DANS L’ATE­LIER D’URS FISCHER

Numero Art - - Sommaire Contents - PAR HETTIE JUDAH. POR­TRAITS PAR CHAD MOORE

NEW YORK

CO­QUE­LUCHE DES COL­LEC­TION­NEURS, URS FISCHER N’EN A PAS MOINS GAR­DÉ SES AL­LURES DE STAR TA­TOUÉE DU ROCK’N’ROLL. ET SI SES OEUVRES AT­TEIGNENT DES SOM­METS AUX EN­CHÈRES (PLU­SIEURS MIL­LIONS DE DOL­LARS), L’AR­TISTE N’A PAS DÉ­LAIS­SÉ SON AP­PROCHE SUBVERSIVE ET IRRÉVÉRENCIEUSE. C’EST QUE LE ZU­RI­CHOIS INS­TAL­LÉ À BROOK­LYN N’EST PAS À UN PA­RA­DOXE PRÈS. SOUS LA LÉ­GÈ­RE­TÉ AP­PA­RENTE DE SES PIÈCES, LE DRAME COUVE.

CI-CONTRE ET PAGES SUI­VANTES URS FISCHER PHO­TO­GRA­PHIÉ DANS SON ATE­LIER DE BROOK­LYN.

L’AN­NÉE DER­NIÈRE, le Suisse Urs Fischer ex­po­sait à Londres une ré­plique du Bai­ser de Ro­din, réa­li­sée en pâte à mo­de­ler blanche et lisse. Contrai­re­ment à la règle en ma­tière de sculp­ture, les vi­si­teurs étaient in­vi­tés à tou­cher l’oeuvre, et même à la trans­for­mer. Les al­té­ra­tions ont dé­bu­té tout dou­ce­ment, avec une cer­taine dé­fé­rence – sim­ple­ment un nom ou un pe­tit graf­fi­ti ins­crit du bout de l’ongle dans la sur­face. Mais très vite, la sta­tue s’est re­trou­vée sou­mise à de spec­ta­cu­laires re­con­fi­gu­ra­tions. Les vi­sages ont été re­mo­de­lés, un bras a été ar­ra­ché. Re­trou­vant son sta­tut pre­mier de ma­tière brute, la pâte à mo­de­ler a com­men­cé à voya­ger tout au­tour de la pièce, re­nais­sant sur les murs, le sol et les fe­nêtres sous la forme de nou­velles ins­crip­tions, de nou­velles fi­gures. Des vi­si­teurs ont es­sayé de ré­pa­rer les deux corps en­la­cés, en re­met­tant un bras à sa place ou en s’ef­for­çant de lis­ser la sur­face, mais en vain : pas moyen de re­ve­nir à la per­fec­tion lus­trée de l’oeuvre in­tacte.

L’en­tro­pie sus­ci­tée par cette ver­sion “trans­for­mable” du Bai­ser fai­sait écho, dans son dé­sordre, aux ques­tion­ne­ments de l’ar­tiste lui-même sur les pas­sions ou les en­thou­siasmes qu’il lui ar­rive de pour­suivre avec obs­ti­na­tion, jus­qu’à ce qu’ils se désa­grègent à leur tour. Ain­si, il y a quelques an­nées de ce­la, Urs Fischer avait une fas­ci­na­tion pour le ci­né­ma. “Je re­gar­dais jus­qu’à trois films par jour”, se sou­vient-il. Em­por­té par ce torrent, il avait fi­ni par dé­ve­lop­per une hy­per­sen­si­bi­li­té à la na­ture sté­réo­ty­pée de tout ce qu’il voyait. Jus­qu’au re­jet. “Tout s’est en quelque sorte dé­li­té d’un seul coup, ra­conte-t-il. Au­jourd’hui, je ne me laisse plus avoir aus­si fa­ci­le­ment.”

Plu­tôt que de re­gar­der des films, Urs Fischer est donc re­ve­nu au des­sin. Il a deux filles en bas âge, et l’ad­met vo­lon­tiers : “Lorsque vous êtes parent, les soi­rées peuvent être très longues. Je me suis mis à beau­coup tra­vailler sur mon té­lé­phone… Je par­viens à faire des des­sins as­sez éla­bo­rés. J’en ai plu­sieurs cen­taines à pré­sent. Cer­tains sont réa­li­sés d’après na­ture, mais, pour l’es­sen­tiel, les su­jets sont in­ven­tés.”

La forme des ex­po­si­tions d’urs Fischer a ten­dance à n’être ja­mais com­plè­te­ment ar­rê­tée jus­qu’à la der­nière mi­nute. Pour l’ins­tant, il pré­voit en tout cas de faire de ces des­sins le coeur de sa pro­chaine ex­po­si­tion au Mo­dern Ins­ti­tute, dans le cadre de Glas­gow International , le fes­ti­val des arts vi­suels, en avril pro­chain. La ques­tion qu’il se pose au­jourd’hui, c’est de sa­voir com­ment faire sor­tir les des­sins du té­lé­phone. Peut-être se ré­in­car­ne­ront-ils sous forme de sé­ri­gra­phies ? À moins qu’il n’en tire des li­tho­gra­phies ? “Nous ver­rons”, dit-il. À 44 ans, de­puis long­temps New-yor­kais d’adop­tion, Urs Fischer a eu l’oc­ca­sion d’ex­plo­rer “le faire et le dé­faire” à la croi­sée de nom­breux uni­vers. Il y eut, par exemple, les pro­vo­ca­tions re­belles : pour You (2007), chez Ga­vin Brown’s En­ter­prise, à New York, il avait ain­si creu­sé dans le sol de la ga­le­rie un trou de neuf mètres sur onze, as­sez pro­fond pour qu’un homme puisse lar­ge­ment s’y te­nir de­bout – ce qui avait fait cou­ler beau­coup d’encre. Avec son ami d’en­fance et col­la­bo­ra­teur oc­ca­sion­nel Sci­pio Sch­nei­der, ils ont aus­si eu l’idée de ta­pis­ser un es­pace en­tier de pho­to­gra­phies d’eux-mêmes gran­deur na­ture – une fa­çon de re­vi­si­ter, à l’aune des tech­niques contem­po­raines, l’in­so­lence pré­somp­tueuse des cartes à l’échelle 1/1 évo­quées par Jorge Luis Borges dans son ou­vrage De la ri­gueur de la science. Autre exemple en­core, ses sé­ries de sculp­tures en pa­raf­fine, concues comme des bou­gies qui se consument : les nus gran­deur na­ture de What if the Phone Rings (2003), ou cette ré­plique à l’échelle de L’en­lè­ve­ment

New York URS FISCHER

DES­PITE BEING A FA­VOU­RITE WITH THE COL­LEC­TORS, AND RE­PRE­SEN­TED BY PO­WER­FUL GAL­LE­RIES, ZÜRICHBORN URS FISCHER HAS KEPT HIS TATOOED ROCK STAR LOOK. AND WHILE HIS WORKS GO FOR MIL­LIONS AT AUC­TION, HE RE­MAINS AS SUBVERSIVE AND IR­RE­VERENT AS EVER. NU­MÉ­RO ART MET UP WITH THE AR­TIST IN HIS BROOK­LYN STU­DIO.

Last year at Lon­don’s Sa­die Coles HQ, Urs Fischer sho­wed a re­pli­ca of Ro­din’s sculp­ture The Kiss built in stiff white Plas­ti­cine. Un­like most works of sculp­ture, par­ti­cu­lar­ly those in fra­gile ma­te­rials, visitors were in­vi­ted to touch and even mo­di­fy the work. The ad­just­ments were ini­tial­ly mo­dest and re­ve­ren­tial – names or doo­dles scrat­ched in­to the sur­face with a fin­ger­nail – but the sculp­ture soon un­derwent dra­ma­tic re­con­fi­gu­ra­tions. The faces were re­mo­del­led, an arm rip­ped off. Reduced again to a raw ma­te­rial, the mo­del­ling clay star­ted to mi­grate around the room, re­born on the walls, floor and win­dow as new words and fi­gures. A few visitors at­temp­ted to heal the em­bra­cing fi­gures, sti­cking the arm back in place, smoo­thing things over, but there was no re­tur­ning to the glos­sy per­fec­tion of the un­tou­ched work.

The en­tro­py in­car­na­ted in Fischer’s mu­table ver­sion of The Kiss finds an echo in the ar­tist’s own in­ter­ro­ga­tion of ideas and en­thu­siasms, which he pur­sues dog­ged­ly un­til they, too, di­sin­te­grate. A few years ago he was fas­ci­na­ted by ci­ne­ma. “I used to watch up to th­ree mo­vies a day,” re­calls the Swiss-born ar­tist. Fischer even­tual­ly be­came so suf­fu­sed in this flood of ci­ne­ma­tic in­for­ma­tion that he hy­per­sen­si­ti­zed himself to the for­mu­laic na­ture of al­most eve­ry­thing he wat­ched. “It kind of dis­mant­led it­self,” he says. “Now I’m not so ea­si­ly foo­led.” In place of wat­ching mo­vies, Fischer has re­tur­ned to dra­wing. He has two young daugh­ters, and ad­mits that “as a parent, eve­nings can be long. I work on my phone a lot – I make pret­ty ela­bo­rate drawings on it. I have a few hun­dred by now. There are some from life, but they’re most­ly made up.” Fischer’s ex­hi­bi­tions tend to re­main un­fixed un­til the ele­venth hour, but his current plan is for these drawings to be the foun­da­tion of his show at the Mo­dern Ins­ti­tute du­ring the Glas­gow International Fes­ti­val in April. The ques­tion on his mind is how to get them off the phone. Per­haps they could be rein­car­na­ted as silks­creen prints? Or maybe li­tho­graphs? “We’ll fi­gure it out,” he says.

Now 44, and long a re­sident of New York, Fischer has del­ved in­to ma­ny in­ter­sec­ting worlds of ma­king and un­ma­king. There’s been re­bel­lious bra­va­do: for You (2007) at Ga­vin Brown’s En­ter­prise in New York, he no­to­rious­ly ex­ca­va­ted a 9 x 11 m hole, dee­per than a stan­ding man,

CI-CONTRE ICAN’TBELIEVEYOUDIDTHIS (2016). 243,8 X 194,9 X 2,2 CM.

d’une Sa­bine de Giam­bo­lo­gna, qu’il a pré­sen­tée à la Bien­nale de Ve­nise en 2011. L’an­née der­nière, c’est le com­mis­saire d’ex­po­si­tion Fran­ces­co Bo­na­mi qui s’est re­trou­vé sur la Piaz­za del­la Si­gno­ria, à Flo­rence, sous la forme d’une sta­tue de cire fon­dante à son ef­fi­gie, ju­chée sur un ré­fri­gé­ra­teur ou­vert.

Bien que, par le pas­sé, il n’ait ja­mais ré­pu­gné à tra­vailler avec des fa­bri­cants spé­cia­li­sés ou des équipes plé­tho­riques, Fischer a op­té ré­cem­ment pour une ap­proche plus ar­ti­sa­nale en stu­dio : “Le tra­vail avec un grand nombre d’in­ter­ve­nants ex­té­rieurs en­traîne une perte d’in­ti­mi­té avec les oeuvres”, ex­plique-t-il – même s’il sous-en­tend aus­si que ce n’est pas tou­jours né­ces­sai­re­ment un mal. Sur les deux autres ex­po­si­tions qui lui se­ront consa­crées cette an­née (en plus de Glas­gow), celle pré­sen­tée chez Sa­die Coles HQ se­ra “lar­ge­ment faite à la main, pré­cise-t-il. J’es­saie juste d’avoir un peu plus de temps pour ça – mais c’est ce qui m’in­té­resse.” La se­conde, qui se tien­dra chez Gagosian à New York, pré­sen­te­ra “des choses sur les­quelles je tra­vaille de­puis deux ans en­vi­ron. Une grande par­tie se­ra très fa­bri­quée, et re­lè­ve­ra plu­tôt d’une pro­duc­tion in­dus­trielle”, ajoute-t-il.

Deux forces l’ont pous­sé vers ce re­gain d’in­té­rêt pour la main comme ou­til. Là en­core, son ex­pé­rience de la pa­ter­ni­té y est pour quelque chose : “Avant de me lan­cer dans le pro­jet, j’ai in­vi­té toute la classe de ma­ter­nelle de ma fille à une vi­site de mon stu­dio. J’avais fa­bri­qué l’in­té­gra­li­té de la sky­line de Man­hat­tan en dé­cou­pant les contours des im­meubles dans du car­ton, et j’avais don­né aux en­fants énor­mé­ment de pein­ture.” Il se dé­lecte en­core du sou­ve­nir de cette joyeuse et tur­bu­lente abon­dance : “Ils se sont tel­le­ment amu­sés !” Le se­cond déclic, il le doit à Yes, un autre exer­cice ar­tis­tique ins­crit dans l’am­pleur et le lâ­cher-prise, que Fischer a ini­tié en 2011. Au lieu de la pein­ture, Yes cé­lèbre l’ar­gile : l’ar­tiste avait in­vi­té un pu­blic com­po­sé de 1 500 per­sonnes à s’as­so­cier avec lui pour créer des sculp­tures, en amont de son ex­po­si­tion de 2013 au MOCA de Los An­geles. Par la suite, il a in­to the gal­le­ry floor. With his child­hood friend and so­me­time col­la­bo­ra­tor Sci­pio Sch­nei­der, he has wall­pa­pe­red spaces with their own life-si­zed pho­to­gra­phic images – a high-tech up­da­ting of the vain­glo­rious 1:1 maps in Borges’s On Exac­ti­tude in Science. There have been ma­ny series of mel­ting-candle sculp­tures, such as the life-si­zed nudes of What if the Phone Rings (2003) or a full-si­zed re­pli­ca of Giam­bo­lo­gna’s The Rape of the Sa­bine Wo­men at Ve­nice in 2011. Last year the Ita­lian cu­ra­tor Fran­ces­co Bo­na­mi appeared in mel­ting-wax form stan­ding atop an open re­fri­ge­ra­tor in a Flo­ren­tine piaz­za.

Though he has ne­ver shied from wor­king with spe­cia­list fa­bri­ca­tors and large stu­dio teams, Fischer is in a new mood of hand­ma­king. “Through wor­king with a lot of help, you lose in­ti­ma­cy with the works,” he says, be­fore sug­ges­ting that that’s not al­ways a bad thing. Of the two other ex­hi­bi­tions that he’ll have la­ter this year, one, at Sa­die Coles HQ in Lon­don, will be “ve­ry hand made. I’m just trying to get more time for that – but that’s my in­ter­est.” The other, at Gagosian in New York, “is stuff I’ve wor­ked on for about two years. A lot of it is ve­ry pro­du­ced, ma­chine made.” Two forces drive Fischer’s renewed in­ter­est in the hand as a tool. Once again his experience as a parent plays a role. “Be­fore this pro­ject, I had my daugh­ter’s pres­chool come to the stu­dio. I made a whole Man­hat­tan sky­line out of card­board and gave them a lot of paint.” He re­lishes the me­mo­ry of that mes­sy abun­dance: “They had so much fun.” The other is YES, ano­ther exer­cise in aban­don and am­pli­tude, which Fischer star­ted in 2011. Ra­ther than paint, YES celebrates clay:

“THE ARTWORLD IS ONE OF THE MOST CONSER­VA­TIVE PLACES THAT I KNOW, IN A WAY. WHAT YOU SHOULD AND SHOULDN’T DO IS VE­RY MAPPED OUT. MOST PEOPLE RUN ALONG THE SAME PATHS, ALL THE WHILE THIN­KING THEY’RE VE­RY FREE.”

URS FISCHER “LE MONDE DE L’ART EST L’UN DES UNI­VERS LES PLUS CONSER­VA­TEURS QUI SOIENT. LA PLU­PART DES AR­TISTES SUIVENT DES CHE­MINS TRÈS SEM­BLABLES, TOUT EN SE PEN­SANT TRÈS LIBRES. LA DER­NIÈRE GÉ­NÉ­RA­TION AR­TIS­TIQUE QUI A CÉ­LÉ­BRÉ LA VIE, C’ÉTAIT CELLE DE BAS­QUIAT.”

CI-CONTRE PRO­BLEM PAIN­TING (2011), 360 X 270 X 2.5 CM. COL­LEC­TION PINAULT.

or­ga­ni­sé six ré­édi­tions de cet événement, re­pris no­tam­ment au Hen­ry Moore Ins­ti­tute de Leeds, dans le Nord de l’an­gle­terre, à la Deste Foun­da­tion sur l’île grecque d’hy­dra, ou sur le par­vis qui en­toure le Ga­rage Mu­seum of Contem­po­ra­ry Art, à Mos­cou. En outre, cer­taines pièces ori­gi­nales en glaise ont en­suite été mou­lées dans le bronze et réunies pour l’ex­po­si­tion Last Sup­per, chez Gagosian à New York.

Contrai­re­ment au cas des oeuvres en pâte à mo­de­ler, où la le­vée des in­hi­bi­tions était orien­tée vers des fins des­truc­trices (“Vous par­tez d’une image, puis vous dé­mo­lis­sez cette image : il n’est pas ques­tion de don­ner, mais de prendre”), le su­jet de Yes est la créa­ti­vi­té à l’état pur. Fischer ex­plique qu’il ne s’in­té­resse pas à la par­ti­ci­pa­tion du pu­blic en tant que telle, mais à la fa­çon dont la per­for­mance col­lec­tive, d’une créa­ti­vi­té ru­di­men­taire et “non cri­tique”, lui a per­mis de contre­ba­lan­cer sa propre ten­dance à se ju­ger et à em­ployer des filtres d’his­to­rien de l’art. “Ce goût re­trou­vé pour des mé­thodes de tra­vail plus in­ti­mistes, je le dois à ce que m’ont en­sei­gné des pro­jets plus col­lec­tifs, où l’on se contente de se po­ser en­semble pour fa­bri­quer quelque chose”, ré­sume-t-il. Avec le tra­vail sur l’ar­gile, ceux qui éprouvent ha­bi­tuel­le­ment des blo­cages ont la pos­si­bi­li­té, eux aus­si, d’y par­ve­nir très sim­ple­ment. Ils se sentent en confiance dans cet environnement, et peuvent tran­quille­ment se lais­ser al­ler.”

Pour Urs Fischer, cette joie sans mé­lange que peut pro­cu­rer le fait de fa­bri­quer quelque chose de ses mains se trouve en porte-à-faux avec le contexte ac­tuel de l’art contem­po­rain, qu’il voit da­van­tage comme un mi­lieu do­mi­né par les règles et les res­tric­tions. “En un sens, le monde de l’art est l’un des uni­vers les plus conser­va­teurs qui soient. Il y existe une car­to­gra­phie très claire de ce qu’il faut faire et de ce qu’il ne faut pas faire. La plu­part des ar­tistes suivent en dé­fi­ni­tive des che­mins très sem­blables, tout en se pen­sant très libres, af­firme Fischer. Se­lon moi, la der­nière gé­né­ra­tion ar­tis­tique qui a réel­le­ment cé­lé­bré la vie, c’était celle de Bas­quiat.” Ve­nant d’urs Fischer, cette évo­ca­tion de Bas­quiat n’est peut-être pas une simple coïn­ci­dence. Comme l’ar­tiste ra­di­cal new-yor­kais, il est en ef­fet de­puis peu ob­sé­dé par le jazz. “C’est pro­ba­ble­ment, dit-il, la chose la plus co­ol qu’ait pro­duite le siècle der­nier. Son in­fluence a été ab­so­lu­ment in­ouïe.”

Avec Spen­cer Swee­ney, ar­tiste, DJ et fi­gure lé­gen­daire de la scène newyor­kaise, Fischer s’oc­cupe de Headz, un es­pace qui, le di­manche soir, est consa­cré au jazz. Réunis­sant en un seul lieu créa­tion ar­tis­tique et mu­sique live, Headz est, pour ci­ter Fischer, “un truc un peu participatif. Nous n’y in­vi­tons pas des ac­teurs du monde de l’art. Nous nous conten­tons de mettre à dis­po­si­tion énor­mé­ment de ma­té­riel pour des­si­ner. Par­fois les gens entrent sim­ple­ment parce qu’ils pas­saient par là.” Le lieu par­vient à exis­ter loin des ra­dars du mi­lieu ar­tis­tique : pas de site In­ter­net, pas d’ins­ta­gram, et un de­gré de confi­den­tia­li­té sur les ré­seaux so­ciaux digne de Fight Club. Urs Fischer est en ad­mi­ra­tion, bien sûr, de­vant le ta­lent et la fa­cul­té d’adap­ta­tion des mu­si­ciens, mais c’est sur­tout dans la sy­ner­gie créa­trice du jazz qu’il en­tre­voit des le­çons à ti­rer pour les arts plas­tiques. “En­semble, ces gens font juste des choses ab­so­lu­ment ma­giques. J’en suis tou­jours éba­hi. Beau­coup d’ar­tistes, moi le pre­mier, ‘sur-in­tel­lec­tua­lisent’ les choses”, conclut-il. 1,500 mem­bers of the pu­blic were in­vi­ted to join Fischer in the crea­tion of sculp­tures in ad­vance of his show at MOCA Los An­geles in 2013. The ar­tist has sta­ged six sub­sequent ite­ra­tions, in­clu­ding ou­tings at the Hen­ry Moore Ins­ti­tute in Leeds, En­gland, the DESTE Foun­da­tion on the is­land of Hy­dra in Greece, and in the pu­blic square skir­ting the Ga­rage Mu­seum of Contem­po­ra­ry Art in Mos­cow. Bronze casts of some of the raw-clay works were la­ter shown as Last Sup­per at the Gagosian gal­le­ries in New York. Un­like the Plas­ti­cine works, for which the loss of in­hi­bi­tion is used to des­truc­tive ends – “You start with an image and take the image apart: It’s not gi­ving, it’s ta­king” – YES is about pure creativity. Fischer says he’s not in­ter­es­ted in par­ti­ci­pa­tion per se, but in how the non-judg­men­tal, com­mu­nal per­for­mance of sket­chy creativity coun­ter­ba­lan­ced his ten­den­cy to check himself and em­ploy art-his­to­ri­cal fil­ters. “My new-found love for a more in­ti­mate way of wor­king comes from what I’ve lear­ned from more com­mu­nal pro­jects where you just sit down and make so­me­thing,” he explains. “With the clay works, people who feel blo­cked can just do it. They feel safe in this en­vi­ron­ment so they can let go.”

Fischer feels this pure joy in ma­king to be at odds with the current art en­vi­ron­ment, which he feels is do­mi­na­ted by rules and li­mi­ta­tions. “The artworld is one of the most conser­va­tive places that I know, in a way. What you should and shouldn’t do is ve­ry mapped out. Most people run along the same paths, all the while thin­king they’re ve­ry free,” he says. “I think the last ge­ne­ra­tion of art that ce­le­bra­ted life was in Bas­quiat’s time.” It’s per­haps no coin­ci­dence that he men­tions Bas­quiat: in com­mon with that de­fi­ni­tive New York ar­tist, Fischer’s la­test ob­ses­sion is jazz. “It’s pro­ba­bly the co­olest thing to come out of the last cen­tu­ry,” he says. “Its in­fluence has been cra­zy.” To­ge­ther with ar­tist/dj/down­town le­gend Spen­cer Swee­ney, Fischer runs a Sun­day eve­ning jazz space cal­led Headz. Brin­ging art-ma­king and live mu­sic to­ge­ther in the same place, Headz, says Fischer, is a “so­mew­hat par­ti­ci­pa­to­ry thing: We don’t in­vite art people. We just have a lot of dra­wing ma­te­rials. Some people walk in from the street.” While most ar­tist per­for­mances now tend to take place in a sea of ca­me­ra-phones (and most li­ke­ly a self-my­tho­lo­gi­zing pro­fes­sio­nal do­cu­men­ta­ry set-up too), Headz exists on­ly in the mo­ment, well off the artworld ra­dar: no web­site, no Ins­ta­gram, and Fight Club- le­vels of non-dis­cus­sion on so­cial me­dia. While awes­truck by the mu­si­cians’ ta­lent and adap­ta­bi­li­ty, it is in jazz’s crea­tive sy­ner­gy that Fischer finds much to learn from. “These people just do magical things with each other – I’m al­ways sho­cked,” he says. “A lot of ar­tists, in­clu­ding my­self, tend to over-think things.”

Du 20 avril au 26 mai, The Mo­dern Ins­ti­tute, Glas­gow. À par­tir de la mi-mai, Ga­le­rie Gagosian, Chel­sea, New York. À par­tir du 6 juin, Ga­le­rie Sa­die Coles HQ, Londres. Urs Fischer est re­pré­sen­té par les ga­le­ries Gagosian, Sa­die Coles HQ et Mas­si­mo De Car­lo.

CI-CONTRE BUS STOP (2017), BÉ­TON, ACIER, ALUMINUM, BRONZE, VERRE, ACIER IN­OXY­DABLE, ROBINETTERIE, LEDS, PEIN­TURE ACRY­LIQUE, TER­REAU, 290,2 X 636,3 X 347 CM. VUE DE L’INS­TAL­LA­TION PER­MA­NENTE AU PA­RA­DISE PLA­ZA, MIA­MI DE­SI­GN DIS­TRICT, MIA­MI.

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