Autre com­bat, bien dif­fé­rent ce­lui-là, vos dé­buts en Lu­na dans Il tro­va­tore, à l’opé­ra Bas­tille...

OPERA MAGAZINE - - ENTRETIEN -

Un rôle dif­fi­cile, en ef­fet, et qui, comme on le dit dans le jar­gon du mé­tier, ne paie pas. Un peu comme Al­fre­do Ger­mont chez les té­nors ! Pour un ba­ry­ton, pas­ser de Ri­go­let­to à Lu­na sup­pose tout de même quelques adap­ta­tions. La tes­si­ture gé­né­rale mé­diane est plus éle­vée. Il faut tra­vailler sur les zones les plus fines de la voix, en par­ti­cu­lier pour « Il balen del suo sor­ri­so ». Cette splen­dide mélodie ré­vèle un as­pect es­sen­tiel de ce per­son­nage or­gueilleux, vin­di­ca­tif et li­bi­di­neux, pas si éloi­gné, sous cer­tains as­pects, de Scar­pia. Lu­na ap­pa­raît tel un chat se pour­lé­chant les ba­bines avant de cro­quer un ca­na­ri ! Un homme sûr de lui et jouis­sant dé­jà de sa conquête. pré­pa­rer n’im­porte le­quel de mes rôles, je com­mence par l’écou­ter chan­té par d’autres. J’ai en­vie de tout en­tendre, en fer­mant les yeux, en en­trant en com­mu­ni­ca­tion avec des ré­fé­rences pos­sibles. En­suite, j’ar­rête cette phase de « bou­li­mie dis­co­gra­phique » et j’ouvre la par­ti­tion. À ce stade dé­bute le vé­ri­table tra­vail qui est de com­prendre, par exemple, pour­quoi, à tel mo­ment, le com­po­si­teur a mis une croche ou une double croche. L’ap­proche du texte est éga­le­ment es­sen­tielle, car c’est lui qui donne son os­sa­ture à la mu­sique. Pour­quoi Ver­di to­ni­fie-t-il une syl­labe qui de­vrait être désac­cen­tuée ? Pour­quoi marque-t-il pia­no ce que l’on pen­se­rait de­voir chan­ter forte ? Il y a tou­jours une rai­son der­rière ! Mon de­voir d’in­ter­prète est de ten­ter de la com­prendre et de la res­pec­ter. Et lorsque, comme ce­la a été le cas pour moi avec Lu­cia di Lam­mer­moor, on doit pas­ser de la ver­sion ori­gi­nale en ita­lien à son adap­ta­tion fran­çaise, la dé­marche est en­core plus com­plexe. Les res­pi­ra­tions ne se re­trouvent pas au même en­droit ; les ac­cen­tua­tions sont par­fois dé­ca­lées. j’ai be­soin de tout sa­voir ou, en tout cas, d’en sa­voir le plus pos­sible sur ce­lui que je vais in­car­ner. C’est à ce stade que l’aide du met­teur en scène peut être pré­cieuse, en vous per­met­tant de dé­cou­vrir tel ou tel trait de ca­rac­tère qui vous avait échap­pé. À mon avis, un « ba­ry­ton Ver­di » se dé­fi­nit par une ex­pres­sion plus que par une vo­ca­li­té. On at­tend de lui une très large pa­lette so­nore. Le risque, si­non, est d’uni­for­mi­ser ce qui doit être va­rié. J’ai beau­coup ai­mé in­ter­pré­ter Don Car­lo dans Er­na­ni, car le rôle est por­teur d’un vé­ri­table ma­gné­tisme. Cer­tains pas­sages doivent être su­sur­rés, chan­tés « a fior di lab­bra », comme disent les Ita­liens ; d’autres exigent de l’ar­deur, de la vaillance. En­trer dans un tel rôle, c’est s’en­ga­ger dans un au­then­tique voyage vo­cal, au cours du­quel les cou­leurs changent conti­nuel­le­ment.

Mais quelle mai­son de disques in­ves­ti­rait au­jourd’hui sur un ba­ry­ton ? Avec le re­cul, je réa­lise que ma dis­co­gra­phie n’est pas né­gli­geable, qu’elle com­porte même quelques rôles de pre­mier plan. Je tiens tout par­ti­cu­liè­re­ment à l’aida qui vient d’être pu­bliée par War­ner Clas­sics, réa­li­sée « à l’an­cienne » dans un stu­dio, sous la di­rec­tion mu­si­cale d’an­to­nio Pap­pa­no, avec des par­te­naires du plus haut ni­veau. Que de­man­der de plus, quand une firme pres­ti­gieuse met ain­si les pe­tits plats dans les grands et vous in­vite au re­pas ? J’ai eu l’im­pres­sion de par­ti­ci­per à un pro­jet glo­bal, jus­qu’à la ma­nière dont tra­vaillaient les in­gé­nieurs du son. Je conserve aus­si un grand at­ta­che­ment à d’autres en­re­gis­tre­ments, faits au­tour d’oeuvres ou­bliées, comme L’étran­ger de Vincent d’in­dy – où, en plus, Cas­sandre Ber­thon était ma par­te­naire ! – et Ivan IV de Bi­zet. Notre rôle d’in­ter­prètes est aus­si de dé­fendre ces mu­siques, lorsque nous en avons l’op­por­tu­ni­té. Ce n’est pas à moi qu’il faut le de­man­der ! J’ai­me­rais certes le faire pour mes en­fants, pour ceux qui m’ac­com­pagnent de­puis mes dé­buts, pour un pu­blic fi­dèle qui le sou­hai­te­rait cer­tai­ne­ment. Mais il ne fau­drait pas trop tar­der... Je ne ra­jeu­nis pas ! On n’est ja­mais las de chan­ter de belles choses sur de belles scènes... mais fa­ti­gué, bien sou­vent, de pré­pa­rer des va­lises. Je ne vais pas me plaindre pour au­tant d’avoir une car­rière in­ter­na­tio­nale, même si les voyages sont au­jourd’hui de plus en plus com­pli­qués. On ne Cer­tai­ne­ment ! Je ne suis pas sur une scène pour me vendre, mais pour me mettre au ser­vice d’une oeuvre qui me touche, et faire par­ta­ger mon émo­tion. Je dé­fends ain­si mon rôle d’in­ter­prète, de pas­seur même. Il faut res­ser­rer les bou­lons au­jourd’hui, sur­tout pour se­cou­rir un chant fran­çais qui va­cille et a be­soin d’être pro­té­gé. D’une ma­nière gé­né­rale, l’art ly­rique est en dan­ger, mais ce­la touche plus par­ti­cu­liè­re­ment l’opé­ra fran­çais, qui m’a tel­le­ment ap­por­té et dont je m’ef­force de trans­mettre la flamme. Je re­trouve là ce lien de pa­ter­ni­té au­quel je tiens beau­coup. Je ren­contre par­fois des jeunes qui ont quatre ou cinq pro­fes­seurs ; il faut en avoir un seul, bien choi­si, et al­ler jus­qu’au bout avec lui. Comme je l’ai dé­jà dit, le gros atout du ré­per­toire fran­çais est d’être bâ­ti sur un juste équi­libre entre deux pôles : ger­ma­ni­té et ita­lia­ni­té. Il doit conser­ver sa per­son­na­li­té propre et évi­ter la conta­gion d’une mon­dia­li­sa­tion du chant, trop fré­quente de nos jours, qui se contente de quelques tech­niques adap­tables à tous les styles. Pour ob­te­nir un bon mé­lange, il ne faut pas qu’il y ait une mar­me­lade au dé­part. Le rôle d’un chan­teur fran­çais est, à son ni­veau, de pro­té­ger cette ex­cep­tion fran­çaise et cette « touche fran­çaise », qui ont per­mis l’éclo­sion de tant de chefs-d’oeuvre et de tant d’in­ter­prètes re­mar­quables.

En ef­fet, se­lon les langues, il y a plu­sieurs fa­çons de dé­si­gner la même fonc­tion : les mots « chef d’or­chestre » en fran­çais, « Di­rigent » en al­le­mand, in­sistent sur la hié­rar­chie et le com­man­de­ment. Je pré­fère le terme an­glais de « conduc­tor » , qui vous dé­fi­nit comme un in­ter­mé­diaire entre les per­sonnes qui sont en face ou à cô­té de vous, et l’au­di­toire. Vous êtes le « vé­hi­cule » de la mu­sique, qui vous tra­verse phy­si­que­ment et que vous de­vez trans­mettre aux autres. Ce­la me semble une dé­fi­ni­tion in­fi­ni­ment plus juste de cette mer­veilleuse mis­sion, cette res­pon­sa­bi­li­té énorme qui est la nôtre. D’ailleurs, quand je tra­vaille avec une for­ma­tion sur la du­rée, je trouve im­por­tant d’avoir l’im­pres­sion de gran­dir et pro­gres­ser en même temps qu’elle, d’éta­blir un vrai échange, et non un rap­port de chef à su­bor­don­nés. Don Gio­van­ni, notre pre­mier opé­ra en­semble, se­ra for­cé­ment une étape dé­ci­sive de notre col­la­bo­ra­tion. Mais en même temps, je ne fais pas une si grande dif­fé­rence entre le sym­pho­nique et le ly­rique. Plus jeune, je vou­lais de­ve­nir ac­teur, et c’est peut-être pour ce­la qu’à l’opé­ra comme au concert, j’es­saie tou­jours de ra­con­ter une his­toire. Même sans per­son­nages, il est pos­sible de pro­po­ser une vé­ri­table dra­ma­tur­gie. En ef­fet, ce concert me per­met­tait de me pré­sen­ter. Il y avait de la mu­sique fran­çaise – c’est nor­mal en France, avec un or­chestre fran­çais ! –, l’ou­ver­ture de Béa­trice et Bé­né­dict de Ber­lioz et Pel­léas et Mé­li­sande de Fau­ré. Je suis tou­jours frap­pé par l’évi­dence avec la­quelle les for­ma­tions fran­çaises jouent leur mu­sique, par cette élé­gance si dif­fi­cile à ob­te­nir d’autres or­chestres, et qui semble pour elles si na­tu­relle... Il y avait aus­si du Mo­zart – la Sym­pho­nie n° 38 , no­tam­ment – mais mis en re­gard avec To­shio Ho­so­ka­wa (né en 1955). Bien sûr, Mo­zart ne sonne pas de la même fa­çon qu’à cô­té de Haydn ! Dans une mai­son comme Rouen, il est évident que ce n’est pas sur mon nom qu’on va at­ti­rer le pu­blic, et mon de­voir est d’es­sayer d’ou­vrir les oreilles des au­di­teurs, qui ne doivent avoir peur ni du clas­sique, ni du contem­po­rain... Je hais cette no­tion de « clas­sique », d’ailleurs : il n’y a pour moi que deux sortes de mu­sique, la bonne et la mau­vaise ! Dans ces pro­grammes thé­ma­tiques, j’es­saie de faire dé­cou­vrir – et ai­mer – le plus de ré­per­toires et de styles dif­fé­rents. Ain­si, le pro­gramme « Échos de la mer », en no­vembre 2015, pro­po­sait bien sûr La Mer de De­bus­sy, mais aus­si des oeuvres de Wa­gner, Chaus­son et Brit­ten. Pour « D’après Sha­kes­peare », quelques jours plus tôt, De­bus­sy et Ber­lioz cô­toyaient William Alwyn et William Wal­ton, ain­si que des ex­traits de pièces dits par un co­mé­dien. Pour « Clas­sique au ci­né­ma », le 28 jan­vier 2016, j’uti­lise le ci­né­ma comme porte d’en­trée vers la mu­sique « sé­rieuse ». Et même pour le tra­di­tion­nel concert du Nou­vel An, le 3 jan­vier (1), je met­trai en re­gard des valses de Jo­hann Strauss avec un ré­per­toire amé­ri­cain tout aus­si fes­tif, mais moins at­ten­du : Leo­nard Bern­stein, John Adams... L’évé­ne­ment n’au­ra pas lieu au Théâtre des Arts, mais au Zé­nith : en­core une fa­çon de dé­sa­cra­li­ser le concert et d’es­sayer de tou­cher un pu­blic plus large ! Je me ré­jouis de cette col­la­bo­ra­tion, car Fré­dé­ric est quel­qu’un qui connaît bien la mu­sique et qui res­pecte les oeuvres. Deux qua­li­tés fon­da­men­tales chez un met­teur en scène ! Nous avons mis au point la dis­tri­bu­tion en­semble, et s’il est en­core trop tôt pour par­ler en dé­tail du spec­tacle, je ne doute pas que ce se­ra une belle ex­pé­rience. Elle se pro­lon­ge­ra en plus, les 17, 19 et 20 mars, avec trois re­pré­sen­ta­tions dans le cadre ma­gique de l’opé­ra Royal de Ver­sailles ! Je suis content que mon pre­mier opé­ra à Rouen soit de Mo­zart, l’un de mes com­po­si­teurs fé­tiches. D’au­tant que, di­rec­teur mu­si­cal du Lan­des­thea­ter de Salz­bourg pen­dant cinq ans, j’y ai, en quelque sorte, res­pi­ré la grande tra­di­tion... En même temps, un chef an­glais de ma gé­né­ra­tion ne pou­vait pas ne pas être in­fluen­cé, d’une ma­nière ou d’une autre, par les pro­po­si­tions d’un John

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