FAS­CI­NANTE TIL­DA SWIN­TON

Numéro - - Sacré Numéro - Sus­pi­ria de Lu­ca Gua­da­gni­no. Sor­tie le 14 no­vembre.

Com­plice des réa­li­sa­teurs les plus exi­geants, l’ac­trice, per­for­meuse et muse à l’au­ra in­tem­po­relle Til­da Swin­ton a fas­ci­né, au cours des dé­cen­nies, nombre de ci­néastes tels De­rek Jar­man ou Jim Jar­musch. C’est au­jourd’hui son ami Lu­ca Gua­da­gni­no qui la met en ve­dette avec son film évé­ne­ment Sus­pi­ria. Dans la peau d’une di­rec­trice de com­pa­gnie de danse, la su­blime Bri­tan­nique donne corps au pou­voir sur­na­tu­rel de la danse, et à la ma­gie des femmes.

Pro­pos re­cueillis par Oli­vier Joyard, por­traits Do­mi­nique Is­ser­mann, réa­li­sa­tion Jer­ry Staf­ford

De­puis plus de vingt- cinq ans, le vi­sage

in­tense et la sil­houette lon­gi­ligne de Til­da Swin­ton éclairent le ci­né­ma et au- de­là. Par­mi la mul­ti­tude de ses ap­pa­ri­tions – dans tous les sens du terme –, quelques- unes nous ont plus mar­qués que les autres, comme son rôle mé­lan­co­lique chez Jim Jar­musch dans On­ly

Lo­vers Lef t Alive. Dans la peau d’une vam­pire mil­lé­naire, elle in­car­nait une fi­gure mé­ta­pho­rique de l’ar tiste éter­nelle, au coeur d’un monde qui ne veut plus vrai­ment de la poé­sie. Cette poé­sie, la Lon­do­nienne s’y at­tache sans re­lâche et la fait vivre de­puis ses dé­buts à la fin des an­nées 80 chez le pape du ci­né­ma queer bri­tan­nique, De­rek Jar­man. De­puis, les frères Coen lui ont fait confiance dans Burn Af­ter Rea­ding, Wes An­der­son éga­le­ment dans Moon­rise King­dom puis

The Grand Bu­da­pest Ho­tel, tan­dis qu’elle a tra­ver­sé l’un des plus beaux films de Da­vid Fin­cher ( L’Étrange His­toire de Ben­ja­min But­ton) et s’est aven­tu­rée au­près du Sud- Co­réen Bong Joon- ho à deux re­prises pour Snow­pier­cer – Le

Trans­per­ce­neige et Ok­ja. À par t les Fran­çaises Isa­belle Hup­per t et Ju­liette Bi­noche, on ne voit pour ain­si dire per­sonne ca­pable de ri­va­li­ser avec elle en termes de di­ver­si­té et de pul­sions créa­tives. Til­da Swin­ton est en réa­li­té la co­créa­trice de ses rôles et des films dans les­quels elle joue, un ap­port qui dé­passe sa fonc­tion d’ac­trice et qu’elle re­ven­dique plei­ne­ment. En toute lo­gique, la mode et le ci­né­ma d’au­teur voient en elle une égé­rie pleine de goût, at­ti­rée par la ra­di­ca­li­té comme un pa­pillon de nuit par la lu­mière, mais la dé­fi­ni­tion n’est que par­tielle Pages pré­cé­dentes : robe en mous­se­line de soie mé­tal­li­sée,

THE VAM­PIRE’S WIFE. Ci- contre : robe en mous­se­line des oiem étal li­sée,THE

VAM­PIRE’S WIFE. Bra­ce­let, THE VAM­PIRE’S WIFE X AN­NOU­SH­KA.

puisque Til­da Swin­ton est aus­si ca­pable d’ap­por ter une étran­ge­té bien­ve­nue dans des pro­duc­tions très grand pu­blic, comme Nar­nia ou Doc­tor Strange. Cet au­tomne, elle re­trouve son ami proche Lu­ca Gua­da­gni­no dans un re­make de Sus­pi­ria, le film d’hor­reur culte des

se­ven­ties de Da­rio Ar­gen­to. L’oc­ca­sion pour elle de don­ner vie à un vieux rêve et d’in­car­ner une cho­ré­graphe pour le moins ha­bi­tée par son mé­tier. In­quié­tante, libre, drôle et lé­gère, Til­da Swin­ton réus­sit constam­ment l’union des contraires. Nous en avons pro­fi­té pour l’in­ter­ro­ger sur son pro­ces­sus créa­tif, son amour des sor­cières, l’op­po­si­tion entre la tech­nique et l’ins­tinct, et même le sou­ve­nir de ses rêves…

NU­MÉ­RO : Sus­pi­ria est l’un des films les plus dé­ran­gés et fas­ci­nants aux­quels vous ayez par ti­ci­pé. Qu’est- ce qui vous a at­ti­rée dans le pro­jet ?

TIL­DA SWIN­TON : De­puis plus de vingt ans, je parle avec Lu­ca Gua­da­gni­no de notre rêve : faire une “re­prise” du Sus­pi­ria de Da­rio Ar­gen­to sor ti en 1977. Nous avions tous les deux une at­ti­rance pour ce film, Lu­ca de­puis son ado­les­cence, moi de­puis que je l’avais vu quand j’étais étu­diante. Le pro­jet de fouiller ce même sol, comme pour trou­ver les ra­cines d’un arbre que nous vé­né­rons et sur le­quel nous pour­rions ins­tinc­ti­ve­ment faire pous­ser de nou­velles branches était par­ti­cu­liè­re­ment en­thou­sias­mant. Le film de Da­rio fonc­tionne à la ma­nière d’une hal­lu­ci­na­tion : il est cin­glé, dans le bon sens du terme, et sau­va­ge­ment in­ven­tif. Ce sont ces images- là qui ont don­né en­vie à Lu­ca de de­ve­nir réa­li­sa­teur, au tout dé­but. Et je suis sûre qu’il n’est pas le seul.

Comment dé­crire l’ex­pé­rience de ce tour­nage ? Était- ce proche de la transe ?

Non, je n’uti­li­se­rais pas ce mot. Comme tou­jours au ci­né­ma, c’était très concret. Il fal­lait de l’en­du­rance… mais nous nous sommes beau­coup amu­sés. Nous avons eu la chance de tour­ner dans un hô­tel aban­don­né dans le nord de l’Ita­lie, où nous pou­vions construire les dé­cors sans être in­ter­rom­pus ni dé­ran­gés par des pro­blèmes ve­nant de l’ex­té­rieur. Sur le pla­teau, il y avait un mé­lange de vieux amis, des col­lègues avec qui nous tra­vaillons de­puis de longues an­nées, et de nou­veaux vi­sages… no­tam­ment ceux d’une com­pa­gnie de danse qui a pris place au coeur du film. Leur dis­ci­pline et leur ins­pi­ra­tion nous ont don­né chaque jour de l’éner­gie. Il fai­sait froid, il y avait du brouillard presque tous les ma­tins. Nous avons pas­sé l’hi­ver d’obs­cu­ri­té en obs­cu­ri­té. Chaque di­manche, nous avons man­gé du ri­sot­to aux noi­settes. C’était ma­gique.

La culture po­pu­laire a fait des sor­cières des fi­gures contro­ver­sées, que les fé­mi­nistes dé­fendent. Elles vous in­té­ressent ? Il y a quelques sor­cières dans Sus­pi­ria…

La der­nière sor­cière d’Écosse a été brû­lée il y a moins de deux cents ans dans un vil­lage près de l’en­droit où je vis dans les High­lands. À moins de deux ki­lo­mètres de notre mai­son, une femme nom­mée Iso­bel Gow­die, une puis­sante et cha­ris­ma­tique “ra­con­teuse d’his­toires”, a été brû­lée vive après avoir avoué di­vers actes de sor­cel­le­rie : trans­for­ma­tion en dif­fé­rents ani­maux, sexe avec le diable et toutes sortes de choses ex­ci­tantes. J’ai tou­jours trou­vé ça fas­ci­nant. D’une par t, parce que c’était il n’y a pas si long­temps. D’autre par t, parce que, dans notre ci­vi­li­sa­tion pseu­do- évo­luée, ce­la sous- en­tend la dé­pré­cia­tion – voire la dia­bo­li­sa­tion in­si­dieuse – de l’in­tel­li­gence des femmes, et la ten­ta­tive d’éli­mi­ner leur “ma­gie” au nom de la ra­tio­na­li­té. En même temps, la si­gni­fi­ca­tion vi­tale de la psy­ché des femmes sau­vages sages est très réelle : ces fi­gures de mères dé­vo­rantes, de Ka­li en Inde aux Gor­gones, de la vo­leuse d’en­fants Rang­da à Ba­li jus­qu’aux déesses- ser­pents de Grèce. Le pou­voir du fé­mi­nin et son po­ten­tiel se­cret est ac­cep­té de­puis des siècles dans les cultures hu­maines, sur tous les conti­nents. Il est né­ces­saire de bien connaître la noir­ceur pour ché­rir et com­prendre ce qui est lu­mi­neux. Le pou­voir sur­na­tu­rel de per­sonnes de tous les genres – des cha­mans aux prêtres en pas­sant par les do­mi­na­trices et les dieux et déesses du rock et au- de­là – fait tou­jours avan­cer nos so­cié­tés. Gloire à toutes les sor­cières et aux sor­ciers, à leurs sorts et leurs for­mules ma­giques, à leurs illu­sions et leurs en­chan­te­ments !

Vous avez une re­la­tion pri­vi­lé­giée avec Lu­ca Gua­da­gni­no de­puis des dé­cen­nies. Qu’est- ce qui vous rap­proche ?

J’ai ren­con­tré Lu­ca en 1994 à Rome : De­rek Jar­man ve­nait de mou­rir et une confé­rence cé­lé­brant son tra­vail avait lieu dans un mu­sée. Lu­ca avait 22 ans et il s’est pré­sen­té comme réa­li­sa­teur en ex­pli­quant qu’il m’avait écrit quelques mois au­pa­ra­vant pour me pro­po­ser de tra­vailler avec moi sur un cour t- mé­trage, une adap­ta­tion de The Pen­ny Ar­cade Peep Show de William Bur­roughs. Je me suis sou­ve­nue de la lettre et c’était em­bar­ras­sant puisque je n’y avais pas ré­pon­du. Je lui ai de­man­dé où il en était, il a ré­pon­du qu’il n’avait pas tour­né puisque je n’avais pas dai­gné ré­pondre… Je me suis re­trou­vée cap­tive d’un brillant en­che­vê­tre­ment de culpa­bi­li­té et de fas­ci­na­tion. Nous sommes de­ve­nus amis im­mé­dia­te­ment. De­puis cette pre­mière ren­contre, nous avons par ta­gé non seule­ment un sen­ti­ment de fa­mi­lia­ri­té ex­trê­me­ment na­tu­rel, mais aus­si un amour très com­pa­tible et la vi­sion d’un cer­tain ci­né­ma : le ci­né­ma “sense- ation­nel”, où le pu­blic se re­trouve im­mer­gé dans une

at­mo­sphère, des images et des sons, mais aus­si des goûts, des odeurs, une ten­sion, une émo­tion. Nous avons com­men­cé à dé­ve­lop­per cette ap­proche avec Amore tour­né en 2008 après dix ans de pré­pa­ra­tion. Avec

Sus­pi­ria, l’aven­ture conti­nue. De plu­sieurs fa­çons, Lu­ca et moi gran­dis­sons en­semble – ou peut- être que nous nous em­pê­chons mu­tuel­le­ment de gran­dir –, j’ima­gine que c’est une ques­tion de point de vue…

Vous consi­dé­rez- vous comme une ac­trice ou comme une per for­meuse, ce qui pour­rait si­gni­fier quelque chose de plus large ?

Je ne me suis ja­mais consi­dé­rée comme une ac­trice, en par tie parce que je n’ai ja­mais eu l’in­ten­tion d’en de­ve­nir une, mais aus­si pour un pro­blème de dé­fi­ni­tion : à chaque fois que je lis ou en­tends de vé­ri­tables co­mé­diens dé­crire leurs vies pro­fes­sion­nelles et leur mé­thode, je constate que mon exis­tence est trop dif fé­rente pour que je puisse me ré­cla­mer de cette pa­ren­té. Je suis de­ve­nue une per for­meuse à un cer tain mo­ment de ma vie – tem­po­rai­re­ment, mais long­temps – quand j’ai ar­rê­té d’écrire, par goût pour les ac­ti­vi­tés col­lec­tives… J’ai com­men­cé à faire des films avec De­rek Jar­man en 1985. Nous avons tra­vaillé huit ans en­semble pour sept longs- mé­trages. Avec lui, j’ai ap­pris le tra­vail en groupe, la plu­part du temps nous n’avions pas de scé­na­rio, c’était ex­pé­ri­men­tal, im­pro­vi­sé et pas trop joué… Ceux qui tra­vaillaient avec De­rek de­vaient se consi­dé­rer comme les au­teurs de notre tra­vail, les res­pon­sables de nos contri­bu­tions. In­évi­ta­ble­ment, ce­la a mar­qué mes pre­miers pas dans le ci­né­ma, ce sens du par tage créa­tif. De­puis, j’ai tou­jours re­cher­ché les re­la­tions proches avant toute autre consi­dé­ra­tion quand je dé­cide de dire oui. Les connexions et la joie de la conver­sa­tion avec les col­lègues me poussent à conti­nuer à faire des films.

Dans votre jeu la tech­nique est- elle im­por­tante ou pré­fé­rez- vous vous re­po­ser sur l’ins­tinct ?

Faire du ci­né­ma est un art ex­trê­me­ment tech­nique et pré­cis. Mais le tour de passe- passe consiste à faire en sor te que ce­la ne se voit pas : un ar tiste ne s’af­fiche pas. Mon at­ta­che­ment à la fa­bri­ca­tion du ci­né­ma com­mence du­rant la pé­riode de pré­pro­duc­tion, qui res­semble à une très longue au­top­sie, par­fois de plu­sieurs an­nées : ima­gi­ner les dé­tails et pla­ni­fier notre fan­tasme de film reste le mo­ment le plus agréable. En­suite, le tour­nage com­mence, tout le monde se réunit pour s’aban­don­ner à la pure re­laxa­tion et au jeu.

Par­lons de vos rêves. Vous vous en sou­ve­nez beau­coup ? Votre vie ar tis­tique est- elle struc­tu­rée par votre in­cons­cient ?

Oc­ca­sion­nel­le­ment, je me rap­pelle de la fin d’un rêve, mais ra­re­ment beau­coup plus loin… Je me sou­viens quand même qu’une fois, au mi­lieu d’un tour­nage, je me suis ren­du compte que le ré­cit res­sem­blait énor­mé­ment à l’un des rêves ré­cur­rents que je fai­sais quand j’étais plus jeune. Il s’agis­sait de Bleu pro­fond,

un film de Da­vid Sie­gel et Scott McGe­hee. Je jouais une femme qui dé­couvre un corps. Même si elle sait qu’elle n’est pour rien dans la mor t de cette per­sonne, elle cache le ca­davre par peur d’être com­pro­mise. Il ne fait au­cun doute que toutes les en­tre­prises ar­tis­tiques sont ali­men­tées par notre in­cons­cient. Ce sont les élé­ments de base de notre cui­sine per­son­nelle.

Pen­sez- vous que le ci­né­ma et la mode se trouvent face à la même dy­na­mique : le com­bat entre l’art et le com­merce ?

Je ne vois pas ce­la comme une guerre ni comme une com­pé­ti­tion, plu­tôt comme un écosystème. Les peintres et les sculp­teurs de la Re­nais­sance avaient be­soin de leurs clients, comme nous en avons be­soin au­jourd’hui. Il y a plus d’une ma­nière de trou­ver son in­té­gri­té.

Pou­vez- vous nous en dire plus sur votre pro­jet avec Api­chat­pong Wee­ra­se­tha­kul, le réa­li­sa­teur qui a rem­por té la Palme d’or en 2010 ?

Je connais Joe [ sur­nom du réa­li­sa­teur] de­puis des an­nées. Nous avons tou­jours vou­lu dé­ve­lop­per un pro­jet en­semble. Le pre­mier dé­fi que nous nous sommes don­né a été de trou­ver un en­droit sur la pla­nète ca­pable d’ac­cueillir notre his­toire. Un lieu in­con­nu de nous deux. Il y a quelques mois, la Co­lom­bie s’est im­po­sée. Nous al­lons com­men­cer à tour­ner l’an­née pro­chaine et je suis très im­pa­tiente.

Quelle est votre opi­nion sur le mou­ve­ment # Ti­mesUp, qui tente de chan­ger les rap­ports de pou­voir et de genre à Hol­ly­wood ?

Dans nos so­cié­tés, ce n’est ja­mais le mau­vais mo­ment pour dire “ça suf fit” à pro­pos du har­cè­le­ment et de l’abus de pou­voir per­pé­trés par des per­sonnes is­sues de tous les genres sur d’autres per­sonnes is­sues de tous les genres. Voi­là.

Que pou­vons- nous es­pé­rer de ce monde dan­ge­reux ? Avez- vous l’im­pres­sion que l’ar t nous sau­ve­ra, où qu’il nous ai­de­ra sim­ple­ment à tra­ver­ser l’apo­ca­lypse ?

Je crois – et je l’ob­serve tous les jours – qu’il existe de la joie, du pro­grès et de l’élé­va­tion par tout où on re­garde, au­jourd’hui plus que ja­mais dans l’his­toire hu­maine. Nous pou­vons es­pé­rer tout ce que nous dé­si­rons es­pé­rer. Et tra­vailler pour l’avoir. Aban­don­ner n’est pas une op­tion. L’ar t, la na­ture, la jus­tice, l’ami­tié, voi­là nos plus grands pou­voirs, dans les­quels nous pou­vons in­ves­tir nos vies. Nous sommes toutes et tous mor­tels, notre condam­na­tion est in­évi­table, im­pos­sible de dé­battre à ce su­jet. Mais il se­rait dé­li­rant de le prendre per­son­nel­le­ment : n’y voyons au­cun échec, seule­ment le triomphe de l’évo­lu­tion. Res­tons joyeux tant que le so­leil brille. La vie est courte. Voyons- nous sur la mon­tagne, à la plage ou sur le

dan­ce­floor !

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