Eva Io­nes­co in­ter­viewée par Si­mon Li­be­ra­ti. Por­trait Sté­phane Gal­lois

Numéro - - Sommaire - Pro­pos recueillis par Si­mon Li­be­ra­ti, por­trait Sté­phane Gal­lois

Dans son deuxième long- mé­trage, Une jeu­nesse do­rée, Eva Io­nes­co pour­suit son au­to­bio­gra­phie ro­man­cée com­men­cée avec My Lit­tle Prin­cess. Son ma­ri, l’écri­vain Si­mon Li­be­ra­ti, s’en­tre­tient avec elle au su­jet de cette pé­riode flam­boyante de la nuit pa­ri­sienne et des my­thiques an­nées du Pa­lace.

SI­MON LI­BE­RA­TI : Ton film, Une jeu­nesse do­rée, ra­conte l’his­toire de Rose et Mi­chel, deux jeunes gens lan­cés dans la fosse aux lions du Pa­lace et qui vont se perdre dans la nuit.

EVA IO­NES­CO : Comme dans ton pre­mier ro­man, An­tho­lo­gie des ap­pa­ri­tions. C’est pour ça que je suis al­lée te cher­cher, pour que tu m’aides à fi­nir le scé­na­rio.

S. L. : C’est donc cette époque de ta vie que tu ra­contes dans ce film, pour­sui­vant l’au­to­bio­gra­phie ro­man­cée com­men­cée avec My Lit­tle Prin­cess, ton pre­mier long- mé­trage. Dans ce pre­mier film, l’ava­tar d’Eva s’ap­pe­lait Vio­let­ta, mais elle s’ap­pelle main­te­nant Rose. Elle sort de la DDASS pour en­trer au Pa­lace et y perdre son pre­mier amour. Voi­ci la ques­tion que j’ai vrai­ment en­vie de te po­ser : com­ment as- tu fait pour te re­trou­ver toi- même ? Com­ment Ga­la­tea Bel­lu­gi, qui t’in­carne, Eva, à cette pé­riode, t’a- t- elle convain­cue de lui confier le rôle ?

E. I. : En fait j’avais du mal à trou­ver celle que je cher­chais. Puis cette jeune Ita­lienne est ar­ri­vée. Elle avait de grands yeux et beau­coup d’in­ten­si­té, une ca­pa­ci­té éton­nante à se mé­ta­mor­pho­ser, une maî­trise des pro­fon­deurs. Elle avait, si­non du vé­cu, du moins quelque chose qui ve­nait de loin, comme une eau trouble qui jaillis­sait dans ses yeux.

S. L. : Tu t’en es ren­du compte tout de suite ? E. I. : En fai­sant beau­coup d’im­pro­vi­sa­tions, j’ai re­mar­qué cette fixi­té dans l’in­ten­si­té du re­gard, per­sis­tant à tra­vers les mé­ta­mor­phoses, et je me suis dit : “C’est elle.” Les ren­dez- vous avec elle étaient tou­jours très at­ten­dus, car elle vit au Da­ne­mark et il était très dif fi­cile de la voir.

S. L. : Face à Rose, il y a Mi­chel, son pre­mier amour, in­car­né par ton fils. Tu m’as dit un jour que tu avais com­men­cé à pen­ser à réa­li­ser des films, à écrire des scé­na­rios à la nais­sance de Lu­kas, il y a vingt- trois ans. Donc j’en conclus que le choix était plus évident.

E. I. : J’ai tou­jours vou­lu tra­vailler avec lui. Il y a un double ef­fet de mi­roir. Dans la vie, Lu­kas et Ga­la­tea sont très éloi­gnés de leurs rôles. Ga­la­tea n’est pas du tout cette jeune fille que je lui fais jouer, et dans la vie, mon fils est beau­coup plus sym­pa­thique que Mi­chel, le hé­ros du film. Pour tant, pen­dant les im­pro­vi­sa­tions, quelque chose de trou­blant s’est tout de suite ins­tal­lé entre Ga­la­tea et Lu­kas, une gé­mel­li­té fas­ci­nante. Ils ont l’air d’être frère et soeur. Il y a quelque chose de… quelque chose dont parle Coc­teau, ayant trait à l’in­ter­dit de l’en­fance. Deux êtres fas­ci­nés l’un par l’autre et qui sont d’un grand nar­cis­sisme, donc fi­na­le­ment quelque chose d’as­sez sui­ci­daire. Ils s’en­traînent l’un l’autre en se re­gar­dant l’un l’autre, et quelque chose qui prend feu ra­pi­de­ment jaillit de tout ce­la.

S. L. : Pen­dant les im­pro­vi­sa­tions, tu in­ventes plein de pe­tites si­tua­tions qui ne sont pas

dans le film, et tu construis une sor te de mé­moire com­mune entre les ac­teurs, ici, en l’oc­cur­rence, la bande du bou­le­vard Ma­gen­ta. Il y a beau­coup d’ar­rière- plans, des sou­ve­nirs qui n’ap­pa­raissent pas dans le film mais qui struc­turent le jeu des ac­teurs. C’est une mé­thode que tu as ap­prise au théâtre, chez Vi­tez ou chez Ché­reau ?

E. I. : Non, mais en jouant dans des films en tant qu’ac­trice, j’ai trou­vé que ça man­quait. J’aime bien l’idée de troupe. C’est dans cette pers­pec­tive que j’ai eu en­vie de re­tra­vailler avec Isa­belle Hup­pert. Alors que dans le pre­mier film elle in­car­nait la mère, dans ce­lui- ci elle in­ter­prète une autre femme : Lu­cille, la ri­vale de Rose, ce qui crée un trouble… J’ai­mais jus­te­ment l’idée qu’elle re­vienne s’in­sé­rer dans cette his­toire per­son­nelle, dans un autre rôle cette fois, comme dans une troupe. Je sais qu’elle aus­si aime l’idée de troupe. S. L. : Elle ré­pète avec les autres ? E. I. : Non, Isa­belle est beau­coup trop prise, elle ré­pète en es­sayant les cos­tumes.

S. L. : Les fa­meuses robes is­sues des ar­chives Mu­gler, que j’ai dé­cou­vertes en re­gar­dant les rushs la pre­mière fois. Elles sont in­croyables, sur­tout celle avec la tiare en pam­pilles…

E. I. : Elle res­semble à celle que por te la pa­tronne du ca­si­no dans le film The Shan­ghai

Ges­ture de Jo­sef von Stern­berg…

S. L. : Thier­ry Mu­gler était le grand cou­tu­rier de l’époque.

E. I. : Ce film lui rend hom­mage, mais nous avons eu d’autres prê­teurs mer­veilleux comme Jean Paul Gaul­tier ou Karl La­ger feld.

S. L. : Re­ve­nons aux ac­teurs, et à Mel­vil Pou­paud. Le per­son­nage qu’il in­carne, Hu­bert, est ima­gi­naire, comme la Lu­cille jouée par Isa­belle Hup­per t. Il n’est pas ti­ré di­rec­te­ment de la bande du Pa­lace, mais il est ins­pi­ré de plu­sieurs mo­dèles, des gens de sa­lon, des mon­dains d’alors, une es­pèce dis­pa­rue.

E. I. : Mel­vil a beau­coup par ti­ci­pé aux ré­pé­ti­tions, il a beau­coup ap­por­té, il a contri­bué à don­ner à Hu­ber t ce cô­té un peu ca­naille, moi­tié gi­go­lo, moi­tié aris­to…

S. L. : Et Alain- Fa­bien De­lon, tu as mis du temps à le trou­ver ? Il joue un per­son­nage ins­pi­ré de Vincent Dar­ré, mais d’as­sez loin.

E. I. : Alain- Fa­bien, on l’a re­gar­dé en in­ter­view et on a tout de suite eu en­vie de tra­vailler avec lui parce qu’il y avait une vé­ri­té qui sor tait de sa bouche, et elle était vrai­ment frap­pante. Il a un par­ler, un phra­sé, une gueule, quelque chose de brû­lé et de très te­nu qui émane de lui et qui dé­tonne com­plè­te­ment avec les jeunes ac­teurs un peu co­ol d’au­jourd’hui. Et il est très beau.

S. L. : Une bonne par tie du film se passe dans une mai­son de cam­pagne qui s’ap­pelle Bal­lielme. Quand Rose est pour­sui­vie par la DDASS parce qu’elle a sé­ché ses cours, elle se ré­fu­gie avec Mi­chel chez Lu­cille et Hu­ber t, à Bal­lielme, et ils vivent une his­toire d’amour à quatre.

E. I. : Bal­lielme, c’est une vieille his­toire, à cause d’un ami de l’époque, Fran­çois Bau­dot, qui est mor t. Il était my­tho­mane et il par­lait tou­jours d’une pro­prié­té ima­gi­naire à la cam­pagne. J’en ai fait Bal­lielme, une dat­cha iso­lée comme dans les pièces de Tche­khov.

S. L. : Tu as tour­né à Grous­say, la mai­son de Charles de Beis­te­gui.

E. I. : J’étais si contente de tra­vailler à Grous­say, à cause des ombres et aus­si de ce pe­tit théâtre tout en soie, construit sur le mo­dèle de Bay­reuth, où les gens de la Co­mé­dieF­ran­çaise ve­naient jouer en bus.

S. L. : C’est pour jouer au théâtre que ton hé­roïne Rose va quit­ter son fian­cé. Elle dit : “Je ne veux plus vivre cette vie- là”, en par­lant du Pa­lace. Jouer la co­mé­die, ce fut une ma­nière pour toi d’échap­per aux dan­gers dont tu par­lais tout à l’heure, à cette vie qui res­sem­blait aux films noirs.

E. I. : Sû­re­ment.

S. L. : Tu re­gardes énor­mé­ment de films, quel est le pre­mier dont tu te sou­viens ?

E. I. : Le Ma­gi­cien d’Oz, vu à la té­lé­vi­sion quand je vi­vais à San Fran­cis­co chez ma grand­mère. Je n’ima­gi­nais pas qu’il puisse être ex­por­té en France, je croyais que je ne le re­ver­rais ja­mais plus. Et puis, un peu plus tard, en France, à la té­lé­vi­sion le di­manche soir, c’est

Hô­tel du Nord avec Ar­let­ty. Je me rap­pelle aus­si de Ba­na­na Split à l’Ac­tion Ch­ris­tine [ ci­né­ma du Quar tier la­tin à Pa­ris], qui m’avait fait rire à cause de la dan­seuse avec les ba­nanes.

S. L. : L’Ac­tion Ch­ris­tine et la Ci­né­ma­thèque étaient des en­droits très fré­quen­tés par la bande du Pa­lace…

E. I. : Oui, les Ac­tion, les Olym­pic… On ado­rait le ci­né­ma de la Nou­velle Vague et les films noirs aus­si, le ci­né­ma amé­ri­cain des an­nées 50. À cô­té de l’ap­par te­ment du bou­le­vard Ma­gen­ta où je vi­vais en com­mu­nau­té avec Charles Ser­ruya, mon fian­cé de l’époque, Phi­lippe Kroot­chey, Ba­bette Hu­lin, Fran­cis Dor­léans et Vincent Dar­ré, il y avait le Louxor et puis aus­si un autre ci­né­ma, Le Del­ta, qui est de­ve­nu un Guer­ri­sol, où on al­lait voir des films égyp­tiens, des co­mé­dies mu­si­cales ex­traor­di­naires.

S. L. : L’ap­par­te­ment du bou­le­vard Ma­gen­ta, c’est ce­lui que tu re­pré­sentes dans Une

jeu­nesse do­rée ? E. I. : Oui, c’était un truc hauss­man­nien

as­sez grand, si­tué exac­te­ment en face du Louxor. On al­lait au Pa­lace à pied, et on al­lait aus­si sur le bou­le­vard de Ro­che­chouar t, vers Pi­galle, qui avait conser­vé son air d’avant. Au mi­lieu du bou­le­vard il y avait la foire, avec les stands de tir et les strip- tea­seuses.

S. L. : Des ba­raques à strip- tease ? E. I. : Il y en avait une qui s’ap­pe­lait Chez Mar­celle, où cer taines filles de la bande tra­vaillaient par fois.

S. L. : Je me sou­viens d’une ré­plique cou­pée au mon­tage : “Si on ne peut pas payer le loyer, je re­tour­ne­rai faire des strip- teases chez

Mar­celle.” L’am­biance de fête fo­raine et les vamps du ci­né­ma des an­nées 50 sont à la base de ton ins­pi­ra­tion ?

E. I. : Oui, les filles des films de Mel­ville, comme Isa­belle Co­rey dans Bob le Flam­beur, mais aus­si La­na Tur­ner dans Le fac­teur

sonne tou­jours deux fois, ou Sil­va­na Man­ga­no dans Ri­so Ama­ro [ Riz amer] du néo­réa­liste ita­lien Giu­seppe De san­tis. On n’avait pas de ma­gné­to­scope, c’était hors de prix à l’époque. Tous ces films étaient donc dif fi­ciles à voir, on les convoi­tait car on en avait vu des images dans Ci­né Re­vue ou Po­si­tif, ou dans des livres comme L’Éro­tisme au ci­né­ma. C’étaient d’abord les images qui nous ame­naient aux films.

On re­gar­dait les pho­to­gra­phies pen­dant des heures, et, dans la vie, on vi­vait comme au ci­né­ma.

S. L. : Oui, c’est l’ar­rière- plan du Pa­lace : la vie comme au ci­né­ma…

E. I. : À tel point que la vie nous pa­rais­sait plus for te que le ci­né­ma.

S. L. : Tu veux dire le ci­né­ma plus for t que la

vie…

E. I. : Non, la vie plus for te… Il se pas­sait énor­mé­ment de choses. On rou­lait en DS, on s’ha­billait comme dans les an­nées 50, il y avait tout ce Pa­ris mer­veilleux qui s’illu­mi­nait la nuit, il y avait des ren­contres. La ville était dan­ge­reuse, on ne sa­vait pas si on al­lait vivre ou non, on pre­nait des risques, on se dro­guait, on ne sa­vait pas com­ment payer nos ap­par te­ments.

S. L. : Alors vous re­tour­niez au ci­né­ma pour échap­per à tout ça… Je me sou­viens d’une sé­quence dans le scé­na­rio ini­tial où ils al­laient tous voir un film.

E. I. : Oui, c’était un pé­plum avec des mar tyrs et des lions.

S. L. : Fa­bio­la.

E. I. : Oui, Rose vo­lait les pho­to­gra­phies des mar tyrs et des lions. C’était très drôle.

“À l’époque que ra­conte Une jeu­nesse do­rée, la vie nous pa­rais­sait en­core plus forte que le ci­né­ma.

On rou­lait en DS, on s’ha­billait comme dans les an­nées 50, il y avait tout ce Pa­ris mer­veilleux qui

s’illu­mi­nait la nuit, il y avait des ren­contres. La ville était dan­ge­reuse, on ne sa­vait pas si on al­lait

vivre ou non, on pre­nait des risques, on se dro­guait, on ne sa­vait pas com­ment payer nos ap­par­te­ments.”

Eva Io­nes­co

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