High Life de Claire De­nis. Par Oli­vier Joyard

Dans son nou­veau long- mé­trage, Claire sans is­sue. Un film de science- fic­tion De­nis ex­pé­die Ro­bert Pat­tin­son et Ju­liette in­ha­bi­tuel et dé­rou­tant qui nous in­ter­roge Bi­noche dans l’es­pace, pour une mis­sion sur notre in­té­rio­ri­té et nos dé­si­rs en­fouis

Numéro - - Sommaire - Par Oli­vier Joyard

Claire De­nis face à Ro­ber t Pat­tin­son… la gé­niale ci­néaste fran­çaise de J’ai pas som­meil et Trouble Eve­ry Day tour­nant avec l’an­cien ac­teur pour ados de­ve­nu un tren­te­naire aven­tu­reux du ci­né­ma in­dé : l’époque est aux hy­brides ex­ci­tants et c’est à ce­la que res­semble High

Life, sans doute l’un des som­mets d’une an­née plu­tôt morne. Film de science- fic­tion bar­ré où une équipe de condam­nés à mor t est en­voyée dans l’es­pace pour une mis­sion scien­ti­fique sans is­sue, cet opus fonc­tionne aus­si comme une ex­plo­ra­tion per­son­nelle de nos dé­si­rs, ta­bous – et plus si af fi­ni­tés. Pour confier le rôle prin­ci­pal à l’ac­teur de

Twi­light ( vu l’an­née der­nière dans le po­lar fra­cas­sé des frères Saf­die, Good Times), Claire De­nis s’est fiée à son éter­nelle bous­sole : le dé­sir de fil­mer une per­sonne, un corps, une

ma­nière d’être. “J’ai un pro­blème, dit- elle, c’est que je ne pour­rais pas faire un film avec quel­qu’un que je ne vais pas ai­mer, même si on me dit qu’il ou elle se­rait bien pour le rôle. S’il n’y a pas d’es­pace in­time, ça ne fonc­tionne pas. Ro­ber t Pat­tin­son est très pu­dique, mais au bout de deux jours de tour­nage, je lui ai dit : ‘ Tu me par­donnes, mais à un mo­ment je vais com­men­cer à te tou­cher.’ Il m’a re­gar­dée, in­cré­dule.

Je lui ai ex­pli­qué que je met­trais ma main dans ses che­veux, que je bou­ge­rais son bras, que je le pous­se­rais dans le cadre. Je lui ai de­man­dé de ne pas mal le prendre. Ce rap­por t est tel­le­ment for t. Ju­liette [ Bi­noche, éga­le­ment

pré­sente dans le film], je l’aime beau­coup et elle aime que je la touche. Il n’y a pas d’in­dé­cence dans le tou­cher, beau­coup de res­pect. Mais c’est sur tout une fa­çon d’éva­cuer le lan­gage psy­cho­lo­gique.”

Le ci­né­ma comme arme contre la

psy­cho­lo­gie sco­laire à la­quelle il nous ha­bi­tue par fois ? High Life res­pecte ce pro­gramme avec un mé­lange de pro­vo­ca­tion et de can­deur qui lui donne son am­pleur rare. Il est ques­tion ici ni plus ni moins que de l’ave­nir de l’hu­ma­ni­té, de la ma­nière dont l’es­pèce hu­maine dé­borde d’elle- même quand elle se trouve confron­tée à ses li­mites. Loin de la Terre, près des trous noirs, les peaux et les sexes pal­pitent dif­fé­rem­ment mais pas moins in­ten­sé­ment. “Dans Doc­teur Fo­la­mour de Ku­brick, un film que j’adore, il y a cette ma­gni­fique sé­quence avec le gé­né­ral fou au dé­but qui dit : ‘ It’s on­ly a mat­ter of fluids.’ J’y ai pen­sé en tour­nant High Life. Je me suis dit que c’était le film. La vie, ce n’est que ce­la : le sang, les hu­meurs…” Une fo­lie douce s’im­misce, avec l’idée que le ci­né­ma per­met d’ac­cé­der à d’autres mondes, in­vi­sibles à

l’oeil nu. C’est pour tant un oeil sans tru­cages qui mène la danse, ce­lui d’une ci­néaste sep­tua­gé­naire conser­vant in­tacts son cha­risme et son art du dé­tail. “Je n’uti­lise qu’une seule ca­mé­ra. Je ne dis pas que j’ai rai­son, mais comme ça, je suis aux pre­mières loges et je res­sens les choses. Quand mon oeil a vu un truc, ça y est, c’est en­re­gis­tré.”

Mal­gré son re­fus d’abor­der ce que d’autres ap­pel­le­raient des “su­jets”, High Life ba­laie l’es­pace sym­bo­lique contem­po­rain en met­tant en scène le dé­sir et le sexe sans dé­tours, en re­gar­dant les femmes – no­tam­ment le per­son­nage de Ju­liette Bi­noche, proche sym­bo­li­que­ment d’une sor­cière – sans ac­cep­ter qu’elles soient per­çues comme des vic­times. “Pour moi, les femmes par ti­cipent à la bru­ta­li­té du monde”, ex­plique la réa­li­sa­trice, qui en re­vient tou­jours au centre de son film, Ro­ber t

Pat­tin­son : “J’ai trou­vé qu’il avait quelque chose que peu d’ac­teurs ont : une forme de ré­serve. Il reste tou­jours en de­çà de ce qu’on at­ten­drait. Il est ver­rouillé. Je pense que Ro­ber t Pat­tin­son est comme un conte­nu de dé­sir ren­fer­mé. Cette ré­serve me semble su­per éro­tique. Je crois que Ro­ber t le sait, mais il n’en fait pas com­merce. Il sait qu’il l’a, ce re­gard avec la pau­pière qui dé­vie un tout pe­tit peu. Mais il veut don­ner autre chose.”

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