GUIDE 78 cd 80 dvd 85 Livres 86 agen­da coup de coeur Feu d’ar­ti­fice ros­si­nien

Les 80 ans de l’or­chestre Na­tio­nal de France. Ru­sal­ka ou les charmes de la nos­tal­gie. Les di­vas et Bi­zet sous les feux de l’ac­tua­li­té. Le ca­len­drier des prin­ci­paux fes­ti­vals et scènes ly­riques jus­qu’au 29 fé­vrier. Ser­vie par la meilleure dis­tri­bu­tion que

OPERA MAGAZINE - - Guide -

Un né­ces­saire re­tour en ar­rière, tout d’abord, pour évo­quer la production de la Sca­la, en 1992, seule dis­po­nible jusque-là en DVD (Opus Arte), réunis­sant ce qu’il y avait alors de mieux dans le do­maine de l’in­ter­pré­ta­tion ros­si­nienne. Sous le contrôle ri­gou­reux de Ric­car­do Mu­ti, re­pla­çant idéa­le­ment La don­na del la­go entre les der­niers feux du XVIIIE siècle et les pre­miers fré­mis­se­ments ro­man­tiques, June An­der­son, Mar­tine Du­puy, Ro­ck­well Blake, Ch­ris Mer­ritt et Gior­gio Su­rian for­maient une dis­tri­bu­tion qua­si idéale, par-de­là de me­nues ré­serves. La mise en scène était due au ci­néaste al­le­mand Wer­ner Her­zog, dans un dé­cor de sombres ra­vins et de grottes, qu’égayaient à peine les cou­leurs sourdes des cos­tumes. En re­voyant au­jourd’hui ce DVD, com­ment ne pas être frap­pé à la fois par l’éclat des voix et par les images bien sta­tiques qui les ac­com­pagnent ? Avec la production de Paul Cur­ran, fil­mée au Met, le 14 mars 2015, l’at­mo­sphère change du tout au tout. Le grand air, le ciel et les bruyères des High­lands ap­portent à l’in­trigue une res­pi­ra­tion nou­velle. Certes, tout n’est pas par­fait dans cette ap­proche qui, du ty­pique (les kilts por­tés avec plus ou moins de bon­heur par les pro­ta­go­nistes), bas­cule par­fois dans le ri­di­cule (les druides faux hip­pies de la fin du pre­mier acte). Mais il y a de la vie, de l’ac­tion, et la va­rié­té des ca­drages, ain­si que la mul­ti­pli­ci­té des mou­ve­ments de ca­mé­ra, cor­rigent l’im­pres­sion né­ga­tive que le spec­tacle pou­vait lais­ser dans la salle ( voir O. M. n° 105 p. 41 d’avril 2015). Cette vie se re­trouve à l’or­chestre, très in­tel­li­gem­ment di­ri­gé par Mi­chele Ma­riot­ti, avec un car­can net­te­ment moins sé­vère que ce­lui im­po- sé par Ric­car­do Mu­ti. En vingt-trois ans, les voix ont éga­le­ment chan­gé, et c’est une nou­velle gé­né­ra­tion de spé­cia­listes ros­si­niens que l’on re­trouve à New York. Rayon­nant et se jouant de toutes les dif­fi­cul­tés du rôle, Juan Die­go Flo­rez im­pose un Gia­co­mo sou­ve­rain, fier d’al­lure dans son cos­tume de cuir sombre et tel­le­ment sa­tis­fait de ses justes suc­cès qu’on lui en vou­drait presque, ici ou là, de quelques ex­cès de nar­cis­sisme. Avec une éner­gie en­core plus ma­ni­feste et une tech­nique tout aus­si épous­tou­flante, John Os­born est l’autre très grand té­nor de la soi­rée. Au rôle tra­ves­ti de Mal­colm, Da­nie­la Bar­cel­lo­na ap­porte une rare cré­di­bi­li­té phy­sique, ain­si qu’une belle as­su­rance dans le re­gistre grave et la vo­ca­li­sa­tion mar­tiale. Elle est loin, pour­tant, de faire ou­blier la vir­tuo­si­té sans faille et la no­blesse de ton de Mar­tine Du­puy. Quant à la basse Oren Gra­dus, c’est le seul élé­ment très quel­conque au sein de cette équipe de pres­tige, qui trouve en Joyce Di­do­na­to sa reine ab­so­lue. Mieux que June An­der­son, à qui l’on pou­vait re­pro­cher une cer­taine froi­deur, ain­si qu’une as­sise net­te­ment in­suf­fi­sante dans le grave, la mez­zo-so­pra­no amé­ri­caine évo­lue ici dans un do­maine conve­nant idéa­le­ment à sa voix. Af­fron­tant sans dif­fi­cul­té ap­pa­rente les plus re­dou­tables écueils, son Ele­na vive, sen­suelle et ar­dente, n’est pas très éloi­gnée de la Fio­na qu’in­ter­pré­tait Cyd Cha­risse dans Bri­ga­doon, film ma­gique de Vin­cente Min­nel­li. Sans sous-es­ti­mer les très grands mé­rites de la production de la Sca­la, celle du Met, glo­ba­le­ment, nous semble su­pé­rieure.

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Le 23 no­vembre 2013, Salle Pleyel, Pa­ris re­dé­cou­vrait ces Mys­tères d’isis ( voir O. M. n° 91 p. 60 de jan­vier 2014). Un concert sur le­quel le sort s’était achar­né, Her­vé Ni­quet, qui de­vait le di­ri­ger, et San­drine Piau, char­gée du rôle de Pa­mi­na, étant tom­bés ma­lades juste avant. Die­go Fa­so­lis avait rem­pla­cé le chef, Chan­tal San­ton-jef­fe­ry, dis­tri­buée en Pre­mière Dame, de­ve­nant Pa­mi­na, tous deux n’ayant eu que quelques jours pour se pré­pa­rer. Ras­su­rons tout de suite nos lec­teurs : l’exé­cu­tion mu­si­cale et vo­cale ne souf­frit pas de ces per­tur­ba­tions, comme en té­moigne la cap­ta­tion sur le vif ser­vant de base à cet en­re­gis­tre­ment. Car la di­rec­tion de Fa­so­lis est vive, lu­mi­neuse, avec un pe­tit quelque chose d’ir­ré­sis­tible, ce qui n’était pas ga­gné d’avance, puisque l’ou­vrage n’est qu’un ar­ran­ge­ment de M ê m e p r i v é d e s o n m e n t o r, l’en­semble Le Concert Spi­ri­tuel se montre brillant. La dis­tri­bu­tion a pour pre­mier atout son ho­mo­gé­néi­té. Chan­tal San­tonJef­fe­ry trouve en Pa­mi­na un emploi qui lui va comme un gant. Ma­rie Le­nor­mand est une fraîche et dé­li­cieuse Mo­na (ava­tar de Pa­pa­ge­na), et Re­na­ta Po­ku­pic, une Myr­rène (la Reine de la Nuit de­ve­nue mez­zo) dont le timbre ve­lou­té sé­duit. Jean Teit­gen est, comme il se doit, un Za­ras­tro à la voix pro­fonde, Sé­bas­tien Droy, un Is­mé­nor (ain­si se nomme Ta­mi­no) au chant contrô­lé, et Tas­sis Ch­ris­toyan­nis, un Bo­cho­ris (Pa­pa­ge­no) mé­lo­dieux et élé­gant. Tous, y com­pris les se­conds rôles, se distinguent par leur mu­si­ca­li­té et leur élo­cu­tion fran­çaise. Que pen­ser, en­fin, de ces Mys­tères qui, en 1801, ré­vé­lèrent

aux Pa­ri­siens sous une forme quelque peu pit­to­resque ? Il ne s’agit pas d’une simple tra­duc­tion mais d’une adap­ta­tion, mi­ton­née par Lud­wig Wen­zel Lach­nith sur un li­vret d’étienne Mo­rel de Ché­de­ville, qui en dit long sur les moeurs mu­si­cales de l’époque. Les chan­ge­ments de nom des per­son­nages sont une chose – le fond de l’in­trigue est le même. Les at­teintes à la par­ti­tion en sont une autre : ajouts de ré­ci­ta­tifs chan­tés, pas­sages em­prun­tés à Don Gio­van­ni, La cle­men­za di Ti­to, Le nozze di Fi­ga­ro, airs dé­pla­cés obligent l’au­di­teur à un jeu de piste qui ir­ri­ta Ber­lioz, mais peut être au­jourd’hui consi­dé­ré d’un oeil in­dul­gent. On ne s’en­nuie pas une se­conde à l’écoute de ces deux disques, pu­bliés sous les aus­pices du Pa­laz­zet­to Bru Zane-centre de mu­sique ro­man­tique fran­çaise, c’est dé­jà beau­coup ; mais au-de­là d’un té­moi­gnage his­to­rique, peut-on y voir plus qu’une cu­rio­si­té ? La ques­tion mé­rite d’être po­sée.

La di­rec­tion de Si­mon Rat­tle, ce qu’il ob­tient du LSO et de son choeur, tout ce­la est ab­so­lu­ment re­mar­quable par la clar­té des plans so­nores et l’in­tel­li­gence dy­na­mique. Voi­là qui ren­drait vrai­ment jus­tice à l’ora­to­rio si par­ti­cu­lier de Schu­mann, ra­re­ment maî­tri­sé à ce point. Mal­heu­reu­se­ment, les so­listes de ce concert du 11 jan­vier 2015, au Bar­bi­can de Londres, ne ré­pondent pas à cette exi­gence. Les trois prin­ci­paux, en par­ti­cu­lier, n’ont en rien les moyens de leurs rôles. La so­pra­no Sal­ly Mat­thews est mince de timbre et de souffle, ru­sant sans cesse avec ses ai­gus. Elle ne do­mine ni n’en­traîne les grands en­sembles de fin de la pre­mière et de la troi­sième par­ties. Le té­nor de Mark Pad­more manque au­tant d’ai­sance et semble fa­ti­gué. Quant à Ber­nar­da Fink, elle a presque vingt ans de plus que pour son pré­cé­dent en­re­gis­tre­ment avec John Eliot Gar­di­ner (Ar­chiv Pro­duk­tion, 1997) : sa fraî­cheur et sa sou­plesse sont main­te­nant com­pro­mises par le sou­ci de maî­tri­ser une voix un peu al­té­rée. Cet en­re­gis­tre­ment au­rait pu do­mi­ner des ver­sions an­té­rieures pres­ti­gieuses. Par exemple, celle d’ed­da Mo­ser, Ni­co­lai Ged­da et Bri­gitte Fass­baen­der, tous les trois su­perbes, mais peu ser­vis par la di­rec­tion pe­sante d’hen­ry Czyz (EMI, 1974). Et sur­tout celle di­ri­gée par Armin Jor­dan (Era­to, 1991), qui n’a peut-être pas la vir­tuo­si­té de Rat­tle, mais reste ce­lui qui a le mieux com­pris la par­ti­tion, entre in­ti­mi­té et grands élans de pas­sion. Ses so­listes, tous ex­cel­lents, do­mi­nés par la so­pra­no Edith Wiens et le té­nor Ch­ris­toph Pré­gar­dien, sont mer­veilleu­se­ment à l’unis­son et l’en­semble reste la meilleure in­ter­pré­ta­tion de cet ou­vrage qui ne prend qu’ain­si sa vé­ri­table gran­deur. On re­dé­couvre peu à peu l’oeuvre d’édouard La­lo (1823-1892), long­temps ré­duite au Roi d’ys, au Concer­to pour vio­lon­celle et à la Sym­pho­nie es­pa­gnole, ou peu s’en faut. Dans le do­maine ly­rique, on a ti­ré de l’ou­bli Fiesque et La Jac­que­rie, et sa mu­sique ins­tru­men­tale com­mence à i nté­res­ser l es in­ter­prètes. Les mé­lo­dies, quant à elles, com­po­sées entre 1848 et 1887, res­tent peu connues – hor­mis la char­mante Ma­rine, que l’on trouve dans quelques ré­ci­tals. Les pre­mières sont en­core de jo­lies ro­mances sen­ti­men­tales ou exo­tiques, pas très ori­gi­nales. Pu­bliées en 1849, les Six Ro­mances po­pu­laires de Pierre- Jean de Bé­ran­ger, fort dé­ve­lop­pées, qua­si­ment des scènes dra­ma­tiques, tra­duisent le cri d’une époque sur­chauf­fée par l’in­di­gna­tion so­ciale. Mais ces pièces, à la fois sen­ti­men­tales et dé­me­su­rées, sont par­fois bien en­nuyeuses. In­té­rêt mu­si­co­lo­gique et qua­li­té d’in­ter­pré­ta­tion mis à part, il n’est pas cer­tain, par exemple, que l’on ait en­vie de ré­écou­ter sou­vent Femme ou Dans les an­nées 1850, La­lo choi­sit la plu­part de ses textes chez Vic­tor Hu­go et Al­fred de Mus­set. Par rap­port aux mé­lo­dies an­té­rieures, le ton est plus per­son­nel, l’ac­com­pa­gne­ment plus in­ven­tif et di­ver­si­fié – et, ici, ren­du par­ti­cu­liè­re­ment vi­vant par le pia­no de Jeff Co­hen. Mais le com­po­si­teur n’aban­donne tou­jours pas la forme stro­phique et la ligne mé­lo­dique est moins ca­res­sante que chez Gou­nod, par exemple. En fait, même dans ces pages des­ti­nées au sa­lon, il plane, de bout en bout, une gra­vi­té re­fu­sant la pure sen­sua­li­té, ain­si qu’une ten­dance à ca­rac­té­ri­ser la si­tua­tion évo­quée par le poème, qu’elle soit élé­giaque ou dra­ma­tique, en évi­tant les ef­fets fa­ciles. Rien d’éton­nant, dans ces condi­tions, à ce que l’édi­teur Schott de Mayence ait pu­blié, en 1879, cinq des der­nières mé­lo­dies de cette in­té­grale sous le titre de Lie­der. Le La­lo de la ma­tu­ri­té, en ef­fet, se rap­proche, par son style vo­cal au moins, du lied ro­man­tique al­le­mand. Tas­sis Ch­ris­toyan­nis avait dé­jà en­re­gis­tré, chez le même édi­teur, des mé­lo­dies de Fé­li­cien Da­vid ( voir O. M. n° 96 p. 76 de juin 2014). Dans ce pro­gramme gra­vé en stu­dio, en jan­vier et mars 2015, tou­jours sous les aus­pices du Pa­laz­zet­to Bru Zane-centre de mu­sique ro­man­tique fran­çaise, on ad­mi­re­ra sans ré­serve, outre sa dic­tion, la beau­té de son timbre de ba­ry­ton clair, à la tex­ture vo­cale ronde et puis­sante, qui donne du re­lief à ces pages in­égales. En de­hors même des scènes ma­jeures ( Bay­reuth, Mu­nich, Me­tro­po­li­tan Ope­ra de New York, Opé­ra Na­tio­nal de Pa­ris...), Ev­ge­ny Ni­ki­tin a dé­jà lar­ge­ment fait ses preuves dans Wa­gner en CD, avec Va­le­ry Ger­giev ( Das Rhein­gold, Par­si­fal), Ma­rek Ja­nows­ki ( Par­si­fal en­core) ou Marc Min­kows­ki ( Der flie­gende Hollän­der), ain­si qu’en DVD (le su­perbe Par­si­fal du Met). For­mule tou­jours dis­cu­table, le ré­ci­tal an­tho­lo­gique est ici plei­ne­ment jus­ti­fié, et consti­tue une écla­tante confir­ma­tion. Pour la beau­té de la voix, aux graves pro­fonds et au riche mé­dium ; pour la qua­li­té de la dic­tion, qui s’est amé­lio­rée au fil des ans (res­tent quelques rares « o » trop ou­verts) ; pour la ca­rac­té­ri­sa­tion des rôles, avec un choix par­fai­te­ment en si­tua­tion. Noir et fa­rouche (mais bien nuan­cé dans « Dich frage ich » ) pour le mo­no­logue du Hol­lan­dais, mor­dant et puis­sam­ment dra­ma­tique pour Tel­ra­mund (pre­mière scène du II), le ba­ry­ton- basse russe im­pose phra­sé et le­ga­to dans un Wol­fram (« Ro­mance à l’étoile ») inu­suel, très sombre, presque in­quié­tant, en fai­sant va­loir la qua­li­té de son haut mé­dium. Quant aux « Adieux de Wo­tan », d’une grande no­blesse et cha­leu­reux, ils rayonnent de puis­sance dans l’in­vo­ca­tion ul­time à Loge. Les per­son­nages sont plus in­té­rio­ri­sés que na­guère, avec un réel in­ves­tis­se­ment qui im­pres­sionne et pro­met sans doute en­core beau­coup dans ce ré­per­toire. En té­moigne la belle pho­to mé­di­ta­tive de cou­ver­ture d’al­bum, où ap­pa­raissent aus­si les fa­meux ta­touages qui ont fait scan­dale à Bay­reuth, en 2012 ! Mal­gré un vi­bra­to très mar­qué dans l’ai­gu, l a mez­zo al­le­mande Mi­chae­la Schus­ter ac­com­pagne d’une Or­trud d’un égal re­lief. Bonne sur­prise, éga­le­ment, pour l’ex­cellent Phil­har­mo­nique de Liège (OPRL), su­per­be­ment en­re­gis­tré en stu­dio, et pour la pres­ta­tion du chef au­tri­chien Ch­ris­tian Ar­ming, son di­rec­teur mu­si­cal de­puis 2011, d’une in­ten­si­té de pré­sence plus grande que d’or­di­naire dans ce type d’exer­cice.ce­la jus­ti­fie l’in­ser­tion de pas­sages pu­re­ment sym­pho­niques, même si le choix (la « Marche fu­nèbre de Sieg­fried » dans G ö t t e r d ä m m e rung, par exemple) peut sur­prendre.

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