LA LISSON GAL­LE­RY FÊTE SES 50 ANS

05 LONDRES

Numero Art - - Octobre Sommaire - PAR HETTIE JUDAH. POR­TRAIT PAR MI­CHAL CHELBIN

À LONDRES, la Lisson Gal­le­ry est si­tuée dans un quar­tier un peu mi­teux tout près de l’artère Edg­ware Road. Mal­gré les théo­ries sur le pou­voir de gen­tri­fi­ca­tion de l’art contem­po­rain, Bell Street reste fu­rieu­se­ment peu bran­chée. Cin­quante ans après avoir ou­vert ses portes, Lisson y a tou­jours comme voi­sins un gros­siste en fruits secs, un ré­pa­ra­teur de por­tables et une en­tre­prise de pompes fu­nèbres. Mais toutes les six se­maines en­vi­ron, la rue est en­va­hie de te­nues Comme des Gar­çons, de lèvres très rouges et de vin blanc pour un ver­nis­sage dans l’un des deux bâ­ti­ments de la ga­le­rie. Cer­tains ma­tins, très tôt, on a même aper­çu Ni­cho­las Se­ro­ta, l’ancien di­rec­teur de la Tate, se hâ­ter, man­teau au vent, pour une vi­site à huis clos. Tous ces gens sont ani­més par la peur de ra­ter quelque chose d’ex­cep­tion­nel – mo­ti­va­tion qui at­tire le pu­blic de­puis 1967, lorsque plu­sieurs cen­taines de Lon­do­niens avaient pa­tien­té de­vant les portes de la ga­le­rie pour y dé­cou­vrir les oeuvres de Yoko Ono.

Ni­cho­las Log­sdail, le di­rec­teur de Lisson, vit en­core “au-des­sus de la bou­tique”, comme dans les an­nées 70 lors­qu’il y ac­cueillait Sol Lewitt ou Dan Flavin en pleine pré­pa­ra­tion de leurs ex­po­si­tions. À l’époque, un di­rec­teur de ga­le­rie était un mon­sieur chic en cos­tume à rayures, qui of­fi­ciait dans les beaux quar­tiers de May­fair. Log­sdail avait fré­quen­té ce type de mar­chand d’art avec son oncle, l’écri­vain Roald Dahl, qu’il ac­com­pa­gnait sou­vent dans les ga­le­ries. Mais ce n’est cer­tai­ne­ment pas ain­si qu’il se voit lorsque, à 22 ans, il ouvre un es­pace pour y ex­po­ser ses condis­ciples de la Slade School of Fine Art. “À la fin de l’ado­les­cence, quand vous en­trez dans la ving­taine, votre ca­pa­ci­té de cu­rio­si­té est illi­mi­tée, vous avez be­soin de com­prendre com­ment marche le monde, ex­plique-t-il. Ma gé­né­ra­tion n’avait au­cune idée de ce qu’était le mar­ke­ting.”

C’est aus­si grâce à son oncle que Log­sdail ren­contre Mat­thew Smith, et com­prend que l’art se­ra sa vo­ca­tion. L’ar­tiste in­vite le jeune Ni­cho­las, alors âgé de 8 ans, à fu­re­ter ou à peindre dans son ate­lier. “Il était in­croya­ble­ment in­dul­gent avec moi. Ce qu’il fai­sait m’in­té­res­sait pas­sion­né­ment. Cette odeur de pein­ture et d’es­sence de té­ré­ben­thine, je ne suis pas près de l’ou­blier”, ra­conte Log­sdail. Un pay­sage de Mat­thew Smith trône d’ailleurs dans son bu­reau. Il semble que comme ar­tiste, Log­sdail n’était pas non Lon­don’s Lisson Gal­le­ry sits off a shab­by seg­ment of the Edg­ware Road. Des­pite contem­po­ra­ry art’s sup­po­sed po­wers of gen­tri­fi­ca­tion, Bell Street has re­mai­ned resolutely un-hip. Five de­cades af­ter the gal­le­ry first ope­ned, Lisson’s neigh­bours in­clude a sup­plier of bulk nuts, a wi­re­less re­pair shop and a fu­ne­ral par­lour. Yet eve­ry six weeks or so the pa­ve­ment pulses with Comme des Gar­çons, red lips­tick and white wine as new ex­hi­bi­tions are re­vea­led in the gal­le­ry’s two buil­dings. Ear­ly in the mor­ning, Ni­cho­las Se­ro­ta, the for­mer Tate di­rec­tor, might be spot­ted, da­shing along, over­coat flap­ping, as he heads to a pri­vate view. The fear of mis­sing so­me­thing won­der­ful brings them here, as it has since 1967 when hun­dreds queued to vi­sit an ex­hi­bi­tion of works by Yoko Ono.

Lisson’s di­rec­tor Ni­cho­las Log­sdail still lives “above the shop,” just as he did in the 1970s when Sol Lewitt or Dan Flavin would come and stay while they pre­pa­red work for a show. Back then, gal­le­ry ow­ners were fel­lows in chalk-stri­ped suits with spaces in May­fair. Log­sdail had en­coun­te­red such dea­lers with his uncle, the au­thor Roald Dahl, who he would ac­com­pa­ny on gal­le­ry vi­sits. Log­sdail

05 OCT. LONDRES

EVE­RYONE WHO’S ANYONE HAS SHOWN THERE, FROM YOKO ONO, SOL LEWITT AND DAN FLAVIN TO ANISH KAPOOR AND AI WEIWEI. SINCE IT WAS LAUN­CHED BY NI­CHO­LAS LOG­SDAIL IN 1967, LON­DON’S LISSON GAL­LE­RY HAS WEL­CO­MED ALL THE GREA­TEST CONTEM­PO­RA­RY AR­TISTS. ON THE OC­CA­SION OF A MA­JOR NEW EX­HI­BI­TION TO CELEBRATE ITS 50TH ANNIVERSARY, NU­MÉ­RO ART SPOKE TO ITS FOUN­DER.

Lon­don NI­CHO­LAS LOG­SDAIL: 50 YEARS OF SER­VICE TO ART

plus dé­nué de ta­lent : l’une de ses oeuvres a même été sé­lec­tion­née par la Tate pour l’ex­po­si­tion New Con­tem­po­ra­ries, en 1966. “Pour faire un peu d’hu­mour, je pour­rais vous dire qu’avec une ex­po­si­tion à la Tate avant l’âge de 21 ans, ma foi, à quoi bon conti­nuer ?” s’amuse-t-il.

De­puis ses pre­miers contacts avec un monde de l’art à la veille de se mé­ta­mor­pho­ser, Log­sdail s’est tou­jours ser­vi de la ga­le­rie comme d’un lais­sez-pas­ser pour ex­plo­rer ce que pou­vait lui of­frir ce nou­vel uni­vers en s’en­ga­geant en fa­ci­li­ta­teur plu­tôt qu’en pra­ti­cien. “Il m’est clai­re­ment ap­pa­ru, dans les deux ou trois pre­miers mois, que le monde dans le­quel j’avais vé­cu était ce­lui d’étu­diants, qui certes as­pi­raient à de­ve­nir ar­tistes, mais dont l’im­mense ma­jo­ri­té lais­se­rait tom­ber au bout d’un an pour faire autre chose”, se sou­vient-il. L’an­née qui suit l’ou­ver­ture de sa ga­le­rie, il se rend en Allemagne puis à New York pour prendre la tem­pé­ra­ture, vi­si­ter des ex­po­si­tions et ren­con­trer des ar­tistes.

Log­sdail est alors convain­cu que quelque chose de ca­pi­tal est en train de se jouer : la nais­sance de l’art concep­tuel. “J’ai eu la chance in­ouïe de par­ti­ci­per à ce mo­ment his­to­rique, sou­ligne-t-il. Ce qui se pas­sait était pour moi une évi­dence. À Londres, à la fin des an­née 60, je doute que ce­la l’ait été pour beau­coup plus qu’une poi­gnée de per­sonnes – peut-être un ou deux com­mis­saires d’ex­po­si­tions à la Tate. Je voyais la fa­çon dont ce mi­lieu de l’art en de­ve­nir com­men­çait à tis­ser un ré­seau international com­plè­te­ment iné­dit. Le mar­chand d’art ‘ dan­dy’ de Cork Street n’avait ab­so­lu­ment pas conscience de ce qui se pro­dui­sait.”

En­cou­ra­gé par le suc­cès de ses pre­mières ex­po­si­tions, Log­sdail s’en­har­dit à écrire aux ar­tistes new-yor­kais dont les oeuvres l’em­ballent. “En 1971, le si­gnal a été don­né d’une prise de conscience ar­tis­tique nou­velle, et net­te­ment plus in­ter­na­tio­nale, avec la pre­mière ex­po­si­tion de Do­nald Judd et Sol Lewitt.” Un ef­fet do­mi­no s’amorce, qui per­met à la Lisson cer­tain­ly didn’t think of himself in those terms when, at the age of 22, he ope­ned a space to show work by his con­tem­po­ra­ries at the Slade School of Art. “When you’re in your late teens, ear­ly 20s, you have an en­or­mous ca­pa­ci­ty for cu­rio­si­ty, you want to know about how the world works,” he explains. “My ge­ne­ra­tion knew no­thing about mar­ke­ting or any­thing like that.”

It was through his Uncle Roald, too, that Log­sdail en­coun­te­red the ar­tist Mat­thew Smith, and de­ci­ded al­rea­dy as quite a small child that art was the life for him. Smith would ap­pa­rent­ly in­vite the wide-eyed, eight-yea­rold Log­sdail to come in­to his stu­dio and draw. “He was in­cre­di­bly ac­com­mo­da­ting to me. I was so in­ter­es­ted in what he was doing. That smell of oil paint and tur­pen­tine – I’ll ne­ver for­get it,” says Log­sdail, who still has a fine land­scape pain­ting by Smith han­ging in his pri­vate of­fice. As an ar­tist himself, Log­sdail was ap­pa­rent­ly not wi­thout me­rit: a student work of his was se­lec­ted for the 1966 New Con­tem­po­ra­ries show at the Tate gal­le­ry. “If I wan­ted to be a lit­tle bit fa­ce­tious, I’d say, ‘Well, ha­ving shown at the Tate be­fore I was 21, I mean, why car­ry on?’” he jokes.

From his first en­coun­ters with an art world tee­te­ring on the brink of trans­for­ma­tion, Log­sdail took his Lisson Gal­le­ry as a pas­sport to ex­plore and en­gage with all that this mar­vel­lous new uni­verse had to offer as a fa­ci­li­ta­tor ra­ther than prac­ti­tio­ner of art. “It was clear to me wi­thin two or th­ree months that the world I had been in was the world of stu­dents, and want-to-be young ar­tists, most of whom would drop out in the first year,” he re­calls. The year af­ter the gal­le­ry ope­ned, he tra­vel­led to Ger­ma­ny and New York, tes­ting the wa­ters, visiting shows, mee­ting ar­tists. He was convin­ced that so­me­thing mo­men­tous was afoot: the stir­rings of concep­tual art. “I was in­cre­di­bly for­tu­nate

Gal­le­ry de col­la­bo­rer avec les plus grands ar­tistes de l’époque :“Judd et Flavin se connais­saient, Flavin connais­sait Dan Gra­ham, Dan Gra­ham connais­sait Carl Andre, Carl Andre connais­sait Sol Lewitt, Ro­bert Ry­man le connais­sait aus­si, et ain­si de suite.” En même temps qu’il ex­pose leur tra­vail, Log­sdail les met en contact avec le mi­lieu ar­tis­tique bri­tan­nique en les pré­sen­tant aux ar­tistes qui gra­vitent au­tour de sa ga­le­rie, et en les ai­dant à trou­ver des postes d’en­sei­gnants.

Au­jourd’hui, pour at­ti­rer un ar­tiste en terre étran­gère, il faut se li­vrer à une cour as­si­due et com­plexe, im­pli­quant de né­go­cier avec les ga­le­ries qui jouent à do­mi­cile, et de s’en­ga­ger à faire ex­pé­dier les oeuvres à grands frais par des spé­cia­listes de la ma­nu­ten­tion d’oeuvres d’art. Dans les an­nées 70, les choses étaient as­sez simples. “En réa­li­té, il suf­fi­sait d’en­trer en re­la­tion avec les ar­tistes, de leur en­voyer un billet d’avion, et de bien vous oc­cu­per d’eux, se sou­vient Log­sdail. C’est l’ar­tiste qu’on fai­sait ve­nir, pas l’oeuvre.” Même si “s’oc­cu­per d’eux” pou­vait ré­ser­ver quelques sur­prises…

Ain­si, à l’oc­ca­sion d’un sé­jour de Dan Flavin, Log­sdail em­bar­qua ce­lui-ci pour un week-end à la campagne an­glaise au vo­lant de sa toute nou­velle DS. Ils vi­si­tèrent Sto­ne­henge, mais ce qui pas­sion­nait Flavin, c’était la cui­sine gas­tro­no­mique : un luxe dont le jeune ga­le­riste se ren­dit bien vite compte qu’il al­lait de­voir le fi­nan­cer sur ses de­niers per­son­nels. Flavin avait re­pé­ré un res­tau­rant étoi­lé au Mi­che­lin et ré­pu­té pour sa cave. “À 14 h 30, Flavin avait vi­dé une bou­teille en­tière de châ­teau La­fite et ache­vé son me­nu com­plet. Il était ra­vi. Il m’a dit : ‘Tu sais, sur le plan gas­tro­no­mique, c’est la plus belle ex­pé­rience de ma vie’”, se sou­vient Log­sdail, qui sug­gè­ra alors de se re­ti­rer dans leurs chambres pour une sieste. “Non, non, je n’ai pas en­vie de dor­mir, je veux re­com­men­cer !” J’ai ré­pon­du : “Quoi ? Tu veux dire de­main ?” Et lui : “Non, tout de suite !” Sous les yeux d’un per­son­nel mé­du­sé, Log­sdail fit en sorte que Flavin puisse à nou­veau dé­jeu­ner co­pieu­se­ment. to be part of a tru­ly his­to­ric mo­ment. That, to me, was clear. I ve­ry much doubt it was clear to more than a ve­ry few people in Lon­don the late 60s – maybe one or two cu­ra­tors at the Tate. I saw how this whole new art world was crea­ting a new, international net­work. The posh ‘Gent­le­man Jim’ art dea­lers on Cork Street had no idea this was hap­pe­ning at all.”

Em­bol­de­ned by ear­ly suc­cesses, Log­sdail wrote let­ters of in­tro­duc­tion to New York ar­tists whose work ex­ci­ted him. “In 1970, the first si­gn of a new and a much more international conscious­ness ki­cked in with Do­nald Judd and Sol Lewitt’s first show,” he re­calls. The shows star­ted a do­mi­no ef­fect that saw Lisson work with the lea­ding ar­tists of the era: “Judd and Flavin knew each other, Flavin knew Dan Gra­ham, Gra­ham knew Carl Andre, Andre knew Lewitt, Ro­bert Ry­man knew Lewitt…” As well as sho­wing their work, Log­sdail “plug­ged them in to the Bri­tish art world,” in­tro­du­cing them to Lon­don ar­tists and hel­ping them find tea­ching po­si­tions.

To­day, the wooing of an ar­tist in ano­ther ter­ri­to­ry would en­tail a com­plex court­ship, in­clu­ding ne­go­tia­tions with gal­le­ries on their home turf and the com­mit­ment to cost­ly ship­ping of works by ex­pert art hand­lers. Things were sim­pler in the 1970s. “Ac­tual­ly, all you nee­ded to do was es­ta­blish a relationship with them, send them a plane ti­cket and look af­ter them,” re­calls Log­sdail “You’d ship the ar­tist not the work.” So­me­times ac­com­mo­da­ting them in his flat above the gal­le­ry, he dis­co­ve­red that “loo­king af­ter” the ar­tists could al­ways throw out sur­prises.

Du­ring one vi­sit, Log­sdail took Flavin on a week-long trip around the Bri­tish coun­try­side in his new Ci­troën DS. They vi­si­ted Sto­ne­henge, but what real­ly exi­ted Flavin was

L’AR­GENT N’EST CLAI­RE­MENT PAS UN PRO­BLÈME. LOG­SDAIL N’HÉ­SITE PAS À FI­NAN­CER À HAU­TEUR DE SOMMES À SIX CHIFFRES LES PRO­JETS LES PLUS AM­BI­TIEUX DE CER­TAINS DE SES “POU­LAINS”. CE FUT LE CAS POUR DIS­PO­SI­TION, L’EX­PO­SI­TION D’AI WEIWEI OR­GA­NI­SÉE EN 2013 EN MARGE DE LA BIEN­NALE DE VE­NISE, OU POUR LEVIATHAN, D’ANISH KAPOOR, EN 2011 AU GRAND PA­LAIS.

À la fin des an­nées 70, la ga­le­rie de Log­sdail de­vient celle de la nou­velle gé­né­ra­tion de sculp­teurs bri­tan­niques, qui ont le même âge que lui : To­ny Cragg, Ri­chard Dea­con, Ri­chard Long. Ils sont re­joints au dé­but des an­nées 80 par Anish Kapoor, l’un des deux seuls ar­tistes que Log­sdail a fait en­trer chez Lisson à la fin de sa for­ma­tion ar­tis­tique, comme il tient à le pré­ci­ser. “Son tra­vail était tel­le­ment sin­gu­lier”, dé­crit-il – bien qu’il ré­fute le prin­cipe même de “dé­cou­verte”. Pour lui, “le pro­ces­sus consiste à iden­ti­fier les ar­tistes qui ont com­men­cé à dé­fi­nir un lan­gage qui leur est propre, d’une fa­çon convain­cante et qui vous parle : c’est à ce mo­ment-là que votre ra­dar s’ac­tive.”

L’ar­gent, lui, n’est clai­re­ment pas un pro­blème. Log­sdail n’hé­site pas à fi­nan­cer à hau­teur de sommes à six chiffres les pro­jets les plus am­bi­tieux de cer­tains de ses “pou­lains”. Ce fut le cas pour Dis­po­si­tion, l’ex­po­si­tion d’ai Weiwei or­ga­ni­sée en 2013 en marge de la Bien­nale de Ve­nise, ou pour Leviathan, d’anish Kapoor, en 2011 au Grand Pa­lais. Log­sdail tient aus­si à sou­te­nir des ar­tistes dont le tra­vail est moins com­mer­cial. Lors de notre ren­contre, l’une des ga­le­ries était oc­cu­pée par un qua­drillage de fil de fer bar­be­lé en trois di­men­sions, conçu spé­cia­le­ment pour le lieu par San­tia­go Sier­ra. “C’est une oeuvre ca­pi­tale, em­blé­ma­tique, qui sym­bo­li­se­ra peu­têtre un jour la triste pé­riode que tra­verse notre his­toire”, avance le ga­le­riste. Lors de sa pre­mière ex­po­si­tion chez Lisson, Sier­ra avait tout sim­ple­ment blo­qué l’ac­cès à la ga­le­rie par une im­mense plaque en mé­tal on­du­lé. Pour la plus ré­cente, les conseillers de riches col­lec­tion­neurs ont dis­crè­te­ment aver­ti Log­sdail que leurs clients vou­laient de l’art qui soit agréable à re­gar­der, et pas sim­ple­ment “im­por­tant”. Pour­quoi, dans ce cas, mon­trer cette pièce de Sier­ra à la fois hos­tile et alié­nante ? “Parce que c’est une grande oeuvre, et que Sier­ra est un grand ar­tiste”, ré­pond Log­sdail.

De­puis 1970, la ga­le­rie re­pré­sente John La­tham, qui, on s’en sou­vient, avait dû aban­don­ner son poste d’en­sei­gnant au Cen­tral Saint Mar­tins en 1966 pour avoir em­prun­té à la bi­blio­thèque uni­ver­si­taire un exem­plaire de l’ou­vrage de ré­fé­rence de Cle­ment Green­berg, Art et Culture, dont il avait mas­ti­qué les pages avant d’en res­ti­tuer “l’es­sence” dans une fiole rem­plie haute cui­sine, an ex­pen­sive taste that the young gal­le­rist rea­li­zed he was going to have to co­ver. Flavin found a res­tau­rant with a re­now­ned wine cel­lar and ex­cellent kit­chen lis­ted in the Mi­che­lin Guide. “By about 2.30 he’d drunk his way through a bot­tle of Châ­teau La­fite, had had this de­li­cious lunch – all the courses – and was ve­ry hap­py. He said, ‘You know, this is the most won­der­ful experience of my life, gas­tro­no­mi­cal­ly spea­king,’” re­calls Log­sdail, who sug­ges­ted that they both re­tire for a nap. “He said, ‘No, no, I don’t want to sleep. I want to do it again!’ I said, ‘What, you mean to­mor­row?’ He said, ‘No, now!’” To the res­tau­rant’s be­mu­se­ment, Log­sdail ar­ran­ged for Flavin to eat the whole meal over again, start to fi­nish.

In the late 1970s, the gal­le­ry be­came home to a new ge­ne­ra­tion of Bri­tish sculp­tors, ar­tists of Log­sdail’s own age: To­ny Cragg, Ri­chard Dea­con and Ri­chard Long. They were fol­lo­wed, in the ear­ly 1980s, by Anish Kapoor, one of on­ly two ar­tists, Log­sdail says, that he’s si­gned straight out of art school. “The work was so sin­gu­lar,” he re­calls, though he dis­misses the idea of “dis­co­ve­ring” ar­tists: “The pro­cess is to look for ar­tists who’ve al­rea­dy star­ted to de­fine their lan­guage in a convin­cing way that ac­tual­ly com­mu­ni­cates with you. That’s what your ra­dar picks up.”

While mo­ney is clearly not an is­sue – Lisson has stumped up six-fi­gure sums for cer­tain pro­jects, among them Ai Weiwei’s ex­hi­bi­tion Dis­po­si­tion, shown along­side the 2013 Ve­nice Bien­nale, and Anish Kapoor’s Leviathan (2011) at the Grand Pa­lais – Log­sdail is sup­por­tive of ar­tists whose prac­tice is less evi­dent­ly com­mer­cial. When we met, an en­tire gal­le­ry was filled by a site-spe­ci­fic th­ree-di­men­sio­nal grid in ra­zor wire by San­tia­go Sier­ra. “That just might be a ma­jor ico­nic work that’ll sym­bo­lize this par­ti­cu­lar era in our

MO­NEY IS CLEARLY NOT AN IS­SUE: LOG­SDAIL HAS STUMPED UP SIX-FI­GURE SUMS FOR CER­TAIN PRO­JECTS, AMONG THEM AI WEIWEI’S EX­HI­BI­TION DIS­PO­SI­TION, SHOWN ALONG­SIDE THE 2013 VE­NICE BIEN­NALE, AND ANISH KAPOOR’S LEVIATHAN (2011) AT THE GRAND PA­LAIS.

d’une ma­cé­ra­tion de pa­pier et de sa­live. Cette an­née, La­tham se voit in­vi­ter à la Serpentine Gal­le­ry de Londres et à la Bien­nale de Ve­nise. En mi­sant sur le (très) long terme, Log­sdail avait clai­re­ment fait un choix ju­di­cieux.

Dans cette même veine, la ga­le­rie compte par­mi ses nou­velles re­crues Ma­ri­na Abra­mo­vic, qui, mal­gré sa re­nom­mée in­ter­na­tio­nale, a sou­vent eu du mal à mo­né­ti­ser ses per­for­mances. Log­sdail l’a re­çue chez lui sur l’ar­chi­pel ke­nyan de La­mu, dans une mai­son qui a dé­jà ac­cueilli plus d’un ar­tiste en ré­si­dence in­for­melle. Du­rant son sé­jour, elle a confié ses er­reurs et ses er­rances à un âne qu’elle avait in­tro­duit dans la cour. L’âne est par­ti au bout d’une pe­tite heure, et elle s’est sen­tie “un peu mieux”. Dans ce qu’abra­mo­vic a pu écrire sur ses in­cur­sions lon­do­niennes du dé­but des an­nées 70, elle confesse que Lisson était sa ga­le­rie pré­fé­rée, mais qu’elle était trop ti­mide pour adres­ser la pa­role au jeune homme de l’ac­cueil ; c’était Log­sdail, qui de­vien­dra son ga­le­riste quarante ans plus tard.

Le cin­quan­tième an­ni­ver­saire de Lisson se­ra sa­lué, cette an­née, par la pu­bli­ca­tion d’un ou­vrage ima­gi­né par Irma Boom, et par une am­bi­tieuse ex­po­si­tion hors les murs in­ti­tu­lée Eve­ry­thing at Once, qui com­bi­ne­ra un “best of” avec des oeuvres plus ré­centes et de nou­velles com­mandes, sur de mul­tiples for­mats et sup­ports. La ga­le­rie a dé­sor­mais deux es­paces à New York, ou­verts à neuf mois d’in­ter­valle en 2016 et 2017, et pla­cés sous la res­pon­sa­bi­li­té d’alex, le fils de Log­sdail. Le père ne compte pas pour au­tant se re­ti­rer de la ges­tion de la ga­le­rie. Comme pour dé­mon­trer son ab­sence de sno­bisme (dont il af­firme qu’elle lui vient de son as­cen­dance nor­vé­gienne), Log­sdail me pro­pose ai­ma­ble­ment de pour­suivre notre conver­sa­tion du­rant sa vi­site chez le po­do­logue – tout ce­ci fai­sant par­tie, dit-il, d’un ef­fort glo­bal vi­sant à res­ter d’at­taque pour en­ta­mer dans les meilleures condi­tions le pro­chain cha­pitre de l’aven­ture de Lisson. “D’une cer­taine ma­nière, re­vi­si­ter cin­quante ans d’his­toire de la ga­le­rie m’a ré­veillé. Je me sens plein d’éner­gie et j’ai en­vie de re­trou­ver toute ma cu­rio­si­té !” conclut-il. un­for­tu­nate his­to­ry,” muses Log­sdail. Ad­vi­sers to some of the weal­thiest col­lec­tors have told him they re­quire art that’s not just im­por­tant but al­so beau­ti­ful; so why show a Sier­ra piece that is hos­tile and alie­na­ting? “Be­cause he’s a great ar­tist and it’s a great work.”

Since 1970, Lisson has re­pre­sen­ted John La­tham, who in­fa­mous­ly lost his St. Mar­tins Col­lege tea­ching post in 1966 when he che­wed up a li­bra­ry co­py of Cle­ment Green­berg’s Art and Culture and re­tur­ned the book’s “es­sence” as a phial of fer­men­ted spit. This year La­tham has been ho­nou­red with a so­lo show at the Serpentine and an ex­ten­sive dis­play at the Ve­nice Bien­nale: Log­sdail clearly ban­ked well in playing the (ve­ry) long game. A more recent new­co­mer is Ma­ri­na Abra­mo­vic, who, des­pite her fame, long strug­gled to mo­ne­tize her per­for­mance works. Log­sdail has hos­ted Abra­mo­vic at his house on La­mu, an is­land off the coast of Ke­nya that has been the site of a num­ber of in­for­mal ar­tist re­si­den­cies. While there, she confes­sed all the mis­takes in her life to a don­key that she sta­tio­ned in Log­sdail’s ba­ckyard. The don­key wal­ked off af­ter an hour, and Abra­mo­vic felt “a lit­tle bet­ter.” (Wri­ting about her time in Lon­don in the ear­ly 70s, Abra­mo­vic said Lisson was her “fa­vou­rite” gal­le­ry, but confes­sed she was too shy to speak to the young man at the front desk – Log­sdail – who would become her gal­le­rist 40 years la­ter.)

Lisson’s 50th bir­th­day will be ce­le­bra­ted by an Irma Boom-designed book and an am­bi­tious off-site ex­hi­bi­tion, Eve­ry­thing at Once, sho­wing grea­test hits, recent works and new com­mis­sions. To­day Lisson has two new spaces in New York, run by Log­sdail’s son Alex. But pa­pa isn’t going to step aside just yet. Loo­king back over Lisson’s five de­cades “has wo­ken me up in a way,” he says. “I feel ve­ry ener­gi­zed to get back in­to the cu­rio­si­ty de­part­ment!”

CI-DES­SUS WHITE SAND, RED MILLET, MA­NY FLO­WERS (1982) D’ANISH KAPOOR. TECH­NIQUES MIXTES, 101 x 241,5 x 217,4 CM.

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