Pel­léas et Mé­li­san­deà aix

OPERA MAGAZINE - - ACTUALITÉS -

Au sein d’une pro­gram­ma­tion ex­trê­me­ment al­lé­chante, c’est l’une des pro­duc­tions qui sautent aux yeux, quand on ouvre le pro­gramme de l’édi­tion 2016 du Fes­ti­val d’aixen-pro­vence. D’abord parce que Esa-pek­ka Sa­lo­nen et le Phil­har­mo­nia Or­ches­tra se­ront en fosse – leur lec­ture de Pel­léas au Royal Fes­ti­val Hall, en no­vembre 2014, avait mis en transe les spec­ta­teurs lon­do­niens. En­suite parce que la mise en scène est confiée à Ka­tie Mit­chell, dont nul n’a ou­blié le tra­vail sur Writ­ten on Skin de George Ben­ja­min et Al­ci­na de Haen­del, sur ce même pla­teau du Grand Théâtre de Pro­vence. En­fin parce que la dis­tri­bu­tion est l’une des plus belles que l’on puisse réunir au­jourd’hui. Pour les avoir vus et en­ten­dus ailleurs, on sait à quel point le Pel­léas de Sté­phane De­gout, le Go­laud de Laurent Naou­ri, la Ge­ne­viève de Syl­vie Bru­net-grup­po­so et l’ar­kel de FranzJo­sef Se­lig sont ex­cep­tion­nels. Les deux pre­miers, en plus, ont l’ha­bi­tude de chan­ter l’ou­vrage avec Sa­lo­nen : ils fi­gu­raient dé­jà à l’af­fiche du Royal Fes­ti­val Hall et se re­trou­ve­ront à Los An­geles, au Walt Dis­ney Concert Hall, les 19 et 21 fé­vrier pro­chain (avec le fu­tur Yniold d’aix, la jeune Ch­loé Briot). L’ i n c o n n u e e s t l a f a s c i n a n t e Ba r b a ra Han­ni­gan (même quand elle aborde des rôles hors de sa por­tée !), qui, dans un per­son­nage aus­si au­réo­lé de mys­tère que Mé­li­sande, de­vrait s’épa­nouir comme ja­mais.

L’as­sas­si­nat du roi par son pleutre ma­ri, c’est à cette femme ivre d’au­to­ri­té et han­tée par ses pul­sions qu’en re­vient la res­pon­sa­bi­li­té, à ja­mais ins­crite en tache de sang in­dé­lé­bile dans le creux de sa main. Le li­bret­tiste, Fran­ces­co Ma­ria Piave, a certes édul­co­ré son mo­dèle sha­kes­pea­rien, mais le per­son­nage que Ver­di va pro­pul­ser par deux fois sur son théâtre (en 1847 à Flo­rence, puis en 1865 à Pa­ris) de­meure ter­ri­fiant. Freud la voyait d’em­blée ré­so­lue à l’ac­com­plis­se­ment de ce crime, re­fou­lant une en­fance dou­lou­reuse et une fé­mi­ni­té sté­rile. La seule jouis­sance qu’elle puisse es­pé­rer est celle concen­trée dans sa ca­va­tine d’en­trée (« Vie­ni t’af­fret­ta ! »), exul­ta­tion de­vant la pro­messe de ce pou­voir à conqué­rir par le crime que com­met­tra son homme ain­si re­vi­ri­li­sé. Quand vien­dra le temps du re­mords ta­rau­dant et de la scène de som­nam­bu­lisme er­ra­tique, l’hé­roïne, af­fli­gée par le suc­cès de son en­tre­prise, par­vien­dra tou­te­fois à nous bou­le­ver­ser, avec ce « Una macchia è qui tut­to­ra » va­lant d’une cer­taine fa­çon ra­chat de son in­fa­mie. Le ca­rac­tère ma­lé­fique du per­son­nage, ren­for­cé par le fait qu’elle est sous l’em­prise des sor­cières, ces « mi­nis­tri in­fer­na­li », pose à Ver­di, peu fa­mi­lier des at­mo­sphères fan­tas­tiques, le pro­blème de sa ca­rac­té­ri­sa­tion mu­si­cale. En 1847, il in­cite son in­ter­prète, Ma­rian­na Barbieri-ni­ni, à « ne pas chan­ter du tout » en cer­tains mo­ments, mais à « jouer et dé­cla­mer ». Ces exi­gences, dou­blées d’an­no­ta­tions in­vi­tant la so­pra­no à faire va­loir « una voce mi­nac­cio­sa », ont par­fois été prises au pied de la lettre pour en ra­jou­ter dans l’ex­pres­sion­nisme. Notre tra­gé­dienne n’est-elle pas conviée, pour­tant, avec le « Brin­di­si » du ban­quet, à une vir­tuo­si­té néo­bel­can­tiste trans­cen­dante ? La scène de fo­lie hal­lu­ci­na­toire, évo­quée su­pra, ne culmi­net-elle pas sur un contre-ré bé­mol pia­nis­si­mo de haute tech­ni­ci­té ? Dans sa re­fonte de 1865, Ver­di cer­ne­ra plus fi­ne­ment la trouble per­son­na­li­té de sa La­dy, avec le su­blime « La luce langue », tout d’in­té­rio­ri­té et de sug­ges­tion mu­si­cale. Si bien que la le­con de Ma­ria Cal­las (Mi­lan, 1952, en CD sous dif­fé­rentes éti­quettes) de­meure im­mor­telle, conci­liant au plus haut phi­lo­lo­gie du style vo­cal et in­ves­tis­se­ment dra­ma­tique, mal­gré une cer­taine sur­en­chère dans les graves dont elle paie­ra plus tard le prix. En­suite, l’am­bi­va­lence de la tes­si­ture fe­ra que les mez­zos Shir­ley Ver­rett et Grace Bum­bry sau­ront re­le­ver le dé­fi, alors que Re­na­ta Scot­to ose­ra af­fron­ter le sou­ve­nir de la « Di­vi­na » avec pa­nache.

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