UN SUC­CÈS DIF­FÉ­RÉ MAIS DU­RABLE

OPERA MAGAZINE - - ÉVÉNEMENT -

Le com­po­si­teur se conso­le­ra dès la deuxième re­pré­sen­ta­tion, cou­ron­née de suc­cès, et plus en­core au soir de la troi­sième, moyen­nant quelques me­nues re­touches à sa par­ti­tion qui, dans l’in­ter­valle, a re­cou­vré son titre ori­gi­nel. Au­cune ma­lé­dic­tion ne s’achar­ne­ra donc sur ce Barbiere di Si­vi­glia, en dé­pit d’un précédent fa­meux, ce­lui du fias­co de la pièce ho­mo­nyme de Beau­mar­chais. Rap­pe­lons qu’une pre­mière ver­sion de celle-ci, conçue pour la Co­mé­die-ita­lienne, avait été re­fu­sée, avant que son au­teur ne la trans­forme en une co­mé­die de ca­rac­tère avec chan­sons, à l’in­ten­tion de la Co­mé­die-fran­çaise. Las ! à la veille de la créa­tion, notre dra­ma­turge, in­vé­té­ré cou­reur de jupons, se re­trou­va en pri­son, pour avoir fau­té avec la pro­té­gée du duc de Chaulnes. Il fal­lut donc at­tendre le 23 fé­vrier 1775 pour que Le Bar­bier de Sé­ville soit re­pré­sen­té aux Tui­le­ries, es­suyant alors un tol­lé gé­né­ral. Trop ba­varde, les­tée de plai­san­te­ries la­bo­rieuses, la pièce dut se res­ser­rer en quatre actes avant de connaître, en­fin, le suc­cès. Ce­lui d’il barbiere di Si­vi­glia, quant à lui, ne se dé­men­ti­ra plus, une fois ou­blié le fias­co ini­tial et cal­mées les ré­ti­cences d’un pu­blic truf­fé de « pai­siel­lis­ti ». La dis­tri­bu­tion mal­me­née le soir de la pre­mière était pour­tant irréprochable. Aux cô­tés de Gel­trude Gior­giRi­ghet­ti, amie d’en­fance de Ros­si­ni, ap­plau­die peu avant in lo­co en Isa­bel­la de L’ita­lia­na in Al­ge­ri, et du su­per­la­tif Ma­nuel Gar­cia, té­nor de timbre sombre pas­sé maître ès vo­ca­lises à pleine voix, le pla­teau était de pri­mo car­tel­lo. L’ex­cellent Lui­gi Zam­bo­ni, pas­sé par Ci­ma­ro­sa et Pai­siel­lo, et dont le do­mi­cile avait abri­té la ge­nèse de notre opé­ra, cam­pait un Fi­ga­ro so­nore et de grande prestance. Le Bar­to­lo de Bar­to­lo­meo Bot­tic­cel­li, de moindre ré­pu­ta­tion, de­vait néan­moins ri­va­li­ser de mal­fai­sante ar­ro­gance avec le Ba­si­lio cam­pé par l’ef­fi­cace Ze­no­bio Vi­ta­rel­li, fu­tur Ali­do­ro dans La Ce­ne­ren­to­la, l’an­née sui­vante. Re­pre­nant le rôle de Ro­si­na dès l’été 1816, la Gior­giRi­ghet­ti an­ti­ci­pait quant à elle la créa­tion de cette même Ce­ne­ren­to­la (Rome, 25 jan­vier 1817), en s’ap­pro­priant à Bo­logne l’air fi­nal acro­ba­tique d’almaviva (« Ces­sa di più re­sis­tere »), bien­tôt dé­mar­qué dans le ron­do fi­nal d’an­ge­li­na ( « Non più mes­ta » ) . Dans la fou­lée, Il barbiere di Si­vi­glia fut éga­le­ment don­né à Flo­rence, Pe­sa­ro, Naples, Ve­nise... Ro­si­na ar­bo­rant en che­min les cou­leurs de la so­pra­no Jo­sé­phine Fo­dor-main­vielle, qui créa l’ou­vrage à Londres, en 1818. La pre­mière fran­çaise eut lieu le 26 oc­tobre 1819, au Théâtre-ita­lien de Pa­ris, avec la par­ti­ci­pa­tion de Ma­nuel Gar­cia. La presse se mon­tra cri­tique, cer­tains in­vo­quant ici en­core Pai­siel­lo. La Fo­dor-main­vielle par­vint tou­te­fois, dès la re­prise de dé­cembre sui­vant, à im­po­ser l’ou­vrage de ma­nière du­rable dans la ca­pi­tale (voir en­ca­dré 3 Aux

tim­bales –, les tes­si­tures des chan­teurs, la to­na­li­té de leurs airs ou leur or­ne­men­ta­tion, ne sont donc pas im­muables, sans par­ler des pages de sub­sti­tu­tion pour com­plaire à tel ou telle ar­tiste. Quelques lignes di­rec­trices se sont néan­moins pro­gres­si­ve­ment im­po­sées, qui ont per­mis de res­tau­rer la par­ti­tion, à l’image de ce qui se pra­tique dans le do­maine pic­tu­ral ou ar­chi­tec­tu­ral. À ce­ci près que cet opé­ra hors norme, entre buf­fo et co­mé­die tein­tée de se­rio, est vite dé­por­té vers une forme de fo­lie or­ga­ni­sée, et que sa na­ture même pose pro­blème ! Le suc­cès d’il barbiere di Si­vi­glia pour­rait bien te­nir à ce qu’il sa­tis­fait à la fois aux règles de la co­mé­die de ca­rac­tère et du dé­lire co­mique le plus dé­bri­dé, voire ab­surde. Ri­chesse certes, qui en fait une créa­tion in­ouïe, ver­sus le confor­misme du précédent Pai­siel­lo, mais qui contri­bue à en brouiller les cri­tères d’in­ter­pré­ta­tion vo­cale et théâ­trale. Cha­cun des per­son­nages dé­passe ici les contours de simples sil­houettes sté­réo­ty­pées. Almaviva, pour com­men­cer, re­donne au té­nor un re­lief que la tra­di­tion bouffe lui re­fu­sait, une cou­leur sombre évo­quant l’es­thé­tique se­ria, et une sin­cé­ri­té amou­reuse peu com­mune. Moins dans sa « Sé­ré­nade » d’en­trée, un rien conve­nue, que dans la can­zone « Se il mio nome » ou dans son al­lègre duet­to avec Fi­ga­ro. Ce comte est digne de son rang, son au­to­ri­té éclate au fi­nal avec une cer­taine vé­hé­mence de Grand d’es­pagne. En Fi­ga­ro, d’em­blée gra­ti­fié avec « Lar­go al fac­to­tum » d’une ca­va­ti­na sans égale dans le ré­per­toire, c’est moins le ser­vi­teur que l’in­gé­nieux per­tur­ba­teur de l’ordre éta­bli qui s’im­pose, heu­reux de vivre et d’in­tri­guer. Ro­si­na, quant à elle, soeur de l’isa­bel­la de L’ita­lia­na in Al­ge­ri, re­double d’ima­gi­na­tion, pique et mord à l’oc­ca­sion, tendre aus­si bien, ti­mide ce­pen­dant, femme pour tout dire. Les deux basses el­les­mêmes sont hors norme. Le for­mi­dable Bar­to­lo, par la fé­ro­ci­té qua­si sa­ta­nique qu’il par­tage avec Ba­si­lio, ce der­nier mué en phi­lo­sophe apo­ca­lyp­tique. Un tel soin ap­por­té à la pein­ture de vrais ca­rac­tères fe­ra dire en 1824 à He­gel, phi­lo­sophe et de­mi : « Ce Fi­ga­ro de Ros­si­ni m’a cau­sé in­fi­ni­ment plus de plai­sir que les Noces de Mo­zart. » Com­pli­ment qui vaut son pe­sant de « me­tal­lo on­ni­pos­sente »! La co­mé­die va ce­pen­dant connaître, dès le fi­nale de l’acte I, une em­bar­dée far­cesque de na­ture à en rompre l’uni­té, gé­nia­le­ment ou dan­ge­reu­se­ment, c’est se­lon. Ici, la ré­fé­rence à Mo­zart n’est plus de mise. La bruyante confu­sion qui s’em­pare des pro­ta­go­nistes, à l’ar­ri­vée des sol­dats de la garde, pul­vé­rise le ta­bleau en un ta­page co­mique, avec son lot d’ef­fets mé­ca­niques dés­in­car­nés et d’ono­ma­to­pées. Le se­cond acte s’au­to­ri­se­ra, dans la fou­lée, l’ex­tra­or­di­naire mo­ment de rire sans frein que consti­tue la strette du quin­tette ini­tié à l’ir­rup­tion in­tem­pes­tive de Ba­si­lio. « Bric­co­ni ! Bir­ban­ti ! » re­lève alors d’une fo­lie or­ga­ni­sée propre à ins­tal­ler sur le pla­teau une ronde de ma­rion­nettes. Tout le gé­nie de Ros­si­ni consiste donc en cet équi­li­brisme sur le fil du ra­soir, entre sen­ti­men­ta­li­té, co­mique sub­til et non-sens hi­la­rant. À charge pour le maes­tro concer­ta­tore et ses chan­teurs de ma­rier ces contraires. Le met­teur en scène, s’il veut sor­tir de la rou­tine bouffe pieu­se­ment en­tre­te­nue par Jean-pierre Pon­nelle dans son film de stu­dio ( DVD Deutsche Gram­mo­phon), pour­ra se tour­ner vers une Es­pagne à la Mé­ri­mée, comme le fit John Cox au Me­tro­po­li­tan Ope­ra de New York (DVD Deutsche Gram­mo­phon), lui pré­fé­rer une sty­li­sa­tion XVIIIE siècle, fa­çon Mi­chael Hampe au Fes­ti­val de Sch­wet­zin­gen (DVD Ar­thaus Mu­sik), ou faire écho au car­na­val ro­main, à la ma­nière de Da­rio Fo à Am­ster­dam (DVD Ar­thaus Mu­sik). Au plan mu­si­cal, de­puis qu’al­ber­to Zed­da a dé­pous­sié­ré par­ti­tion et tra­di­tions vo­cales, n’au­to­ri­sant au-

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