COMPTES REN­DUS à la scène

OPERA MAGAZINE - - Comptes Rendus -

par­ti­tion bec et ongles ( Un Art de la fugue ly­rique, pro­gramme de l’opé­ra de Pa­ris, 1973), qu’il me soit per­mis de ré­cu­ser le titre de chefd’oeuvre qu’on lui ac­cole par com­mo­di­té. Schoen­berg en a of­fert de plus ir­ré­cu­sables à notre ad­mi­ra­tion et l’on peut se de­man­der si l’in­achè­ve­ment ne ré­sulte pas d’une prise de conscience de l’im­passe dans la­quelle sa vi­sion idéale l’avait en­traî­né. Aus­si, don­ner chair à ce rêve in­abou­ti exi­get-il des ar­tistes de haut vol : la per­son­na­li­té vif-ar­gent d’aa­ron est ser­vie par le timbre clair et vi­brant du té­nor John Gra­ham-hall, qui se joue des in­ter­valles d’une ligne vo­cale pé­rilleuse ; et Moïse, le pa­triarche tour­men­té, est confié à Tho­mas Jo­hannes Mayer, im­po­sant ba­ry­ton ca­pable, mieux qu’un ac­teur, de s’ap­pro­prier les in­to­na­tions et les rythmes pres­crits du Sprech­ge­sang. Les autres pro­ta­go­nistes, tous im­pec­cables, n’ont que quelques phrases à chan­ter – seule la Ma­lade (Ca­the­rine Wyn-ro­gers) se dé­tache un peu. Les cho­ristes sont da­van­tage sol­li­ci­tés, et la cha­leur des ap­plau­dis­se­ments qui sa­luent leur per­for­mance en donne la me­sure. L’or­chestre a fort à faire, lui aus­si, tou­jours dans le dé­tail, sans dé­faillances. Phi­lippe Jor­dan, au pu­pitre, réus­sit à gar­der la tête froide ; pré­cis sans sé­che­resse, il veille à tout, avec le pri­vi­lège en­viable de se pen­cher si près sur l’oeuvre qu’il en en­tend battre le coeur.

Jean- Paul Da­vois, di­rec­teur gé­né­ral d’an­gers Nantes Opé­ra, nous confiait es­pé­rer de­puis long­temps pou­voir re­mon­ter His­toires sa­crées, ce spec­tacle au­tour d’ora­to­rios la­tins de Gia­co­mo Ca­ris­si­mi ( Jo­nas, Jeph­té) et Marc-an­toine Char­pen­tier ( Le Re­nie­ment de saint Pierre), créé en 1985 pour l’ar­cal, qu’il co­di­ri­geait alors avec Ch­ris­tian Gan­gne­ron. Le ra­jeu­nis­se­ment, voi­ci deux ans, d’un tiers du Choeur d’an­gers Nantes Opé­ra et, avec lui, la pos­si­bi­li­té de confier des so­los à quelques- uns de ses membres, lui en a en­fin don­né l’oc­ca­sion. C’est donc une production de ces His­toires sa­crées, re­pen­sée pour un ef­fec­tif choral plus im­por­tant, qui a été créée à Nantes, le 16 sep­tembre 2015, en la Cha­pelle de No­treDame-de-l’im­ma­cu­lée-concep­tion. Le spec­tacle, en­suite, est par­ti en tour­née dans les églises : pas moins de trente dates jus­qu’à l’été 2016, prin­ci­pa­le­ment en Pays de la Loire. Nous avons per­son­nel­le­ment as­sis­té à l’unique soi­rée don­née en la Ca­thé­drale Saint-pierre, en ou­ver­ture de la sai­son 20152016 de l’opé­ra de Rennes. Ce su­perbe édi­fice, rou­vert de­puis quelques mois après cinq an­nées de tra­vaux, offre un cadre par­ti­cu­liè­re­ment somp­tueux, tant vi­suel que so­nore, à ces trois his­toires bi­bliques, évo­quant des hommes en proie au doute et à la souf­france dans leur in­com­pré­hen­sion de la pa­role di­vine. Sans dé­cor – tout se joue sur une es­trade –, et presque sans ac­ces­soire, la mise en scène de Ch­ris­tian Gan­gne­ron évite le piège de l’illus­tra­tion sim­pliste. Elle mêle les per­son­nages de l’ac­tion, en cos­tumes Re­nais­sance, aux nar­ra­teurs- té­moins, en vê­te­ments contem­po­rains. La par­ti­cu­la­ri­té de ces trois ora­to­rios est, en ef­fet, de confier la nar­ra­tion à dif­fé­rentes tes­si­tures suc­ces­sives, mis­sion com­plé­tée ici par des textes en fran­çais, por­tés sur des pan­neaux ou dits à chaque dé­but d’oeuvre – une ex­cel­lente ini­tia­tive, en l’ab­sence de sur­titres. Les mo­ments les plus frap­pants sont ceux où l’in­di­vi­du se confronte au groupe, et les plus ma­giques, ceux où la scène se fait ta­bleau. La lueur des torches, à la fin du Re­nie­ment de saint Pierre, nous donne ain­si l’im­pres­sion d’être dans une toile du Caravage ! In­ou­bliable, éga­le­ment, la dis­pa­ri­tion sou- daine de la Fille de Jeph­té, après son mo­no­logue d’adieu, sous son voile de­ve­nu lin­ceul, qui donne le si­gnal d’une vaste dé­plo­ra­tion cho­rale où cha­cun, à tour de rôle, vient s’api­toyer sur la vierge sa­cri­fiée, la beau­té de l’image ré­pon­dant à la splen­deur de la po­ly­pho­nie. L’ex­cep­tion­nelle réus­site du spec­tacle tient, pré­ci­sé­ment, à l’im­pres­sion que mu­sique et scène forment un en­semble in­dis­so­ciable. On ne peut donc que louer la qua­li­té des huit ins­tru­men­tistes de l’en­semble Stra­di­va­ria, sous la di­rec­tion de Ber­trand Cuiller, tout comme l’ex­cel­lence du Choeur d’an­gers Nantes Opé­ra, ma­gni­fi­que­ment pré­pa­ré par Xa­vier Ribes. En son sein, on si­gna­le­ra plus par­ti­cu­liè­re­ment l’in­ter­ven­tion de Mikaël Weill, Jé­sus im­pec­cable et d’une grande cré­di­bi­li­té phy­sique. Pour ce qui est des trois so­listes prin­ci­paux, si la tech­nique de Fran­cis­co Fer­nan­dezRue­da, avec quelques sons trop en­gor­gés, laisse per­plexe, on sa­lue la pro­fonde hu­ma­ni­té d’her­vé La­my, la ré­vé­la­tion res­tant Hadhoum Tunc. Avec un timbre pur mais pas dés­in­car­né, cette jeune so­pra­no confère à la Fille de Jeph­té une grâce et une émo­tion poi­gnantes. Un ma­gni­fique spec­tacle pour un ma­gni­fique pro­jet, qu’on ne sau­rait trop vous conseiller !

En (re)dé­cou­vrant Le Mé­de­cin mal­gré lui (1858), grâce à cette nou­velle production de l’opé­ra de Saint-étienne, on ne peut s’em­pê­cher d’ima­gi­ner ce qu’au­rait pu être la car­rière de Gou­nod, s’il n’avait ren­con­tré le suc­cès avec Faust, créé un an après cet « opé­raco­mique » ti­ré de Mo­lière. Sans doute parce que ce­lui qui al­lait de­ve­nir, avec Mas­se­net, le chef de file d’un opé­ra « qua­li­té fran­çaise », pen­dant toute la se­conde moi­tié du XIXE siècle, n’a ja­mais mé­pri­sé ce genre hy­bride, por­té avant lui par quelques pré­dé­ces­seurs de ta­lent, tels Boiel­dieu, Adam, Au­ber... Ins­pi­ré par cette com­mande qui, dans l’uni­vers de l’« opé­ra-co­mique », ne se­ra sui­vie que par Phi­lé­mon et Bau­cis et La Co­lombe, Gou­nod se montre dia­ble­ment doué pour mettre en mu­sique une pièce dont ses li­bret­tistes, Jules Bar­bier et Mi­chel Car­ré, ont conser­vé de longs pas­sages par­lés. S’il res­pecte les conven­tions, il se fait l’apôtre d’un réel hu­mour mu­si­cal, évoque la pompe de Lul­ly dès l’ou­ver­ture ou se plaît à pa­ro­dier le per­son­nage du jeune pre­mier (Léandre), en truf­fant ses sé­ré­nades d’ac­cords désuets. D’une écri­ture am­bi­tieuse, la par­ti­tion, pi­quante et ryth­mée, se ré­vèle d’une belle ef­fi­ca­ci­té théâ­trale, d’au­tant que l’ac­tion res­ser­rée va droit au but, sans ter­gi­ver­ser. Ain­si com­prend-on ce qui a pous­sé Éric Blanc de la Naulte, di­rec­teur gé­né­ral de l’opé­ra de Saint-étienne, à mon­ter ce spec­tacle « tout pu­blic » en dé­but de sai­son. En­tiè­re­ment fa­bri­quée sur place, cette production mai­son, réunie au­tour d’une dis­tri­bu­tion jeune et en­core peu ex­pé­ri­men­tée, est d’une réelle fraî­cheur. La mise en scène d’alain Terrat, à dé­faut d’être d’une grande in­ven­ti­vi­té, est vive et fluide ; les per­son­nages bien ty­pés et les si­tua­tions trai­tées avec jus­tesse confirment un au­then­tique tra­vail de troupe. Le dé­cor unique, consti­tué par une glo­riette po­sée sur une tour­nette, per­met de concen­trer l’ac­tion et de fa­ci­li­ter les en­chaî­ne­ments, la co­mé­die étant don­née sans in­ter­rup­tion. Les cou­leurs aci­du­lées ( vert, jaune, blanc) s’ac­cordent à celles des cos­tumes, ceux d’un XVIIE siècle re­vi­si­té sans ex­cès par Jé­rôme Bour­din, avec cha­peaux à pom­pons, fraises, et coif­fures ou­vra­gées pour les femmes, le tout éclai­ré avec sim­pli­ci­té par Pas­cal Noël. Le ba­ry­ton Phi­lippe-ni­co­las Mar­tin ap­porte à Sga­na­relle, « mé­de­cin mal­gré lui », une ré­jouis­sante rou­blar­dise. Si la voix peut ga­gner en as­su­rance et en pro­jec­tion, la dic­tion est plu­tôt sa­tis­fai­sante, et la vis co­mi­ca bien mise en va­leur. Va­lère et Lu­cas, les deux va­lets, sont tout à fait cor­rects : Jean- Kr is­tof Bou­ton et Carl Gha­za­ros­sian passent sans heurt du texte par­lé – ce­lui de Mo­lière, écrit dans un fran­çais forte- ment ty­pé, comme tou­jours chez les pay­sans et ser­vi­teurs de cette époque – aux par­ties chan­tées. Bour­geois em­pa­na­ché, dé­dai­gneux et stu­pide, Gé­ronte est ha­bi­le­ment dé­fen­du par Vir­gile An­ce­ly, sa­vou­reux ba­ry­ton- basse que son ma­quillage ou­tran­cier et son cos­tume ex­tra­va­gant struc­turent. Avec ses airs éga­rés et ses p o s e s a p p u y é e s, l e L é a n d re d e Je a n - Ch­ris­tophe Born est amu­sant scé­ni­que­ment. Mais dès que le té­nor doit chan­ter ses mé­lo­dies simples et dé­li­cates, où plane l’ombre de Gré­try, le dé­ca­lage se fait sen­tir et l’on re­grette que la voix soit si en­gor­gée. Les femmes ont du tem­pé­ra­ment, mais ni Ma­rie Gau­trot, mez­zo à la dic­tion er­ra­tique, ni So­phie Le­leu, do­tée d’un ins­tru­ment creux et sans re­lief, ne rendent jus­tice à Mar­tine et Jac­que­line. Ado­rable, en re­vanche, la Lu­cinde fi­ne­ment ca­rac­té­ri­sée de Jen­ni­fer Cour­cier. Le Choeur Ly­rique et l’or­chestre Sym­pho­nique Saint-étienne Loire, conduits avec une as­su­rance ras­su­rante par Laurent Touche, concourent au suc­cès de la re­pré­sen­ta­tion.

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