MÉ­MOIRE

Al­brecht Goertz, de la BMW 507 à la Dat­sun 240Z

Octane (France) - - Sommaire -

La bio­gra­phie d’al­brecht Goertz, qu’il a ap­pe­lée You’ve Got To be Lu­cky (Il faut avoir de la chance), semble ne ja­mais avoir été pu­bliée. Dans la ma­nière exu­bé­rante qui le ca­rac­té­ri­sait, il dis­tri­buait des co­pies de ses mé­moires à qui­conque était in­té­res­sé. J’ai pu m’en pro­cu­rer un exem­plaire: tout en re­la­tant la ver­sion of­fi­cielle de sa vie, avec quelques nuances ro­man­cées, il évoque éga­le­ment sa plus grande contro­verse : a-t-il, oui ou non, des­si­né la Dat­sun 240Z ? (Pour lui, la ré­ponse est oui.) Le de­si­gner in­dus­triel al­le­mand, ba­sé à New York, a dé­ci­dé en 1962 de vi­si­ter le Ja­pon pour trou­ver quelques nou­veaux clients, sans avoir ni contrat ni ren­dez-vous, sans par­ler un seul mot de ja­po­nais. Après avoir des­si­né des ap­pa­reils pho­to pour Fu­ji, il si­gna un ac­cord de consul­ting d’un an avec Nis­san.

« Ma pre­mière mis­sion était la Sil­via cou­pé », in­di­quait-il, bien qu’il n’en clame pas la to­tale res­pon­sa­bi­li­té, no­tant que la di­rec­tion n’ai­mait pas le de­si­gn exis­tant. Nis­san vou­lait en­trer sur le mar­ché amé­ri­cain avec une voi­ture de sport ca­pable de ri­va­li­ser avec Porsche et Ja­guar, et de­man­da à Goertz de s’oc­cu­per de son des­sin, alors qu’elle était dé­ve­lop­pée sous contrat avec Ya­ma­ha. Nis­san an­nu­la la voi­ture, alors Ya­ma­ha com­men­ça à tra­vailler avec Toyo­ta sur ce qui al­lait de­ve­nir la 2000 GT, très dif­fé­rente de la voi­ture des­si­née par Goertz. Goertz conti­nua à réa­li­ser des ma­quettes en ar­gile pour d’autres po­ten­tielles Nis­san et il reconnut une grande par­tie de son tra­vail lorsque la 240Z fut dé­voi­lée en 1969. Ce qu’il ne s’est pas gêné de dire aux jour­na­listes al­le­mands, qui ont ré­pan­du son his­toire. Pour les Ja­po­nais, pour qui le front com­mun dans les af­faires et l’ab­sence d’in­di­vi­dua­lisme étaient sa­cro-saints, c’en était trop.

Goertz af­fir­ma en­suite pu­bli­que­ment ne pas ai­mer la 280ZX qui sui­vit, ce qui obli­gea un porte-pa­role de Nis­san à dé­cla­rer dans Au­to­mo­tive News que Goertz n’avait rien à voir avec la 240Z.

Un af­fron­te­ment par avo­cats in­ter­po­sés fut en­vi­sa­gé jus­qu’à ce que Nis­san se re­tire. Goertz écrit qu’il a re­çu une lettre le 14 no­vembre 1980 di­sant: « Si nous consi­dé­rons que la 240Z a été pro­duite par l’équipe de de­si­gn Nis­san, Nis­san ad­met que le per­son­nel qui a des­si­né cette au­to­mo­bile a été in­fluen­cé par votre bon tra­vail pour Nis­san et a bé­né­fi­cié de vos de­si­gns ».

Voi­là pour la par­tie li­ti­gieuse de la lé­gende de Goertz. Ce qui est in­dis­cu­table, c’est qu’il a des­si­né la ma­gni­fique BMW 507 road­ster et le cou­pé 503. Ce tra­vail fut le fruit d’une ren­contre op­por­tune avec l’im­por­ta­teur al­le­mand Max Hoff­mann lors d’un sa­lon au­to­mo­bile. BMW avait de­man­dé à Hoff­mann com­ment conqué­rir le mar­ché amé­ri­cain et ce­lui-ci leur pré­sen­ta Goertz, qui non seule­ment avait to­tale li­ber­té de créa­tion (il dit que la seule pièce vi­sible qu’il de­vait réuti­li­ser sur la 507 était le cen­drier), à condi­tion de les pro­duire en un an pour une pré­sen­ta­tion au Sa­lon de Franc­fort 1955. Au­jourd’hui cé­lèbres, elles n’ont tou­te­fois pas réus­si à sau­ver BMW d’une qua­si-faillite.

En­suite, et du­rant toute sa vie jus­qu’à sa mort en 2006, le cos­mo­po­lite et char­meur Goertz tra­vailla sur une large gamme de pro­duits in­dus­triels et de con­som­ma­tion. Sa jeu­nesse était fran­che­ment bi­zarre. Al­brecht Graf von Schlitz ge­nannt von Goertz und Frei­herr von Wris­berg est né le 12 jan­vier 1914 au sein de l’aris­to­cra­tie al­le­mande, a hé­ri­té du titre de Ba­ron et de Comte et a gran­di dans le vil­lage de Brun­ken­sen, en Basse-saxe, le fief fa­mi­lial. Il n’a pas eu beau­coup de suc­cès dans di­verses écoles pri­vées, et seuls ses liens fa­mi­liaux lui ont as­su­ré un em­ploi à la Deutsche Bank, à Ham­bourg. Étant à moi­tié juif, il trou­va un tra­vail dans une autre banque mar­chande à Londres, pour pou­voir fuir. Comme il dé­tes­tait la fi­nance, il par­tit aux USA en 1936, à l’âge de 22 ans.

Il se re­trou­va à Los An­geles, à tra­vailler dans une la­ve­rie de voi­tures, puis il a ou­vert un ate­lier de cus­tom à Ro­deo Drive. Il s’est construit lui-même un hot-rod in­fluen­cé par les Bugatti, sur la base d’une Mer­cu­ry 1940, qu’il a ap­pe­lé la Pa­ra­gon. Après avoir ser­vi dans L’US Ar­my, il tra­ver­sa le pays en 1945 à bord de la Pa­ra­gon, jus­qu’à New York. Un jour, dans le par­king d’un hô­tel, il ren­con­tra Ray­mond Loewy, qui ad­mi­ra tel­le­ment la Pa­ra­gon qu’il of­frit un tra­vail à Goertz dans son agence de de­si­gn. Il l’en­voya au Pratt Ins­ti­tute de Brook­lyn pour ap­prendre le mé­tier puis chez Stu­de­ba­ker, dans l’in­dia­na, pen­dant 3 ans. Après ce­la et sans rai­son par­ti­cu­lière, Loewy le ren­voya et Goertz se re­trou­va tout seul. Contrai­re­ment à d’autres de­si­gners, Goertz réa­li­sait son tra­vail sans l’aide d’as­sis­tants. « Une se­cré­taire pour une de­mi-jour­née, 3 fois par se­maine, c’est tout ce dont j’ai be­soin, a-t-il dit un jour. S’il faut réunir des co­mi­tés au stade de la concep­tion, rien de bon n’en naî­tra. »

GOERTZ RECONNUT UNE GRANDE PAR­TIE DE SON TRA­VAIL LORSQUE LA 240Z FUT DÉ­VOI­LÉE EN 1969. CE QU’IL NE S’EST PAS GÊNÉ DE DIRE AUX JOUR­NA­LISTES AL­LE­MANDS, QUI ONT RÉ­PAN­DU SON HIS­TOIRE

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