IAN CHENG, CA­ME­RON ROWLAND ET PARK MCARTHUR : DU MOMA À LA FON­DA­TION LOUIS VUIT­TON

Numero Art - - Nicholas Logsdail 05 Oct. Londres - PAR HER­VÉ MIKAELOFF.

IMA­GI­NER une com­mu­nau­té sous la me­nace d’un vol­can, re­gar­der un cha­man pris d’hal­lu­ci­na­tions, suivre un per­son­nage en­fan­tin qui a pour com­pa­gnon un oi­seau sau­vage… Voi­ci la rê­ve­rie à la­quelle nous in­vite Ian Cheng, ar­tiste amé­ri­cain de 33 ans qui vit à Los An­geles. Emis­sa­ry in the Squat of Gods (2015), ex­po­sé à la Fon­da­tion Louis Vuit­ton, est une fresque vi­déo ani­mée qui res­semble à s’y mé­prendre à un jeu vi­déo. L’ar­tiste y met en scène un groupe d’hommes pri­mi­tifs er­rant dans des pay­sages im­mé­mo­riaux sty­li­sés. Cette oeuvre s’ins­pire des écrits contro­ver­sés du psy­cho­logue amé­ri­cain Julien Jaynes, qui dé­nie aux pre­miers ha­bi­tants de la pla­nète la pos­ses­sion d’un in­cons­cient, ac­quis plus tard, au fil de l’évo­lu­tion hu­maine. Ian Cheng cho­ré­gra­phie ain­si des si­tua­tions “réelles”, et les in­sère dans une es­thé­tique 3D de­ve­nue fa­mi­lière avec le dé­ve­lop­pe­ment des nou­velles tech­no­lo­gies.

La spé­ci­fi­ci­té et la force de son tra­vail ré­sident dans sa ca­pa­ci­té à in­ven­ter un lan­gage, entre jeux vi­déo jus­te­ment et films d’ani­ma­tion, de­ve­nant ce que l’on ap­pelle au­jourd’hui un ar­tiste nu­mé­rique. Avec cette oeuvre, Ian Cheng nous re­plonge au coeur de nos mythes, de nos ori­gines et de nos my­tho­lo­gies (la bande-son à la fois or­ga­nique et cris­tal­line contri­bue à nous plon­ger dans une fan­tas­ma­go­rie), tout en nous pro­pul­sant dans ce qui est notre ave­nir tech­no­lo­gique. À la fois ar­chéo­logue et vi­sion­naire.

Après avoir étu­dié les arts vi­suels à New York, l’ar­tiste s’était lan­cé dans l’étude des sciences cog­ni­tives à l’uni­ver­si­té de Ber­ke­ley. Au­jourd’hui, son oeuvre lui per­met de faire la jonc­tion entre ses deux pas­sions, no­tam­ment par le biais de l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle, en pion­nier du genre. Avec le vo­ca­bu­laire du di­gi­tal, Ian Cheng construit des ta­bleaux ani­més dont il est à la fois le créa­teur et l’homme-or­chestre. Cette si­mu­la­tion du vi­vant, pro­gram­mée par or­di­na­teur, avec ses éco­sys­tèmes vir­tuels, nous in­vite éga­le­ment à in­ter­ro­ger la ma­nière dont une so­cié­té évo­lue : quelle place pour ce qui est pro­gram­mé ou dé­ter­mi­né ? Quelle place pour la li­ber­té ? Ian Cheng laisse jus­te­ment la pos­si­bi­li­té aux dif­fé­rents ava­tars-per­son­nages d’in­ter­agir dans ce pro­gramme. Il les ins­crit au coeur du pro­ces­sus, leur lais­sant la li­ber­té d’in­fluer sur l’his­toire. Ce n’est donc plus une his­toire, mais des his­toires qui s’en­tre­lacent dans un flot nar­ra­tif échap­pant aux cri­tères qui nous sont fa­mi­liers (des arcs nar­ra­tifs pré­écrits). Comme l’ar­tiste aime à le dire, il conçoit des “jeux vi­déo au­to­nomes”, ou­verts, où l’ac­tion des per­son­nages forme une ex­plo­ra­tion du champ des pos­sibles. Ain­si, il se joue sur­tout de nous car, au fond, bien plus que de ré­pondre à nos ques­tions, son oeuvre ne fait qu’en po­ser de nou­velles.

DEUX BARRES MÉ­TAL­LIQUES se croisent pour dé­cou­per dans l’es­pace un grand X ar­ri­mé au mur et au sol. Ces La­shing Bars font par­tie de l’oeuvre In­su­rance de Ca­me­ron Rowland. Elles sont ac­com­pa­gnées d’un texte dé­cri­vant le rôle de la Lloyd’s of Lon­don, com­pa­gnie tou­jours en ac­ti­vi­té qui as­su­rait les ba­teaux trans­por­tant les es­claves au XVIIIE siècle. Les sous­crip­teurs se cou­vraient ain­si contre les risques liés à la perte éven­tuelle de leur “char­ge­ment”. A com­mu­ni­ty li­ving un­der the threat of a vol­ca­no, a sha­man in a state of hal­lu­ci­na­tion, a child­like cha­rac­ter whose on­ly friend is a wild bird… These are the dream scenes in­to which 33-year old Los An­geles-ba­sed ar­tist IAN CHENG in­vites us. Emis­sa­ry in the Squat of Gods (2015) is an ani­ma­ted vi­deo fres­co which draws ins­pi­ra­tion from the contro­ver­sial wri­tings of Ame­ri­can psy­cho­lo­gist Julien Jaynes, who contests that the first hu­mans to walk this pla­net pos­ses­sed a sub­cons­cious, clai­ming it de­ve­lo­ped la­ter with human evo­lu­tion. The spe­ci­fi­ci­ty and po­wer of Cheng’s work as a di­gi­tal ar­tist re­side in his ca­pa­ci­ty to invent a lan­guage that’s caught so­mew­here bet­ween vi­deo games and ani­ma­ted films. With this piece, at once ar­chaeo­lo­gi­cal and vi­sio­na­ry, he plunges us in­to the heart of our myths, ori­gins and my­tho­lo­gies – the sound track, or­ga­nic yet crys­tal­line, contri­butes to the phan­tas­ma­go­ria – all the while pu­shing us to­wards our tech­no­lo­gi­cal fu­ture. Af­ter stu­dying vi­sual arts in New York, Cheng went on to read cog­ni­tive sciences at Ber­ke­ley. To­day his pro­duc­tion al­lows him to build a bridge bet­ween these two pas­sions, most no­ta­bly using ar­ti­fi­cial in­tel­li­gence. Cheng constructs ani­ma­ted ta­bleaux, si­mu­la­tions of life en­do­wed with vir­tual eco-sys­tems that in­vite us to ques­tion the ways in which so­cie­ty is evol­ving: what place is there for the pro­gram­med ver­sus the pre-de­ter­mi­ned? What place for free­dom? Cheng al­lows dif­ferent ava­tar cha­rac­ters to in­ter­act wi­thin this pro­gramme, ins­cri­bing them at the heart of the pro­cess, gi­ving them the li­ber­ty to in­fluence his­to­ry. So it’s no lon­ger one sto­ry, but ma­ny sto­ries that are in­ter­t­wi­ned wi­thin a flow that es­capes pre-writ­ten nar­ra­tive arcs. As the ar­tist likes to say, he conceives “au­to­no­mous open-en­ded vi­deo games” where the cha­rac­ters’ ac­tions are an ex­plo­ra­tion of the field of pos­si­bi­li­ties. In fact, it’s the spec­ta­tor who’s at the heart of the game, be­cause ra­ther than pro­vi­ding ans­wers his work en­gen­ders count­less new ques­tions.

Two me­tal bars criss-cros­sed from wall- and floor­moun­ted fas­te­nings cut a large X through the space. La­shing Bars, as he calls them, are part of CA­ME­RON ROWLAND’S ins­tal­la­tion In­su­rance, which is ac­com­pa­nied

ILS SONT JEUNES, AN­CRÉS DANS LEUR ÉPOQUE ET DÉ­JÀ PRESENTS DANS LA COL­LEC­TION DU MOMA. L’EX­PO­SI­TION QUE LA FON­DA­TION LOUIS VUIT­TON RÉA­LISE AVEC LE MU­SÉE AMÉ­RI­CAIN EST L’OC­CA­SION DE DÉ­COU­VRIR LEURS OEUVRES EM­BLÉ­MA­TIQUES.

FROM MOMA TO THE FON­DA­TION LOUIS VUIT­TON: IAN CHENG, CA­ME­RON ROWLAND AND PARK MCARTHUR

AMONG THE WORK’S IN MOMA’S COL­LEC­TIONS ARE PIECES BY TH­REE YOUNG AR­TISTS WHO HAVE THEIR FIN­GERS FIRM­LY ON THE PULSE OF THE ZEIT­GEIST.

L’ex­po­si­tion nous fait dé­cou­vrir le tra­vail de cet ar­tiste amé­ri­cain de 29 ans, né à Phi­la­del­phie et qui vit à New York. Ca­me­ron Rowland a d’abord in­té­gré des agences d’ar­chi­tec­ture après des études à la Wes­leyan Uni­ver­si­ty, dans le Con­nec­ti­cut. Il a tou­jours été han­té par les ques­tions so­ciales, éco­no­miques et ra­ciales. L’oeuvre choi­sie est extraite d’une grande ins­tal­la­tion in­ti­tu­lée 91020000, dans la­quelle il pré­sente une sé­rie de biens fa­bri­qués par des dé­te­nus des pri­sons des États de New York et de Ca­li­for­nie. Les pri­son­niers pro­duisent des vê­te­ments, des bancs, des bu­reaux et autres équi­pe­ments… pour un sa­laire com­pris entre 0,10 cent et 1,14 dol­lar de l’heure. Une po­pu­la­tion com­po­sée à un tiers de Noirs afro-amé­ri­cains. L’ar­tiste nous in­vite à dé­am­bu­ler au­tour de ces ob­jets de la vie quo­ti­dienne, fruits de l’ex­ploi­ta­tion car­cé­rale, et à s’in­ter­ro­ger sur le tra­vail pé­ni­ten­tiaire comme pro­lon­ga­tion de l’es­cla­vage aux États-unis.

C’EST UNE INS­TAL­LA­TION sin­gu­lière que nous pro­pose l’amé­ri­caine Park Mcarthur, née en 1984. On connais­sait de cette ar­tiste, qui vit et tra­vaille à New York, ses sculp­tures mi­ni­ma­listes em­prun­tées à des ob­jets de la vie quo­ti­dienne, ses ins­tal­la­tions so­nores, ou ses ré­ci­ta­tions de lettres d’amour de guerre de Fe­lix Gon­zales-torres. Mais avec cette oeuvre, le vi­si­teur met un ins­tant avant de sai­sir de quoi il s’agit, tan­dis qu’il per­çoit as­sez vite l’étrangeté de la pièce, ce qu’elle a de dé­ran­geant. Il s’agit en réa­li­té d’un dis­po­si­tif mé­di­cal qui per­met de main­te­nir un pa­tient sur un lit, tel un drap-ca­mi­sole de force. Po­sey Res­traint (2014) est le titre de l’oeuvre. Très vite, on com­prend que les deux grands trous sont là pour y lo­ger les bras, et les sangles, pour s’as­su­rer qu’ils ne bou­ge­ront pas. Il s’agit donc d’im­mo­bi­li­ser un corps. Cette pièce s’in­té­grait dans une ex­po­si­tion or­ga­ni­sée au centre d’art Yale Union à Port­land, où elle était pen­due au pla­fond de toi­lettes de l’ins­ti­tu­tion.dans une ex­po­si­tion pré­cé­dente à la ga­le­rie Es­sex Street à New York, l’ar­tiste avait mis en es­pace une ving­taine de rampes d’ac­cès em­prun­tées à des bâ­ti­ments exis­tants, no­tam­ment d’ins­ti­tu­tions cultu­relles. Comme un rap­pel du dé­dale fas­ti­dieux que les per­sonnes in­va­lides doivent par­cou­rir pour ac­cé­der au bu­reau ou au lieu sou­hai­té. D’ailleurs, cer­taines de ces rampes, mal en­tre­te­nues, s’étaient dé­té­rio­rées. Ces construc­tions mettent en lu­mière une forme bien par­ti­cu­lière d’ex­clu­sion (ou d’ac­cès) à cer­tains lieux, et sug­gèrent qu’il existe évi­dem­ment d’autres formes d’ex­clu­sion so­ciales qui né­ces­si­te­raient leur propre dis­po­si­tif. “Com­ment s’af­fran­chir de nos en­traves, phy­siques et so­ciales ?” semble s’in­ter­ro­ger Park Mcarthur, s’af­fir­mant ain­si comme une ar­tiste ré­sis­tante. by a text des­cri­bing the role that Lloyd’s of Lon­don played in the 18th-cen­tu­ry slave trade, un­der­wri­ting traf­fi­ckers against even­tual losses of “goods.” This 29-year-old New York-ba­sed ar­tist be­gan wor­king in ar­chi­tec­ture af­ter stu­dies at Wes­leyan Uni­ver­si­ty in Con­nec­ti­cut. Rowland is preoc­cu­pied with ques­tions of so­cie­ty, eco­no­my and race. The se­lec­ted work is ex­trac­ted from a much lar­ger ins­tal­la­tion, 91020000, in which he presents a series of goods made by the in­mates of New York and California pri­sons. The pri­so­ners (one third Afri­can Ame­ri­can) pro­duce clothes, fur­ni­ture, equip­ment and ser­vices for sa­la­ries of bet­ween $0.10 and $1.14 per hour. The ar­tist in­vites us to consi­der these everyday ob­jects, fruits of car­ce­ral ex­ploi­ta­tion, and the grea­ter ques­tion of pri­so­ner em­ploy­ment as a form of conti­nued sla­ve­ry in the US.

PARK MCARTHUR’S ins­tal­la­tion is de­ci­ded­ly dis­tur­bing. Born in 1984, the New York ar­tist is known for her mi­ni­ma­list sculp­tures that bor­row ob­jects from dai­ly life, for her so­nic ins­tal­la­tions or her re­ci­tals of Fe­lix Gon­za­lesTorres’s “Untitled” (Love Let­ter From the War Front). But with this work, spec­ta­tors will li­ke­ly take a mo­ment to un­ders­tand what they are loo­king at: for this dis­tinct­ly odd ob­ject is none other than a me­di­cal re­strai­ning net. Po­sey Res­traint (2014) is the title Mcarthur has gi­ven it, and one be­gins to un­ders­tand that the two holes are meant to contain two arms, and the straps to re­strain any mo­ve­ment, to­tal­ly im­mo­bi­li­zing the bo­dy. The piece was un­vei­led as part of an ex­hi­bi­tion at Yale Union art centre in Port­land, where it hung from the cei­ling in one of the la­va­to­ries. In an ear­lier New York ex­hi­bi­tion at the Es­sex Street gal­le­ry, the ar­tist as­sem­bled 20 or so ac­cess ramps bor­ro­wed from va­rious buil­dings (no­ta­bly cultu­ral ins­ti­tu­tions), evo­king the la­by­rin­thine pas­sage that di­sa­bled people are of­ten obli­ged to make in or­der to ac­cess their des­ti­na­tions. Fur­ther­more, a few of the ramps were poor­ly main­tai­ned, and had fal­len in­to dis­re­pair. The ramps pro­vide vi­si­bi­li­ty to one form of bar­rier and ac­cess, and sug­gest that there are other so­cial cir­cum­stances of ex­clu­sion and bar­ri­ca­ding that might re­quire their own ver­sion of a ramp. In ques­tio­ning how we might break free of our phy­si­cal and so­cie­tal re­straints, Mcarthur’s work de­mons­trates not just re­si­lience but al­so re­sis­tance.

Être mo­derne : le MOMA à Pa­ris, du 11 oc­tobre au 5 mars 2018, à la Fon­da­tion Louis Vuit­ton.

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