Ma­thilde Laurent, le nez de Car­tier.

Numéro - - Sommaire - Pro­pos recueillis par Phi­lip Utz

Mys­tère im­pal­pable, le par­fum exerce une fas­ci­na­tion in­fi­nie sur les es­prits. Mé­moire sen­so­rielle, phé­ro­mones, mo­lé­cules de syn­thèse… pour le lan­ce­ment de Ca­rat, sa nou­velle fra­grance, Ma­thilde Laurent, par­fu­meur at­ti­tré de la mai­son Car­tier, évoque ici dans un en­tre­tien à bâ­tons rom­pus toutes les fa­cettes de ces philtres ma­giques.

NU­MÉ­RO : Com­ment fait- on pour de­ve­nir “par­fu­meur mai­son” chez Car­tier ? Faut-il cou­cher avec le pa­tron, comme à l’âge d’or des stu­dios hol­ly­woo­diens ?

MA­THILDE LAURENT : Ce qui vou­drait dire que j’au­rais cou­ché avec Jean- Paul Guer­lain, vu que c’est là que j’ai fait mes dé­buts. Au risque de vous dé­ce­voir, si j’en suis là où je suis, ce n’est pas le ré­sul­tat d’une pro­mo­tion ca­na­pé, même si les gens de l’usine en étaient convain­cus, me voyant ar­ri­ver comme une fleur chez Guer­lain alors que je n’avais que 23 ans et que je n’avais pas en­core ter­mi­né l’école.

Quel cur­sus faut- il suivre pour de­ve­nir “nez” ? Vaut- il mieux s’ar­mer d’une jeu­nesse pas­sée dans les champs de jas­min à Grasse, ou un simple bre­vet pro en phy­sique- chi­mie suf­fit- il ?

J’ai fait mes études à l’ISIPCA : l’Ins­ti­tut su­pé­rieur in­ter­na­tio­nal du par­fum, de la cos­mé­tique et de l’aro­ma­tique ali­men­taire…

Rien de moins ? Rien de moins, mais à l’époque, c’était la seule école au monde où l’on pou­vait ap­prendre le mé­tier de par­fu­meur. Avant ce­la, j’avais ef­fec­tué un DEUG de chi­mie à Jus­sieu, un cur­sus lourd en ma­thé­ma­tiques, en géo­phy­sique, en ther­mo­dy­na­mique des fluides, en mé­ca­nique quan­tique, en chi­mie mi­né­rale, en zoo­lo­gie… bref, j’en ai vu de toutes les cou­leurs.

En par­lant de zoo­lo­gie, dans quelle me­sure la par fu­me­rie s’ap­pa­rente- t- elle aux phé­ro­mones se­cré­tées par les ani­maux pour at­ti­rer le sexe op­po­sé ?

Il faut quand même dis­so­cier la par­fu­me­rie et les phé­ro­mones, qui ne se des­tinent pas au même or­gane ré­cep­tif. Ces der­nières sont dé­tec­tées par l’or­gane vo­mé­ro- na­sal, qui se si­tue sous la sur face in­té­rieure du nez, mais qui n’a rien à voir avec l’ol­fac­tion à pro­pre­ment par­ler. Con­trai­re­ment à l’ol­fac­tion, la per­cep­tion

des sub­stances chi­miques com­po­sant les phé­ro­mones est to­ta­le­ment in­cons­ciente. Tout le monde a es­sayé de mettre des phé­ro­mones dans les par­fums – dans la me­sure où elles sont in­odores – dans le but de créer l’arme de sé­duc­tion fa­tale. Mais ce qui dis­tingue l’homme des ani­maux, c’est le fait qu’il pos­sède une conscience. Et même si le sens ol­fac­tif hu­main est ul­tra vis­cé­ral, ul­tra ins­tinc­tif et dif­fi­cile à rai­son­ner, si ja­mais on n’est pas sti­mu­lé par ailleurs par ses quatre autres sens, on ne va pas y al­ler. Il faut plus qu’un si­gnal à l’être hu­main pour se je­ter sur la per­sonne concer­née.

L’être hu­main est- il équi­pé de ce fa­meux or­gane sen­sible aux phé­ro­mones ?

Oui, même s’il s’agit d’un or­gane as­sez ar­chaïque qui est de moins en moins sol­li­ci­té. À force de ne plus être à l’écoute de nos in­tui­tions, je pense qu’on les an­ni­hile en quelque sorte, et que tous ces or­ganes- là s’en­dorment. Dans l’évo­lu­tion hu­maine, par exemple, on sait que bien­tôt on n’au­ra plus de pe­tit or­teil parce qu’on s’en ser t de moins en moins… Les zones du cer­veau qui sont concer­nées par les phé­ro­mones sont en train de s’atro­phier et d’être de moins en moins à même d’en­voyer des mes­sages et de sus­ci­ter des ré­ac­tions. Bref, pour moi, la par­fu­me­rie c’est tout à fait autre chose. Dé­jà, je ne la consi­dère pas comme ayant pour seule fi­na­li­té la sé­duc­tion. Nous ne sommes pas des chiens tout de même. Il y a quand même un mo­ment où il va fal­loir pas­ser à autre chose, parce que fran­che­ment, le thème com­mence à être un peu écu­lé.

C’est vrai, cer tains par fums n’ont rien de sé­dui­sant, ils pour­raient même faire se vi­der tout un wa­gon dans le mé­tro.

Exac­te­ment. Il faut sa­voir que tout par fum peut sus­ci­ter du re­jet ou de l’at­ti­rance, il n’y a pas de règle, parce que l’ol­fac­tion est in­trin­sè­que­ment liée au pas­sé de cha­cun. Gas­ton Ba­che­lard di­sait : “Dans le pas­sé comme dans le pré­sent, toute odeur ai­mée est le centre d’une in­ti­mi­té.” En ef­fet, lors­qu’on aime une odeur, c’est tou­jours parce qu’au cours de sa vie on a vé­cu une ex­pé­rience po­si­tive as­so­ciée à cette odeur. De la même fa­çon, si vous dé­tes­tez une sen­teur, c’est parce qu’elle a été mar­quée, parce

“Tout par­fum peut sus­ci­ter du re­jet ou de l’at­ti­rance, il n’y a pas de règle, parce

que l’ol­fac­tion est in­trin­sè­que­ment liée au pas­sé de cha­cun. Lors­qu’on aime une

odeur, c’est tou­jours parce qu’au cours de sa vie on a vé­cu une ex­pé­rience po­si­tive

as­so­ciée à cette odeur.”

qu’elle a em­prun­té un che­min dans votre cer­veau qui fait qu’elle se­ra tou­jours ac­com­pa­gnée de son contexte.

Cette ver tu prous­tienne de l’ol­fac­tion est- elle scien­ti­fi­que­ment prou­vée ?

Oui, et c’est d’ailleurs ce qui fait de l’ol­fac­tion un sens très dif fé­rent des autres. Il est à nul autre pa­reil. Le goût, l’ouïe, la vue et le tou­cher sont trai­tés par les centres cé­ré­braux de la rai­son, de la com­pa­rai­son, du cal­cul et de l’ana­lyse. L’odo­rat, quant à lui, est trans­mis di­rec­te­ment à l’amyg­dale – qui est le com­plexe des ins­tincts, des peurs, des émo­tions, de l’ap­proche ou de la fuite – et à l’hip­po­campe, une ré­gion du cer­veau qui est très im­pli­quée dans la mé­moire et les sou­ve­nirs.

Vous dites que le par­fum n’a pas pour but d’at­ti­ser le dé­sir sexuel, à quoi diable sert- il alors ?

À rien.

C’est bien ce que je me di­sais. À une époque, je m’inon­dais lit­té­ra­le­ment d’Eau d’Orange Verte d’Her­mès en sor­tant de la douche, mais ça ne ser­vait stric­te­ment à rien : le temps que je quitte la mai­son, l’odeur avait com­plè­te­ment dis­pa­ru.

Le par fum res­tait sur vous, mais vous ne le sen­tiez plus. Le nez est un or­gane pri­mi­tif conçu comme un sys­tème d’aler te pour pré­ve­nir l’homme en cas de dan­ger. Tout ce qui est ha­bi­tuel, le nez l’ou­blie. Tout ce qui est ré­gu­lier, il l’oc­culte dé­li­bé­ré­ment pour se concen­trer sur les odeurs nou­velles et po­ten­tiel­le­ment dan­ge­reuses : celles d’un in­cen­die ou d’un pré­da­teur, par exemple.

Le par fum ne ser t- il pas sou­vent de ca­che­mi­sère, au même titre qu’une bou­gie Dip­tyque dans un ap­par te­ment cras­seux ?

Tout à fait. Mais pour moi, por ter un par fum n’a rien à voir avec le fait d’être propre ou pas. Jus­te­ment, c’est ce que j’ap­pelle le par fum so­cial, ce­lui qui n’a rien de spé­cial, qui est po­li­ti­que­ment cor­rect et qui vous per­met d’al­ler tra­vailler en don­nant l’im­pres­sion à vos col­lègues de bu­reau que vous pre­nez soin de vous, que vous vous êtes dou­ché le ma­tin. Parce qu’il faut sa­voir que l’odeur est aus­si un mar­queur so­cial.

Un homme qui se par fume, vous ne trou­vez pas ça sus­pect ?

J’adore au­tant les gens qui ne se par fument pas que ceux qui se par fument. Les deux cas de fi­gure re­lèvent d’un cer tain en­ga­ge­ment, d’une convic­tion. Ce qui compte, c’est l’exi­gence, la re­cherche, la ri­gueur. Pour moi, ce qui est sus­pect, c’est l’homme qui se par fume avec un truc lamb­da. Ce­lui qui ar­ri­ve­rait dans un point de vente, qui ra­mas­se­rait un pro­duit de tête de gon­dole et puis qui s’en irait.

Ces his­toires de “notes de tête” et de “notes de coeur”, elles existent vrai­ment ou c’est du pur pi­peau mar­ke­ting ?

Elles existent vrai­ment – dans la me­sure où chaque in­gré­dient va se dis­si­per se­lon son co­ef­fi­cient d’éva­po­ra­tion –, même si elles sont par fois sur­jouées par le mar­ke­ting. Lors­qu’on ap­plique un par­fum, les com­po­santes plus lé­gères – celles qui ont la ten­sion de va­peur la plus for te – vont dis­pa­raî tre, et pe­tit à pe­tit le nombre de mo­lé­cules pré­sentes sur la peau di­mi­nue, ce qui a pour ef­fet de chan­ger l’odeur. Ce qu’on ap­pelle les “notes de tête”, ce sont les notes les plus lé­gères : les hes­pé­ri­dées, les flo­rales fraîches, les ozo­niques et les ma­rines. Ce sont elles qui vont s’éva­po­rer en pre­mier. Au bout d’une heure, il ne vous res­te­ra plus que les notes dites “de coeur” – à sa­voir les flo­rales, plus lourdes, les épices et les muscs – et les “notes de fond” – les boi­sées, les am­brées, les cui­rées ou en­core les muscs très lourds – qui sont celles qui res­te­ront le plus long­temps.

bull­shit

En quoi la consom­ma­tion de par fum a- t- elle chan­gé au cours de vos treize ans pas­sés chez Car tier ?

Ces der­nières an­nées, j’ai consta­té à la fois une plus grande li­ber­té – les gens achètent plus fa­ci­le­ment du par­fum, l’acte d’achat s’est dé­dra­ma­ti­sé – mais, pour au­tant, et ce­la va de pair, le par fum a per­du un peu de son sens. Il est de­ve­nu un pro­duit de consom­ma­tion, et si l’on était pes­si­miste, on pour­rait dire que dans cer tains cas ex­trêmes, pour cer taines marques, il est trai­té de la même fa­çon qu’un vul­gaire dé­odo­rant.

Et toutes ces pe­tites fioles sur votre bu­reau, on peut sa­voir ce que c’est ? Du pop­pers ?

Vous ne croyez pas si bien dire : il s’agit pour la plu­part de mo­lé­cules chi­miques dont j’ai tou­jours sou­te­nu l’em­ploi dans mon tra­vail. Au­jourd’hui les gens ne savent plus faire la dif fé­rence entre le syn­thé­tique et le na­tu­rel, ni com­prendre le par fum et sa qua­li­té. Ac­tuel­le­ment, sur le mar­ché, on consi­dère que seul le na­tu­rel fait le mé­rite d’un par fum, que seul le na­tu­rel en fait la beau­té, ce qui est un lieu com­mun, une idée re­çue très fa­cile à faire du­rer. C’est aus­si le rôle d’une grande mai­son comme Car tier – une mai­son de luxe qui se doit d’être vi­sion­naire et de mon­trer le che­min à la créa­tion – de rap­pe­ler que la beau­té ne se ré­duit pas à la na­ture, et que l’homme, de tout temps, a pro­duit de la beau­té sans pour au­tant qu’elle soit na­tu­relle. En par­fu­me­rie, on ne doit pas res­ter sur des dogmes aus­si contrai­gnants et aus­si ré­tro­grades.

Quelle est la per­sonne la plus puante que vous con­nais­sez ?

Rien – ni per­sonne – ne pue par na­ture.

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