MA­RIA GRAZIA CHIURI ET LES AR­TISTES ITA­LIENS

03 TU­RIN

Numero Art - - Novembre Sommaire - Nu­mé­ro art : Vous vouez une grande ad­mi­ra­tion à plu­sieurs ar­tistes ita­liens… PRO­POS RE­CUEILLIS PAR GEA POLITI POR­TRAIT PAR HAR­RY GRUYAERT Nu­mé­ro art: You great­ly ad­mire se­ve­ral Ita­lian ar­tists.

Com­ment ex­pli­quez-vous ce­la ?

Ma­ria Grazia Chiuri : J’es­time énor­mé­ment Ca­rol Ra­ma, Car­la Ac­car­di et Ma­ri­sa Merz. Je suis loin d’être une spé­cia­liste, mais je me laisse fa­ci­le­ment émou­voir par l’art. Je suis cer­taine que ces ar­tistes se­ront un jour da­van­tage re­con­nues qu’elles ne le sont au­jourd’hui. En Ita­lie, nous avons mal­heu­reu­se­ment ten­dance à ne pas pro­mou­voir les ta­lents lo­caux. Notre regard est tel­le­ment tour­né vers les autres… Je trouve, par exemple, que dans les an­nées 60 et 70, le pop art ita­lien a été un peu trop éclip­sé par le pop art amé­ri­cain. Au mo­ment où Leo Cas­tel­li ex­po­sait les plus grands ar­tistes à New York, on man­quait cruel­le­ment d’équi­valent à Rome. Mais je suis con­vain­cue que le temps ren­dra jus­tice à ces grands per­son­nages. De ma­nière gé­né­rale, nous sommes in­ca­pables de por­ter nos ta­lents sur

HAILING FROM ROME, DIOR’S CREA­TIVE DI­REC­TOR HAS AL­WAYS DIALOGUED WITH HER COUN­TRY’S AR­TISTS. ON THE OC­CA­SION OF ARTISSIMA, SHE SHARES HER PAS­SION FOR BOTH ITA­LIAN AND INTERNATIONAL ART.

Ma­ria Grazia Chiuri: I hold Ca­rol Ra­ma, Car­la Ac­car­di and Ma­ri­sa Merz in ve­ry high es­teem. I’m far from being a spe­cia­list, but I’m ea­si­ly mo­ved by art. I’m confi­dent that one day these ar­tists will gain wi­der re­cog­ni­tion than they

Tu­rin MA­RIA GRAZIA CHIURI: “WO­MEN AR­TISTS FACE CRI­TI­CISM THAT NO ONE WOULD DARE DI­RECT AT A MAN”

le de­vant de la scène in­ter­na­tio­nale, en ma­tière d’art, mais aus­si de cui­sine, de de­si­gn, etc. Peut-être que notre in­ca­pa­ci­té à agir de fa­çon or­ga­ni­sée est à la fois notre force et notre li­mite. Nous sommes une na­tion d’in­di­vi­dua­listes, ce qui nous pousse à être créa­tifs et in­no­vants, mais cet in­di­vi­dua­lisme ne nous en­cou­rage pas à nous unir pour faire connaître nos ar­tistes, nos chefs… Je le constate tout au­tant dans la mode ita­lienne. Pour­tant, ce qui fait la beau­té de Rome, c’est que l’art est par­tout. Nous avons vé­cu une ex­pé­rience in­ou­bliable avec Va­len­ti­no lorsque nous avons or­ga­ni­sé Mi­ra­bi­lia Ro­mae, ce par­cours qui of­frait l’op­por­tu­ni­té de dé­cou­vrir la Rome ca­chée. L’une de ces étapes per­met­tait de vi­si­ter le stu­dio de Lui­gi On­ta­ni, un ar­tiste fi­na­le­ment as­sez proche de l’uni­vers de la mode. Il suf­fit de re­gar­der ses te­nues, ses cé­ra­miques, ses pein­tures, ou lui-même. Sa fa­çon de sai­sir l’époque est ex­cep­tion­nelle.

En tant que Ro­maine d’ori­gine, quel regard por­tez-vous sur l’ef­fer­ves­cence ar­tis­tique de la ville dans les an­nées 60 et 70 ? Je pense à des ar­tistes comme Fran­co An­ge­li, Ta­no Fes­ta ou Ma­rio Schi­fa­no, qui ont dé­ve­lop­pé un vé­ri­table uni­vers ar­tis­tique ro­main, sans ou­blier Gio­set­ta Fio­ro­ni.

Je les adore. J’ai eu l’op­por­tu­ni­té de tra­vailler avec Gio­set­ta Fio­ro­ni lors de mon pas­sage chez Va­len­ti­no. Elle est in­croyable. C’est une fi­gure em­blé­ma­tique de l’art ita­lien, qui a tou­jours com­bat­tu les pré­ju­gés contre les ar­tistes femmes. Et puis elle fait par­tie de l’école de la Piaz­za del Po­po­lo, c’est pour­quoi je me sens proche d’elle et de son his­toire, car elles sont in­dis­so­ciables de ma ville. J’ai été im­pres­sion­née par son ou­ver­ture d’es­prit ; elle était cu­rieuse de connaître mes idées et de com­prendre les pro­ces­sus créa­tifs qui ré­gissent l’uni­vers de la mode. Vi­si­ter son ate­lier dans le Tras­te­vere a été une grande dé­cou­verte. J’au­rais éga­le­ment sou­hai­té col­la­bo­rer avec Ca­rol Ra­ma, mais je m’y suis mal­heu­reu­se­ment prise trop tard [elle est dé­cé­dée en 2015]. Je pense aus­si à Al­ber­to Bur­ri. Je me rap­pelle que lors de la cé­lé­bra­tion de son cen­te­naire, dans mon ex­ci­ta­tion j’ai dit : “Voyons, com­bien ça coû­te­rait de res­tau­rer le Grande Cret­to de Bur­ri ?” Tout le monde m’a re­gar­dée comme si j’étais folle. J’au­rais ai­mé ap­por­ter ma contri­bu­tion, car il s’agit tout de même d’un mo­nu­ment dé­dié à une catastrophe [le trem­ble­ment de terre de Gi­bel­li­na, en jan­vier 1968]. Il est com­plè­te­ment à l’aban­don, alors que cette pièce de land art est la plus cé­lèbre d’ita­lie.

Fré­quen­tez-vous aus­si la nou­velle gé­né­ra­tion d’ar­tistes ?

Oui, j’ai ain­si dé­cou­vert Pietro Ruf­fo à la Ga­le­rie com­mu­nale d’art mo­derne de Rome, où il ex­po­sait un aé­ro­plane, et je suis tom­bée sous le charme. Le ha­sard veut que je sois al­lée dî­ner chez un col­lec­tion­neur qui pos­sède l’un de ses globes ter­restres. J’ai donc pris son nu­mé­ro de té­lé­phone et suis al­lée le ren­con­trer dans son ate­lier. J’aime beau­coup son tra­vail.

Au point de col­la­bo­rer avec lui ?

Bien sûr. Dans les ar­chives, j’ai dé­cou­vert un livre dans le­quel Ch­ris­tian Dior évoque l’an­née 1957 – soit dix ans après l’ou­ver­ture de sa mai­son – et have now. Un­for­tu­na­te­ly, in Ita­ly we tend not to pro­mote our lo­cal ta­lents. We’re so fo­cu­sed on el­sew­here… For example, I think Ita­lian Pop Art was over­ly eclip­sed by Ame­ri­can Pop Art. While Leo Cas­tel­li was sho­wing the best ar­tists in New York, we so­re­ly la­cked the equi­va­lent in Rome. But I’m convin­ced that time will bring their dues to these im­por­tant fi­gures.

How do you ex­plain this ten­den­cy in Ita­ly?

In ge­ne­ral we’re in­ca­pable of pro­mo­ting our ta­lents on the international stage – not on­ly art, but al­so Ita­lian cui­sine, de­si­gn, etc. Per­haps our in­abi­li­ty to get or­ga­ni­zed is both our strength and li­mi­ta­tion. We’re a na­tion of in­di­vi­dua­lists, which pushes us to be crea­tive and in­no­va­tive, but doesn’t en­cou­rage us to unite behind our ar­tists and chefs… I see the same thing hap­pe­ning in Ita­lian fa­shion. And yet what makes Rome beau­ti­ful is that art is everywhere. At Va­len­ti­no, we had an un­for­get­table experience or­ga­ni­zing Mi­ra­bi­lia Ro­mae; it gave us the op­por­tu­ni­ty to dis­co­ver a hid­den Rome. At one point we had the chance to vi­sit Lui­gi On­ta­ni’s stu­dio. On­ta­ni is an ar­tist whose uni­verse is pret­ty close to fa­shion. Just look at his cos­tumes, ce­ra­mics, and pain­tings, even his per­so­na­li­ty. He has an ex­cep­tio­nal abi­li­ty to en­cap­su­late the Zeit­geist.

As a na­tive of Rome, how do you view the ci­ty’s ar­tis­tic ef­fer­ves­cence in the 60s and 70s? I’m thin­king of fi­gures like Fran­co An­ge­li, Ta­no Fes­ta, Ma­rio Schi­fa­no and Gio­set­ta Fio­ro­ni.

I adore them. I had the chance to work with Gio­set­ta Fio­ro­ni at Va­len­ti­no. She’s in­cre­dible, an em­ble­ma­tic fi­gure of Ita­lian art who al­ways fought pre­ju­dice against wo­men ar­tists. She al­so be­lon­ged to the Piaz­za del Po­po­lo School, which is why I feel close to her and her sto­ry, since it’s in­se­pa­rable from my ci­ty’s sto­ry. I was im­pres­sed by her open-min­ded­ness: she was cu­rious about my ideas and wan­ted to un­ders­tand the crea­tive pro­cesses in fa­shion. Visiting her stu­dio in Tras­te­vere was a great dis­co­ve­ry. I would al­so have li­ked to col­la­bo­rate with Ca­rol Ra­ma, but un­for­tu­na­te­ly I was too late [Ra­ma pas­sed away in 2015]. There’s Al­ber­to Bur­ri too. I re­mem­ber, du­ring his cen­te­na­ry retrospective, I ex­ci­ted­ly as­ked, “How much would it cost to res­tore the Cret­to di Bur­ri?” Eve­ryone loo­ked at me like I was cra­zy. I’d like to do so­me­thing, it’s a mo­nu­ment to a catastrophe af­ter all [the 1968 ear­th­quake that des­troyed Gi­bel­li­na]. Ita­ly’s most fa­mous piece of land art is in a state of to­tal aban­don.

Do you frequent the new ge­ne­ra­tion of ar­tists?

Yes. I dis­co­ve­red Pietro Ruf­fo in Rome when he ex­hi­bi­ted an old ae­ro­plane, and I fell un­der his spell. By chance, I had din­ner with a col­lec­tor who owns one of his globes.

CI-CONTRE TRASPARENTE (1975), DE CAR­LA AC­CAR­DI. SICOFOIL SUR BOIS, 72 x 72 CM.

le suc­cès ful­gu­rant de son en­tre­prise à l’international. Il a ou­vert des bou­tiques à Londres, à New York, à La Ha­vane… Il est éton­nant de voir la ra­pi­di­té avec la­quelle la mai­son s’est ex­por­tée, glo­ba­li­sée. Ce sou­ci de mon­dia­li­ser sa marque, d’ef­fa­cer les fron­tières, m’a sem­blé fas­ci­nant. Lorsque je suis al­lée voir Pietro Ruf­fo, il tra­vaillait jus­te­ment sur un pro­jet qui in­cluait des pro­jec­tions sur des globes ter­restres et une ré­flexion sur la fa­çon dont le monde a tou­jours connu des phé­no­mènes de mi­gra­tion im­por­tants, et donc un cer­tain mé­tis­sage. Le che­min qui m’a me­née jus­qu’ici a aus­si été une sorte de mi­gra­tion, et de­vant cette nou­velle étape, cette nou­velle pos­si­bi­li­té, j’ai re­gar­dé Pietro et me suis ex­cla­mée : “Nous étions faits pour nous en­tendre !”

Je sais que tu t’in­té­resses beau­coup au tra­vail de Geor­gia O’keeffe. A-t-elle été une grande source d’ins­pi­ra­tion pour toi ?

Lors de mon tra­vail sur la der­nière col­lec­tion que j’ai dessinée, j’ai ef­fec­ti­ve­ment trou­vé beau­coup de sources d’ins­pi­ra­tion dans l’ex­po­si­tion de Geor­gia O’keeffe à New York [ Li­ving Mo­dern, au Brook­lyn Mu­seum, en 2017]. Celle-ci était par­ti­cu­liè­re­ment in­té­res­sante, car elle ne met­tait pas di­rec­te­ment en avant les oeuvres, mais plu­tôt l’ar­tiste cha­mane.

Tu veux par­ler de ses nom­breux por­traits réa­li­sés par son ma­ri, le pho­to­graphe Al­fred Stie­glitz, qui consti­tuent presque un tra­vail pa­ral­lèle à sa pra­tique ?

Ces pho­tos montrent l’in­té­rêt qu’il té­moi­gnait pour la per­son­na­li­té de sa femme. Elles sont in­croyables. Comme je vou­drais avoir un époux qui me pho­to­gra­phie de cette ma­nière ! Il y a un amour, une pas­sion, un dé­voue­ment que l’on voit ra­re­ment.

Pour­quoi la mode s’in­té­resse-t-elle au­tant aux ar­tistes d’au­jourd’hui ?

Par­ler de mode re­vient à par­ler des femmes, de leur rap­port au corps, mais aus­si à la so­cié­té. C’est la rai­son pour la­quelle j’aime col­la­bo­rer avec des ar­tistes contem­po­rains. Ils traitent de su­jets qui, d’une ma­nière ou d’une autre, nous af­fectent di­rec­te­ment en tant que femmes.

L’ar­tiste Tra­cey Emin s’est beau­coup consa­crée, sur­tout dans les pre­mières an­nées de sa car­rière et sur un plan concep­tuel, au rap­port entre corps et sexua­li­té…

Nous voi­là au coeur du su­jet. Nous avons beau­coup échan­gé avec Tra­cey lors de notre ren­contre dans son ate­lier. Le pre­mier su­jet qu’elle a poin­té quand nous avons par­lé de mode était le pro­blème des tailles, le fait I as­ked for Ruf­fo’s phone num­ber and went to meet him in his stu­dio. I like his work a lot.

To the point of col­la­bo­ra­ting with him?

Yes, of course. In the ar­chives, I dis­co­ve­red a book in which Ch­ris­tian Dior talks about the year 1957 – a de­cade af­ter opening his fa­shion house – and his me­teo­ric bu­si­ness suc­cess on an international le­vel. He ope­ned bou­tiques in Lon­don, New York, Ha­va­na… It’s as­to­ni­shing to see the speed with which the brand was ex­por­ted and glo­ba­li­zed. His quest to make his la­bel international and to break down fron­tiers fas­ci­nates me. When I went to see Ruf­fo, he was wor­king on a pro­ject that used pro­jec­tions on globes and re­flec­ted on the fact that the earth has al­ways known mas­sive mi­gra­tion, and the­re­fore a cer­tain mixing of peoples. The path that led me where I am to­day was al­so like a mi­gra­tion, and consi­de­ring this new pos­si­bi­li­ty, I loo­ked at Pietro and said, “We were made to get along fa­mous­ly!”

I know you are ve­ry in­ter­es­ted in Geor­gia O’keeffe. Is she a source of ins­pi­ra­tion for you?

While wor­king on my last Dior col­lec­tion, I did in­deed find ma­ny sources of ins­pi­ra­tion in the Geor­gia O’keeffe show in New York [ Li­ving Mo­dern, Brook­lyn Mu­seum, 2017]. It was par­ti­cu­lar­ly in­ter­es­ting be­cause it didn’t fo­cus so much on the work as on the sha­ma­nic ar­tist her­self.

Are you re­fer­ring to the ma­ny por­traits of her by Al­fred Stie­glitz, her husband, which are al­most a pa­ral­lel oeuvre to her pain­ting?

These pho­tos at­test to Stie­glitz’s fas­ci­na­tion with his wife’s per­so­na­li­ty. They’re in­cre­dible. I wish I had a husband who pho­to­gra­phed me like that! There’s a rare form of love, pas­sion, and de­vo­tion in those pho­tos.

Why is fa­shion so in­ter­es­ted in ar­tists these days?

Tal­king about fa­shion comes down to tal­king about wo­men, in re­la­tion to their bo­dies, but al­so to so­cie­ty. That’s why I like col­la­bo­ra­ting so much with contem­po­ra­ry

“I LIKE COL­LA­BO­RA­TING WITH CONTEM­PO­RA­RY AR­TISTS. THEY DEAL WITH SUB­JECTS THAT, IN ONE WAY OR ANO­THER, AF­FECT US DI­RECT­LY AS WO­MEN.”

MA­RIA GRAZIA CHIURI “J’AIME COL­LA­BO­RER AVEC LES AR­TISTES CONTEM­PO­RAINS PARCE QU’ILS TRAITENT DE SU­JETS QUI, D’UNE MA­NIÈRE OU D’UNE AUTRE, NOUS AF­FECTENT DI­REC­TE­MENT EN TANT QUE FEMMES.”

qu’une femme “nor­male” se sente sou­vent mal à l’aise. En tant que pre­mière femme à la tête de la mai­son Dior, j’avais une cer­taine res­pon­sa­bi­li­té. Il me fal­lait être par­fai­te­ment pré­pa­rée à abor­der des thèmes éloi­gnés de la mode pure, mais fon­da­men­taux du point de vue so­cial… tout en main­te­nant un rap­port lu­dique avec elle. On ou­blie trop sou­vent que la mode doit être à la fois au­da­cieuse et di­ver­tis­sante.

Quand vous par­lez de jeu avec la mode, je pense aux pho­to­gra­phies de Cin­dy Sher­man et à sa fa­çon de se trans­for­mer grâce au vê­te­ment.

Bien sûr. Cin­dy Sher­man s’in­té­resse à la ma­nière dont les femmes doivent re­vê­tir plu­sieurs iden­ti­tés pour s’adap­ter au monde dans le­quel nous vi­vons. Ce sont des thèmes très liés à la mode et à la so­cié­té ac­tuelles.

“The hi­gher you go, the fe­wer wo­men there are in lea­ding po­si­tions” [plus on monte dans la hié­rar­chie, moins on trouve de femmes aux postes de di­ri­geants] est une phrase extraite d’une confé­rence don­née en 2014 par l’écri­vaine ni­gé­riane Chi­ma­man­da Ngo­zi Adi­chie, dont vous êtes proche, je crois. Pen­sez-vous que cette af­fir­ma­tion se vé­ri­fie en­core ?

Chi­ma­man­da Ngo­zi Adi­chie s’est mon­trée très juste au cours de ce dis­cours, en adop­tant un ton im­per­ti­nent et mor­dant. Je me sou­viens d’une interview avec elle à Los An­geles, nous avons beau­coup ri. Nous avons jus­te­ment par­lé de sa ca­pa­ci­té à ap­pro­fon­fir de ma­nière amu­sante des concepts très sé­rieux. C’est peut-être la so­lu­tion pour faire évo­luer les es­prits. Il faut adop­ter une ap­proche plus hu­mo­ris­tique, en in­ver­sant les points de vue et en com­bat­tant cette image des “fu­ries” fé­mi­nistes. Je n’aime pas que l’on pense que nous sommes en­ra­gées, nous sommes sim­ple­ment pré­oc­cu­pées. Le sté­réo­type qui veut qu’une femme qui dit ce qu’elle pense est une femme forte est très ré­pan­du. Je crois être as­sez fra­gile, et pour­tant j’es­saie de dire ce que je pense, même si ce n’est pas fa­cile. Le seul fait d’es­sayer est per­çu comme une dé­mons­tra­tion de force. Je suis fas­ci­née par les ar­tistes femmes dont nous avons par­lé, qui n’ont pas hé­si­té à se mettre en dan­ger. Elles ont, avec cou­rage, af­fron­té des cri­tiques que l’on n’au­rait pas osé faire à un homme. Les pre­mières oeuvres de Tra­cey Emin, comme Eve­ryone I Have Ever Slept With 1963-1995 [l’in­té­rieur d’une pe­tite tente était en­tiè­re­ment cou­vert des noms des per­sonnes avec les­quelles elle avait “dor­mi” au cours de sa vie], furent, à l’image du tra­vail de ces fi­gures ar­tis­tiques, de vrais coups de poing. ar­tists. They deal with sub­jects that, in one way or ano­ther, af­fect us di­rect­ly as wo­men.

Es­pe­cial­ly in her ear­ly ca­reer, Tra­cey Emin fo­cu­sed in a ve­ry concep­tual way on the relationship bet­ween bo­dies and sexua­li­ty.

Now we’re getting down to the nit­ty grit­ty. Tra­cey and I had a long dis­cus­sion when we first met in her stu­dio. The first point she brought up re­gar­ding fa­shion was the size pro­blem, the fact that a “nor­mal” wo­man of­ten feels un­com­for­table. I have a cer­tain res­pon­si­bi­li­ty in my role as the first wo­man to head Dior. I had to be com­ple­te­ly pre­pa­red to broach sub­jects out­side the li­mits of pure fa­shion but that are fun­da­men­tal on a so­cial le­vel, all the while main­tai­ning a playful rap­port with it. We of­ten for­get that fa­shion has to be both be audacious and fun.

“The hi­gher you go, the fe­wer wo­men there are in lea­ding po­si­tions” is a quote from a 2014 speech gi­ven by Ni­ge­rian wri­ter Chi­ma­man­da Ngo­zi Adiche, who you know I be­lieve. Is this sta­te­ment is still true?

Chi­ma­man­da’s speech was ve­ry per­ti­nent, de­li­ve­red in a fa­ce­tious, bi­ting tone. I re­mem­ber lau­ghing so much du­ring an interview with her in Los An­geles. We tal­ked about her abi­li­ty to dive in­to ve­ry se­rious concepts with hu­mour. Per­haps it’s the so­lu­tion to chan­ging the way people think: ta­king a light-hear­ted ap­proach, in­ver­ting view­points and figh­ting this image of fe­mi­nist “fu­ries.” I don’t like being thought of as an­gry when we’re sim­ply concer­ned. I’m concer­ned for my chil­dren’s fu­ture and for fu­ture ge­ne­ra­tions. That a wo­man who says what she thinks must be a strong wo­man is a ve­ry wi­des­pread ste­reo­type. I think I’m pret­ty vul­ne­rable, but I try to say what I think, even if it’s not ea­sy. The sole fact of trying is per­cei­ved as a de­mons­tra­tion of strength. The wo­men ar­tists we’ve tal­ked about, who we­ren’t afraid of ex­po­sing them­selves, fas­ci­nate me. They fa­ced cri­ti­cism that no one would dare di­rect at a man. Works by these wo­men, such as Tra­cey Emin’s Eve­ryone I Have Ever Slept With 1963-1995, were real punches to the gut.

Foire d’art contem­po­rain Artissima, du 3 au 5 no­vembre, Tu­rin.

CI-DES­SOUS MA­RIA GRAZIA CHIURI, PHO­TO­GRA­PHIÉE AU SEIN DE L’EX­PO­SI­TION CH­RIS­TIAN DIOR, COU­TU­RIER DU RÊVE AU MU­SÉE DES ARTS DÉ­CO­RA­TIFS.

CI-CONTRE NERO CRET­TO (1970), D’AL­BER­TO BUR­RI. ACROVINYL SUR CELOTEX, 70 x 103 CM.

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