­vane de­ve­nu prêtre de san­te­ria, le vau­dou cu­bain, au­quel il va res­ter fi­dèle pen­dant dix ans. “C’était gé­nial, il m’ai­dait à me dé­bar­ras­ser de tous les mau­vais sorts que me je­taient les sa­ta­nistes”, confie ce­lui que l’on croise à Pa­ris en 2004 au Fo­rum des images, où il pré­sente

The Rasp­ber­ry Reich dans le cadre de Ché­ries- Ché­ris, le fes­ti­val du film LGBTQ+ de Pa­ris.

Sa­tire du néo­ra­di­ca­lisme en vogue mâ­ti­née de

ré­fé­rences à La Troi­sième Gé­né­ra­tion, de Fass­bin­der, à WR, les mys­tères de l’or­ga­nisme, de Ma­ka­ve­jev, et à La Chi­noise, de Go­dard, The Rasp­ber­ry Reich prouve, à qui en dou­te­rait, que Bruce LaBruce n’est pas dupe des dis­cours pseu­do- ré­vo­lu­tion­naires d’au­jourd’hui. Quand ils ne se livrent pas à du sexe oral et anal, ses per­son­nages, qui se sont bap­ti­sés Ul­rike, Gu­drun et An­dreas en ré­fé­rence à la Frac­tion ar­mée rouge de Baa­der et Mein­hof, dé­clament des inep­ties poi­lantes comme “L’hé­té­ro­sexua­li­té est l’opium du people” ou “Ral­liez l’in­ti­fa­da ho­mo­sexuelle”.

C’est en­core au Fo­rum des images et en sa pré­sence,

cette fois dans le cadre de L’Étrange Fes­ti­val, que l’on dé­couvre en 2009 Ot­to; or, Up with Dead People, qui clôt la dé­cen­nie 2000 sur une note plus poé­tique. Le film ra­conte l’his­toire d’un jeune zom­bie sans pas­sé ni ave­nir er­rant sur les routes. Ar­ri­vé à Ber­lin, le dé­nom­mé Ot­to ren­contre Me­dea Yarn, une ci­néaste qui le convainc de la lais­ser réa­li­ser un do­cu­men­taire sur lui et qui, pa­ral­lè­le­ment, tourne un long- mé­trage in­ti­tu­lé Up with

Dead People, un por­no zom­bie ré­vo­lu­tion­naire. Ra­con­té comme ce­la, le film, dé­voi­lé en 2008 au Fes­ti­val de Sun­dance, a tout l’air d’une nou­velle po­chade à l’hu­mour dé­gé­né­ré, alors qu’il est sans doute le plus riche, thé­ma­ti­que­ment et sty­lis­ti­que­ment, de la fil­mo­gra­phie de son au­teur. Sty­lis­ti­que­ment, car il four­mille de ci­ta­tions et d’em­prunts : les car­tons et les ec­to­plasmes en sur­im­pres­sion du ci­né­ma muet, la voix off du film noir, les so­la­ri­sa­tions ou sa­tu­ra­tions chro­ma­tiques de l’art vi­déo, mais aus­si le va­gin au ni­veau de l’es­to­mac d’un per­son­nage mas­cu­lin, comme dans Meurtres sous contrôle, de Lar­ry Co­hen, les éclats vi­sion­naires d’Ot­to, qui évoquent ceux de Tho­mas Je­rome New­ton, le hé­ros de

L’homme qui ve­nait d’ailleurs, de Ni­co­las Roeg, voyant le pas­sé des lieux ou des gens qu’il croise. Du point de vue de la thé­ma­tique, Bruce LaBruce se sur­passe éga­le­ment avec ce zom­bie en proie à une crise iden­ti­taire et qui a, de sur­croît, un trouble de l’ali­men­ta­tion, à sa­voir une aver­sion contre- na­ture pour la chair hu­maine. À la cri­tique marxiste de la so­cié­té de con­som­ma­tion, dé­jà en fi­li­grane dans les films de zom­bies du pion­nier George A. Ro­me­ro, Bruce LaBruce ajoute celle de l’alié­na­tion des gays par la “ma­jo­ri­té hé­té­ro­fas­ciste” : os­tra­ci­sé en rai­son de sa dif­fé­rence sexuelle, Ot­to de­vient un mort-vi­vant ayant per­du son iden­ti­té et condam­né à er­rer sans fin. La charge est fé­roce : la bombe ato­mique, le gas­pillage (“Un Amé­ri­cain consomme au­tant d’éner­gie que 370 Éthio­piens”), la

pol­lu­tion (“L’Amé­rique pro­duit 220 mil­lions de tonnes d’or­dures chaque an­née, l’équi­valent de 82 000 ter­rains de foot”) ; tout ce­la, à en croire la ci­néaste ré­vol­tée, se­rait la faute de l’homme blanc hé­té­ro­sexuel ! On peut re­je­ter ce constat ca­ri­ca­tu­ral, mais on ne sau­rait nier que le film est pro­gres­si­ve­ment ga­gné par un ly­risme rare.

Im­po­sé en 2010, au Fes­ti­val de Lo­car­no, par Oli­vier

Père, qui quit­te­ra la di­rec­tion de la ma­ni­fes­ta­tion après cette édi­tion, L. A. Zom­bie est moins pas­sion­nant. À sa dé­charge, si l’on peut dire, rap­pe­lons que Bruce LaBruce ne tourne pas né­ces­sai­re­ment les scé­na­rios qu’il

sou­hai­te­rait – il a no­tam­ment dû re­non­cer à son pro­jet sur le ba­ron Wil­helm von Gloe­den, pion­nier du nu mas­cu­lin – et livre par­fois, pour sur­vivre, des films por­no­gra­phiques, ce qu’est in­dé­nia­ble­ment L. A. Zom­bie, avec l’ac­teur Fran­çois Sa­gat. Heu­reu­se­ment pour le réa­li­sa­teur, des mi­racles se pro­duisent par­fois. C’est le cas en 2013 avec Ge­ron­to­phi­lia, l’his­toire d’un gar­çon hé­té­ro­sexuel de 18 ans qui tombe amou­reux d’un homme de 81 ans ré­si­dant dans la mai­son de re­traite où il tra­vaille pour l’été. Écrit avec Da­niel Al­len Cox, in­ter­pré­té par PierGa­briel La­joie, Wal­ter Bor­den et Ka­tie Bo­land dans les rôles prin­ci­paux, ce film, le plus chaste de son au­teur, est une mer­veille de dé­li­ca­tesse et de sen­si­bi­li­té et fait re­gret­ter que les pro­duc­teurs se laissent le plus sou­vent échau­der par les thèmes sul­fu­reux que Bruce LaBruce choi­sit d’abor­der.

Peu avant de tour­ner Ge­ron­to­phi­lia, il a mis en

scène Pier­rot lu­naire au théâtre Heb­bel am Ufer, à Ber­lin, confiant ce mo­no­drame ly­rique ato­nal de Schoen­berg à un homme trans­genre. Ce pro­jet a don­né lieu à une adap­ta­tion ci­né­ma­to­gra­phique vi­suel­le­ment stu­pé­fiante, évo­quant au­tant l’ex­pres­sion­nisme al­le­mand que le Coc­teau d’Or­phée et du Sang d’un poète, et pré­sen­tée au Fes­ti­val de Ber­lin.

The Mi­san­drists, sa der­nière co­mé­die en date,

dis­tri­buée aux États- Unis dans plus de trente salles, un chiffre plus qu’es­ti­mable pour un film in­dé­pen­dant, met en scène des fé­mi­nistes sé­pa­ra­tistes qui lancent une ré­vo­lu­tion les­bienne et confirme que, si Bruce LaBruce est res­té fi­dèle à ses en­ga­ge­ments de jeu­nesse, il conti­nue de se mé­fier de tous les idéa­lismes : “Le re­jet des hommes trans­sexuels par les fé­mi­nistes sé­pa­ra­tistes est pro­pre­ment in­ac­cep­table. Et, si je sou­tiens sans ré­serve le mou­ve­ment # MeToo et condamne les vio­leurs et pré­da­teurs sexuels, je n’ou­blie ja­mais que le sexe n’est pas cette fic­tion cen­sée nous nour­rir et nous épa­nouir, mais est tra­ver­sé par une vio­lence, une vo­lon­té de dé­truire et de dé­gra­der l’ob­jet sexuel qui ex­plique que l’on puisse être ma­so­chiste même quand on est femme et fé­mi­niste.”

Reste que dans sa sé­rie pho­to pour Nu­mé­ro Homme, Bruce LaBruce n’a pas choi­si de mettre en scène des les­biennes ter­ro­ristes, comme dans son Give Peace of Ass

a Chance, où il pas­tiche John Len­non, ni des zom­bies ra­me­nant leurs proies à la vie par la grâce de la pé­né­tra­tion ab­do­mi­nale, mais des hust­lers, ou plu­tôt des man­ne­quins pho­to­gra­phiés comme tels, of­ferts à la concu­pis­cence

ur­baine. “J’ai tou­jours ap­pré­cié les ta­pins, ce sont de fa­bu­leux vec­teurs de dé­mo­cra­ti­sa­tion sexuelle. Peu im­porte qu’ils jus­ti­fient leurs propres pul­sions ho­mo­sexuelles en pré­ten­dant qu’ils font ce­la pour l’argent, le fait est qu’ils ac­ceptent d’avoir des rap­ports sexuels avec des hommes de tous styles, âges et races, et ce­la est émi­nem­ment louable. J’en connais qui se voient lit­té­ra­le­ment comme des gué­ris­seurs ; quant aux autres, qui n’en ont peut- être pas conscience, ils ont éga­le­ment une fonc­tion thé­ra­peu­tique. La plu­part d’entre eux, sur­tout ceux qui opèrent dans la rue – bien que ce soit, hé­las, de plus en plus rare –, ont de sur­croît un grand sens du style, car il faut bien at­ti­rer le cha­land ! C’est pour­quoi au­tre­fois ils s’ha­billaient de blanc : afin d’être vus de loin. Fran­che­ment, com­ment ne pas ai­mer de tels gar­çons ?”

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