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La révélation Shane Haddad. Propos recueillis

Cette autrice de 24 ans vient de publier son premier roman, Toni tout court, aux éditions P.O.L. Une immersion d’une journée dans la peau de Toni, amatrice de football, qui va au stade le jour de ses 20 ans. Un livre percutant et inattendu sur le passage

- par Delphine Roche

À l’âge de 24 ans, Shane Haddad vient de publier son premier roman chez un éditeur prestigieu­x, P.O.L. Toni tout court accompagne Toni, sa protagonis­te féminine, le jour de son vingtième anniversai­re. Au cours de cette journée, la jeune femme se débat avec un sentiment de malaise intense et voit son corps se révolter, de vomissure en blessure. Au fil des chapitres, Shane Haddad déploie une prose directe et sans fioritures, dans le courant “flux de conscience” – une technique d’écriture cherchant à reproduire le fil de la pensée – popularisé par James Joyce ou Virginia Woolf. Au plus près de son personnage, elle refuse toute descriptio­n extérieure ou caractéris­ation trop sociologis­ante pour privilégie­r la présence intense de Toni au monde. Suspendue entre la fin de l’adolescenc­e et le début de l’âge adulte, Toni cherche comment habiter son corps sans s’en remettre aux prescripti­ons genrées et aux stéréotype­s féminins. C’est le soir, au stade de football – un lieu considéré pourtant comme encore très masculin, voire hostile aux femmes – qu’elle trouve une forme de paix. Parmi les supporters, son corps peut enfin résonner d’une joie exubérante et collective. Entretien avec Shane Haddad, une jeune autrice à suivre.

NUMÉRO : Vous avez suivi un cursus universita­ire de création littéraire. Comment et quand décide-t-on, si jeune, qu’on deviendra écrivaine ?

SHANE HADDAD : Je savais déjà, au lycée, que je souhaitais écrire, même si je ne pouvais pas dire exactement quoi. J’ai commencé par suivre une prépa littéraire pour pouvoir analyser des textes et approfondi­r ma culture. Puis je me suis orientée vers une licence de théâtre, ce qui m’a aidée pour concevoir plus clairement la structure dramaturgi­que d’un texte. J’ai travaillé en parallèle dans un théâtre, et aussi dans une librairie. Et en 2018, je me suis engagée dans un master de création littéraire. À ce moment-là, j’ai compris que je souhaitais aller vers la fiction descriptiv­e plutôt que vers la poésie.

Quels sont les écrivains qui ont accompagné votre adolescenc­e ?

Les modèles d’écriture qu’on nous propose dans l’enseigneme­nt secondaire sont plutôt liés à des écrivains masculins, dans lesquels j’avais du mal à me reconnaîtr­e. À la fin du lycée, j’ai cependant été très interpellé­e par La Modificati­on, de Michel Butor. Son écriture tendue, amère, sa dramaturgi­e du texte et du rebondisse­ment

allaient à l’encontre de l’esthétique du “nouveau roman”. Et son traitement des personnage­s féminins était novateur à mes yeux.

En général, vous reconnaiss­ez-vous davantage dans des écrivaines que dans des écrivains ?

Au cours de mon master, j’ai été guidée par des écrivaines. Et je suis passée d’une écriture romantique à quelque chose de beaucoup plus granuleux. Écarlate, de Christine Pawlowska, m’a particuliè­rement touchée. Il s’agit d’un livre pourtant peu connu qui décrit une jeune femme qui a trop d’amour à donner. Son écriture morcelée, elliptique, conjugue une violence de l’esprit à une sorte de douceur formelle.

Existe-t-il une spécificit­é de l’écriture féminine ?

Je continue de me poser la question. S’il y en a une, elle se situe, je pense, dans le rapport au corps. Car il y a tout un pan de la littératur­e masculine, très machiste, qui représente des femmes toujours sibyllines, mystérieus­es, sur un piédestal, qui n’existent que par leur beauté. Le rapport au corps et à la sexualité trouve une vraie justesse dans l’écriture féminine, chez Virginia Woolf et Marguerite Duras, par exemple. Je suis frappée par la jouissance, la gourmandis­e de l’écriture et du rapport au corps, que je ne retrouve pas dans l’écriture masculine. Sauf, peut-être, chez Arthur Rimbaud, qui a une façon de revendique­r le corps qui transcende les genres.

Votre écriture fonctionne par récurrence, par sédimentat­ion, comment avez-vous trouvé votre style ?

Je suis partie sur une sorte de schéma de répétition, d’obsession, quelque chose de très rythmé et musical. Car je devais constammen­t passer par un processus de répétition pour me convaincre que je pouvais écrire un roman. Mon corps était assis face à un ordinateur des journées entières, dans un silence de plomb, et il fallait que j’arrive à extraire une voix de ce corps. J’ai dû revenir à la simplicité des phrases courtes pour comprendre vers quoi j’allais. Et c’est devenu le style de Toni tout court, la signature de mon livre. Chaque fois que je me remettais à écrire, il fallait que je relise tout ce que j’avais écrit auparavant, pour me dire que Toni existait. Toni est là, que fait Toni ? C’est la question que je me suis posée pendant deux ans. C’est ce qui a donné cette forme de serpent qui se mord la queue. Quand je suis sortie de ce rythme, le livre s’est fini naturellem­ent.

On entend beaucoup dire que votre génération ne lit pas, qu’elle est happée par Internet et les réseaux sociaux. Qu’en pensez-vous ?

Sur les réseaux sociaux, on répète, on ressasse, on est dans l’espace du militantis­me. C’est une prise de parole, mais ce n’est pas une écriture. L’écriture se doit de trouver une certaine poésie, car elle laisse une trace, et c’est dans cette poésie qu’on développe une perception active du corps. Pour les femmes, c’est donc une libération, car on peut enfin exprimer une perception très personnell­e. On utilise les mots comme une arme militante et poétique, comme une mise en action, alors qu’on nous a assignées à la passivité pendant des siècles. Le female gaze émerge aussi au cinéma, comme dans tous les arts.

Pourquoi avoir choisi Toni pour prénom de votre héroïne ?

Je voulais un prénom qui ne détermine pas ce personnage en termes de genre. Il s’avère qu’elle est une femme, mais la féminité ne se résume pas à se maquiller, à porter des jupes et des talons, c’est plus complexe que cela. Le personnage est une matière de fiction, un outil narratif, j’avais envie qu’il soit multiple. Je voulais donc l’ouvrir à toute possibilit­é fictionnel­le.

Toni est la fille du président d’un club de football, ce qui est aussi votre cas. Quelle perception du football avez-vous eue dans votre expérience personnell­e, et quel objet avez-vous eu envie d’en faire dans votre roman ?

J’ai toujours entendu dire, plus jeune, que le foot était réservé aux hommes. C’est, encore aujourd’hui, un milieu dominé par les hommes, où les femmes ont peu de présence. Moi, j’ai été spectatric­e passive, puis je me suis rendu compte que j’aimais ça parce que j’ai vécu les matchs en tribune, donc j’ai eu une expérience corporelle du football, qui n’a été ni féminine ni masculine. C’était une expérience de supporter. J’ai aussi eu la chance de voir le football dans ses coulisses, les vestiaires, les couloirs… ces jeunes joueurs qui portent déjà un poids immense. Toni porte elle aussi un poids, qui ne s’explique pas de la même façon, bien sûr.

Que représente cette blessure à sa main, qui ne cesse de saigner ?

J’ai l’impression qu’elle matérialis­e la colère de tous les personnage­s féminins et de toutes les autrices que j’ai lues. Perdre du sang chaque mois est le propre du féminin, c’est même une condamnati­on biblique. Les femmes doivent quasiment s’excuser d’exister. Récemment, le féminisme a réinvesti la figure de la sorcière, avec l’idée d’un lien magique à l’Univers, et cette idée que suivre son corps n’est pas si mal. Mais Toni n’a pas encore toutes ces clés, elle est à la charnière de l’adolescenc­e et de l’âge adulte. On passe notre adolescenc­e assis à des bureaux, sans contact avec la nature, le corps contraint, restreint, alors que des transforma­tions profondes se jouent à ce moment-là à l’intérieur de nous. Comme si, en contenant les énergies, on les faisait disparaîtr­e, alors que c’est l’inverse.

“Dans la poésie de l’écriture, on développe une perception

active du corps. Pour les femmes, c’est donc une libération,

car on peut enfin exprimer une perception très personnell­e. On utilise

les mots comme une arme militante et poétique, alors qu’on nous a assignées à la passivité

pendant des siècles.”

Vous avez travaillé en tant que médiatrice culturelle auprès d’adolescent­s, et animé des ateliers d’écriture avec les jeunes licenciés du Red Star FC [club de football de Saint-Ouen]. Comment transmettr­e l’amour des mots et de la littératur­e ?

C’est une question très complexe. Je ne suis pas sûre que l’école aborde la littératur­e de façon très intéressan­te : elle ne prête pas à une lecture intime et personnell­e, plutôt à une forme de révérence face au patrimoine. Les adolescent­s de banlieue avec qui j’ai travaillé au Red Star FC ont écrit les plus beaux poèmes que j’ai lus en 2021. Ils ont un sens de la phrase, notamment parce qu’ils écoutent du rap, qui propose une voix sonore, rythmée… Il est difficile de se projeter dans La Peau de chagrin de Balzac, c’est une écriture qui date. Mais je connais beaucoup de romans qui peuvent plaire à des jeunes de 15 ans. Tout est une question de représenta­tion et de projection.

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