Ge­ne­ral Idea. Par Éric Tron­cy

Numéro - - Sommaire - Par Éric Tron­cy

Créé à l’aube des an­nées 70, ce col­lec­tif ca­na­dien dé­ploya son iro­nie kitsch à tra­vers des per­for­mances et des sculp­tures. L’une des plus fa­meuses, in­ti­tu­lée Fin de siècle, re­pré­sente trois phoques en pe­luche à la dé­rive sur une ban­quise de po­ly­sty­rène. Une source d’ins­pi­ra­tion in­ta­ris­sable pour ses hé­ri­tiers.

Le vent froid qui souffle sur Nu­mé­ro pour cette édi­tion de no­vembre dé­diée au voyage ré­veille le sou­ve­nir d’une oeuvre his­to­rique et d’un col­lec­tif d’ar­tistes qui se for­ma exac­te­ment il y a cin­quante ans. C’est ce que rap­pelle d’élé­gante ma­nière la ga­le­rie lon­do­nienne Mau­reen Pa­ley en consa­crant une ex­po­si­tion cet au­tomne, à Londres ( jus­qu’au 11 no­vembre), à Ge­ne­ral Idea. L’oeuvre en ques­tion n’y fi­gure pas, mais elle a la par­ti­cu­la­ri­té d’ins­pi­rer ré­gu­liè­re­ment les nou­velles gé­né­ra­tions d’ar tistes qui en livrent des co­vers, des re­prises, comme pour les hits de la pop mu­sic. Étrange, pour une oeuvre faite de plaques de po­ly­sty­rène et de trois phoques en pe­luche.

Ge­ne­ral Idea, ce sont trois hommes qui se

sont ren­con­trés à To­ron­to en 1969 au Théâtre Passe Mu­raille, dans les lo­caux du col­lège Ro­ch­dale, lors des ré­pé­ti­tions de la pièce Home

Free de Lan­ford Wil­son. Ces trois hommes – Mi­chael Tims ( né le 18 juin 1946 à Van­cou­ver, en Co­lom­bie- Bri­tan­nique) ; Ron Gabe ( né le 23 avril 1945 à Win­ni­peg, dans le Ma­ni­to­ba) et Slo­bo­dan Saia- Le­vy ( né le 28 jan­vier 1944 à Parme, en Ita­lie) – ont ha­bi­té en­semble qua­si ins­tan­ta­né­ment, et, cha­cun ayant au­pa­ra­vant pro­duit, de son cô­té, quelques oeuvres ou ex­pé­ri­men­ta­tions ar­tis­tiques, ont alors com­men­cé à créer à trois. Du “mail ar t”, es­sen­tiel­le­ment, au­quel s’ajoute une ac­tive fré­quen­ta­tion des soi­rées fes­tives de la contre- culture

ca­na­dienne : les trois étaient par­ti­cu­liè­re­ment connus pour soi­gner leurs en­trées dans ces fêtes, en­trées in­évi­ta­ble­ment théâ­trales puis­qu’après tout, c’est dans un théâtre qu’ils s’étaient ren­con­trés. On dit que le nom Ge­ne­ral Idea, qui de­vint le leur au dé­but des an­nées 70, fut ins­pi­ré par la Ge­ne­ral Mo­tors, mais Mi­chael Tims ex­plique que “Ge­ne­ral Idea était le nom de l’un des pre­miers pro­jets que nous avons pré­sen­tés, mais nul ne le com­prit et tout le monde crut que c’était le nom du groupe”.

Ce qui est sûr, en re­vanche, c’est qu’ils

prirent ra­pi­de­ment des pseu­do­nymes : Mi­chael Tims de­vint AA Bron­son, Ron Gabe de­vint Fe­lix Par tz et Slo­bo­dan Saia- Le­vy, Jorge Zon­tal. L’une de leurs pre­mières oeuvres prit la forme d’un concours de beau­té : pour Le Concours

Miss Ge­ne­ral Idea, en 1971, ils adres­sèrent à 16 ar tistes nord- amé­ri­cains des for­mu­laires et rè­gle­ments ain­si qu’une robe de cou­leur mar­ron : il conve­nait pour chaque ar­tiste d’en­voyer huit pho­to­gra­phies d’eux- mêmes po­sant dans la robe en ques­tion. Treize d’entre eux par ti­ci­pèrent, et le vain­queur, Mar­cel Dot, fut cé­lé­bré comme il se doit lors d’une soi­rée de ga­la au mu­sée des Beaux- Ar ts de l’On­ta­rio. Ce concours de beau­té of frit une struc­ture pro­vi­soire à leur oeuvre jus­qu’en 1984, avec la créa­tion d’un Pa­villon Miss Ge­ne­ral Idea qui rap­pelle que deux d’entre les trois ar tistes firent des études d’ar­chi­tec­ture.

Au dé­but des an­nées 70, Ge­ne­ral Idea se

lan­ça dans l’aven­ture in­tré­pide de la pu­bli­ca­tion d’un ma­ga­zine qu’il in­ti­tu­la File Me­ga­zine (une ver­sion dé­for­mée du cé­lèbre ma­ga­zine Life). Les 26 nu­mé­ros pu­bliés entre 1972 et 1989 ré­sonnent au­jourd’hui de ma­nière amu­sante, tan­dis que les grosses ga­le­ries de l’in­dus­trie de l’ar t se dotent elles aus­si de ma­ga­zines pour faire la pro­mo­tion de leurs ac­ti­vi­tés sans pas­ser par le dé­tour en­com­brant de la cri­tique ou d’une éva­lua­tion in­con­trô­lable. File Me­ga­zine ne fit pas uni­que­ment la pro­mo­tion de Ge­ne­ral Idea, mais aus­si celle d’ar­tistes par­fai­te­ment fic­tifs tels que Dr. Brute ou Mr. Pea­nut, et, à la vé­ri­té, semble s’ins­crire dans la jeune tra­di­tion des ma­ga­zines d’avant- garde lor­gnant vers le gla­mour et le mains­tream inau­gu­rée par An­dy Wa­rhol avec son ma­ga­zine In­ter­view lan­cé en 1969. Comme le dirent les membres de Ge­ne­ral Idea : “Nous vou­lions être cé­lèbres, sé­dui­sants et riches. Ce qui veut dire que nous vou­lions être ar tistes, et nous sa­vions que si nous étions cé­lèbres et sé­dui­sants, nous pour­rions dire que nous étions ar­tistes, et nous le se­rions. Nous n’avons ja­mais eu le sen­ti­ment que nous avions à pro­duire du grand art pour être de grands ar tistes. Nous sa­vions que le grand ar t n’ap­por te pas le charme et la cé­lé­bri­té.”

Leur col­la­bo­ra­tion du­ra vingt- cinq an­nées, jus­qu’à ce que, en 1994, le si­da em­porte Ron Gabe et Slo­bo­dan Saia- Le­vy, à quatre mois d’in­ter­valle. Dès la fin des an­nées 80, leur oeuvre fut in­ti­me­ment bou­le­ver­sée par l’ap­pa­ri­tion de cette ma­la­die, et, en 1987, ils dé­tour­nèrent le cé­lèbre Love du peintre amé­ri­cain Ro­ber t In­dia­na en un Aids d’au­tant plus dé­ran­geant qu’il de­ve­nait pa­pier peint, lo­go et com­mu­ni­ca­tion. Ce sont ces oeuvres qui sont ex­po­sées en ce mo­ment à la ga­le­rie Mau­reen Pa­ley de Londres, mais celle qui nous oc­cupe est en vé­ri­té l’une des toutes der­nières de leur col­la­bo­ra­tion. In­ti­tu­lée Fin de siècle ( 1990), elle fut pré­sen­tée dans l’ex­po­si­tion iti­né­rante qui porte le même titre en 1992 et 1993, puis à Pa­ris en 1994 dans l’ex­po­si­tion col­lec­tive L’Hi­ver de l’amour or­ga­ni­sée par le ma­ga­zine Purple au mu­sée d’Art mo­derne de la Ville de Pa­ris.

Cette oeuvre in­croyable est consti­tuée d’un mi­ni­mum de 300 plaques de po­ly­sty­rène de 120 sur 240 cm chao­ti­que­ment en­tas­sées de ma­nière à créer l’im­pres­sion d’une ban­quise. Sur cette ban­quise, les trois ar tistes ont, en quelque sor te, li­vré leur der­nier au­to­por trait en pla­çant sur les plaques blanches trois bé­bés phoques en pe­luche… Cette oeuvre aux pro­por tions spec­ta­cu­laires re­prend à son compte un ta­bleau du peintre al­le­mand Cas­par Da­vid Frie­drich ( 1774-1840) in­ti­tu­lé Das Eis­meer ( La Mer de glace), réa­li­sé en 1823-1824, fi­dèle en tout point à la dé­me­sure de la na­ture et à son op­po­si­tion avec la pe­ti­tesse des hommes qui ca­rac­té­rise son oeuvre. Il n’y a ni hommes ni ani­maux dans l’oeuvre de Frie­drich, et l’in­clu­sion des trois bé­bés phoques dans la ver­sion de Ge­ne­ral Idea l’en­traîne du cô­té des vi­trines des mu­sées d’his­toire na­tu­relle. Elle l’en­traîne aus­si vers di­vers ho­ri­zons d’in­ter­pré­ta­tion qui s’en­tre­croisent. Ain­si la pré­sence de ces phoques peut- elle in­vi­ter à une lec­ture très lit­té­rale de l’oeuvre, contem­po­raine d’une époque où les éco­lo­gistes ten­taient d’aler­ter sur la condi­tion et la pré­ser­va­tion de ces ani­maux, tan­dis que le gou­ver­ne­ment ca­na­dien in­ci­tait fi­nan­ciè­re­ment à leur ex­ter­mi­na­tion pour cause de sur­po­pu­la­tion. Elle peut aus­si, dans le contexte d’une oeuvre mar­quée par la ma­la­die, for­mer un por­trait des trois ar­tistes aban­don­nés sur un mor­ceau de ban­quise à la dé­rive les en­traî­nant vers leur per te dans une in­dif fé­rence gé­né­rale. Ils s’ex­pri­mèrent à ce su­jet, Slo­bo­dan Saia- Le­vy dé­cla­rant no­tam­ment que : “Il est plus fa­cile de vendre ‘ Sau­vez les phoques’ ou ‘ Sau­vez les en­fants at­teints du si­da’, parce qu’ils sont plus mi­gnons que trois ho­mo­sexuels entre deux âges.”

En 2003, à l’oc­ca­sion de sa par ti­ci­pa­tion à la 7e Bien­nale d’ar t contem­po­rain de Lyon, Pierre Huy­ghe pré­sen­ta L’Ex­pé­di­tion scin­tillante,

acte II : une in­ter­pré­ta­tion qua­si lit­té­rale de cette oeuvre de Ge­ne­ral Idea, dé­ployant dans le vaste es­pace d’un étage du mu­sée d’Ar t contem­po­rain de Lyon les plaques de po­ly­sty­rène agen­cées de ma­nière chao­tique pour res­sem­bler à une ban­quise.

L’an pas­sé, c’est Li­li Rey­naud- De­war qui pré­sen­tait dans sa mé­mo­rable ex­po­si­tion La­dy to Fox à la Ga­le­rie Clea­ring de Bruxelles une in­ter­pré­ta­tion de cette même pièce, pa­reille­ment com­po­sée de plaques de po­ly­sty­rène mé­cham­ment en­tas­sées for­mant ban­quise.

Dans les deux cas, les trois phoques en pe­luche avaient dis­pa­ru, mais l’in­ten­tion de pro­duire une co­ver ver­sion de ce “hit” de Ge­ne­ral Idea était bien iden­tique : comment ne pas son­ger en ef­fet au des­tin des grands airs pop face au sem­blable en­goue­ment d’ar­tistes aus­si dif fé­rents que Huy­ghe et Rey­naud- De­war pour une même oeuvre ? Deux ar tistes, a for­tio­ri, chez qui la ci­ta­tion n’est pas une stra­té­gie or­di­naire, et en­core moins la “re­prise” de l’oeuvre d’un autre. Quelque chose, en ef­fet, dans cette Fin de siècle de Ge­ne­ral Idea at­teint pro­ba­ble­ment à l’uni­ver­sel et à l’in­tem­po­rel, et sait s’im­po­ser sans que pré­valent l’époque ni le temps. Au­tant de ca­rac­té­ris­tiques qui, à bien y ré­flé­chir, ne s’ap­pliquent qu’aux chefs- d’oeuvre.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.