Ma­rie-ni­cole Le­mieux

OPERA MAGAZINE - - COMPTES RENDUS -

Pour le se­cond des deux ré­ci­tals des­ti­nés à four­nir la ma­tière d’un disque Ros­si­ni, à pa­raître chez War­ner Clas­sics, en jan­vier 2017, Ma­rie-ni­cole Le­mieux a choi­si cinq airs, ou bien plu­tôt cinq scènes, dont l’une seule­ment, celle des re­trou­vailles d’edoar­do avec son père Rai­mon­do dans Ma­tilde di Sha­bran, est chan­tée en tra­ves­ti. La contral­to ca­na­dienne y ap­pa­raît mas­cu­li­ni­sée, pan­ta­lon et veste tu­nique, che­veux ti­rés en chi­gnon – une te­nue d’une grande élé­gance, qui la fait pa­raître in­croya­ble­ment amin­cie. On re­trou­ve­ra sa sil­houette ample dès son deuxième air « fé­mi­nin » et, avec elle, son na­tu­rel joyeux et fan­tai­siste. Ce n’est pas lui faire in­sulte de dire que la voix, en­core froide, ne lui per­met pas de don­ner d’em­blée toute la me­sure de son ta­lent et que l’air d’edoar­do, au de­meu­rant plu­tôt bien chan­té, reste as­sez sco­laire. En fait, à l’in­verse de ce que pour­rait lais­ser croire son grave gé­né­reux, le tem­pé­ra­ment vo­cal de Ma­rieNi­cole Le­mieux semble plus adap­té aux hé­roïnes d’« ope­ra buf­fa », aux­quelles elle peut com­mu­ni­quer son ca­rac­tère mu­tin et son goût pour le clin d’oeil, qu’aux rou­lades des hé­ros d’« ope­ra se­ria ». Par ailleurs, sa voix co­lo­rée pos­sède plus d’ex­ten­sion dans l’ai­gu, re­mar­qua­ble­ment brillant, que de ré­sis­tance dans le bas de la tes­si­ture. Ce n’est donc pas un ha­sard si, dans La pie­tra del pa­ra­gone, la contral­to choi­sit le duo « amou­reux » avec As­dru­bale, avec son bel ef­fet d’écho, plu­tôt que le ron­do fi­nal de Cla­rice, rôle pour­tant écrit pour Ma­riet­ta Mar­co­li­ni, créa­trice de L’ita­lia­na in Al­ge­ri. Les deux grands airs d’isa­bel­la consti­tuent jus­te­ment le plat de ré­sis­tance de la se­conde par­tie, mar­quant se­lon nous les li­mites ac­tuelles de Ma­rie-ni­cole Le­mieux dans Ros­si­ni.

Il barbiere di Si­vi­glia.

Elle y dé­ploie certes tout son sa­voir-faire en ma­tière d’or­ne­ments, mais c’est pour mé­na­ger un ins­tru­ment qui, mal­gré sa cou­leur et son éten­due, n’a pas la vaillance de ce­lui d’une Ma­ri­lyn Horne ou d’une Ewa Po­dles. Ce que confirment les bis. Si l’air d’en­trée de Tan­cre­di dé­ploie les sor­ti­lèges d’un timbre cha­leu­reux et d’une mu­si­ca­li­té hors pair, il faut bien ad­mettre que la grande scène d’ar­sace, au deuxième acte de Se­mi­ra­mide, lui de­mande des ef­forts sur­hu­mains pour mas­quer l’épui­se­ment du souffle dans les vo­ca­lises de la ca­ba­lette, toutes si­tuées dans la par­tie grave du re­gistre. Fi­na­le­ment, le meilleur reste l’air de Ro­si­na dans Il barbiere di Si­vi­glia, in­ter­pré­té avec une réelle fraî­cheur et beau­coup d’in­ven­tion dans les ca­dences. Sur­tout, il rayonne d’une fé­mi­ni­té dé­bor­dante et pleine de ma­lice. L’or­chestre Na­tio­nal Mont­pel­lier Lan­gue­docRous­sillon ré­pond au doigt et à l’oeil aux im­pul­sions d’en­rique Maz­zo­la, avec d’ex­cel­lents pu­pitres de vents. Mais c’est un ins­tru­ment un peu lourd pour nos concep­tions ac­tuelles de la mu­sique de Ros­si­ni. En­fin, l’on re­grette que Ju­lien Vé­ro­nèse en soit ré­duit à jouer les uti­li­tés dans les scènes de Ma­tilde di Sha­bran et La pie­tra del pa­ra­gone. La qua­li­té de sa voix de ba­ry­ton-basse au­rait jus­ti­fié qu’on lui offre au moins un air.

Don­né à la Phil­har­mo­nie de Pa­ris, dans la sé­rie « Les Grandes Voix », sous le titre Na­ta­lie Des­say & Friends, le ré­ci­tal de Na­ta­lie Des­say, Ka­rine De­shayes et Laurent Naou­ri est ac­com­pa­gné par Ope­ra Fuo­co, di­ri­gé par son chef fon­da­teur, Da­vid Stern. Cet or­chestre, nous dit-on, « se consacre par­ti­cu­liè­re­ment à mettre en va­leur l’éclat et la cou­leur d’ins­tru­ments d’époque et à sou­li­gner le feu de l’in­ter­pré­ta­tion du ré­per­toire vo­cal » . De quels ins­tru­ments et de quelle époque s’agit-il quand le pro­gramme offre deux par­ties dis­tinctes, consa­crées l’une aux Nuits d’été de Ber­lioz, l’autre à des airs, duos et trios d’opé­ras de Mo­zart, en­tre­cou­pés d’ex­traits sym­pho­niques de quelques- uns d’entre eux ? Quant au feu, il est constam­ment ab­sent, à l’ex­cep­tion de la noble flamme que Ka­rine De­shayes sait dé­li­vrer dans un des plus ma­gni­fiques « Mi tra­di »( Don Gio­van­ni) qu’il nous ait été don­né d’en­tendre. Si l’on peut ima­gi­ner un unique in­ter­prète pour les six mé­lo­dies des Nuits d’été, c’est évi­dem­ment une voix de mezzo, ou de grand so­pra­no ly­rique. Il est éga­le­ment pos­sible de les confier à des voix dif­fé­rentes – il y eut de re­mar­quables pré­cé­dents. Villa­nelle cueille à froid le pu­blic : Na­ta­lie Des­say bat la me­sure, tan­dis qu’à son manque de grave et de mé­dium ré­pond un or­chestre grêle. Laurent Naou­ri lui suc­cède pour Le Spectre de la rose – bien dé­cla­mé, mais sur­pre­nant dans la voix de ba­ry­ton-basse – et Sur les la­gunes. Avec Ab­sence, Ka­rine De­shayes ins­talle la no­blesse des « grands dé­si­rs in­apai­sés » ; et, dans Au ci­me­tière, l’or­chestre qu’elle en­traîne laisse en­fin en­tre­voir san­glots et en­vols tant at­ten­dus. On re­grette que la to­ta­li­té du cycle ne lui soit pas confiée... Na­ta­lie Des­say le conclut dans un tem­po ra­pi­dis­sime : L’île in­con­nue lui offre l’oc­ca­sion d’un geste im­pé­rieux pour sug­gé­rer que « la voile enfle son aile ». La se­conde par­tie, en­tiè­re­ment dé­diée à Mo­zart, ré­chauffe or­chestre et pu­blic. Après le su­perbe « Mi tra­di » ( De­shayes) qu’on a évo­qué plus haut, le duet­ti­no entre Su­san­na et la Com­tesse (Des­say/de­shayes), l’air al­ter­na­tif K. 584 de Gu­gliel­mo (Naou­ri), les duos du Comte et de Su­san­na (Naou­ri/des­say), puis de Don Gio­van­ni et Zer­li­na ( Naou­ri/ De­shayes), conduisent à d’ex­cel­lents ex­traits de Die Zau­ber­flöte : un dé­li­cieux « Bei Män­nern » ( Des­say/ Naou­ri), pré­cé­dé d’un « Ach, ich fühl’s » ir­ré­pro­cha­ble­ment chan­té par une Na­ta­lie Des­say presque im­mo­bile. La ma­gie peut opé­rer avec le su­blime « Soave sia il ven­to » de Co­si fan tutte. Ce se­ra le bis unique de la soi­rée, après un amu­sant ar­ran­ge­ment en trio du duo « Pa... Pa... Pa... », dont les deux Pa­pa­ge­na in­at­ten­dues al­ternent en une plai­sante ému­la­tion. Une soi­rée, sur­tout dans sa par­tie Mo­zart, que l’on n’ou­blie­ra pas.

On sait que la spé­ci­fi­ci­té du Concours In­ter­na­tio­nal « Vin­cen­zo Bel­li­ni », dont le chef d’or­chestre ita­lien Mar­co Gui­da­ri­ni est le pré­sident fon­da­teur, est de dé­fendre et d’illus­trer le bel can­to ro­man­tique. Une très sé­vère pré­sé­lec­tion est ef­fec­tuée de sorte que l’on ne re­trouve, en de­mi­fi­nale, que douze can­di­dats. Et six d’entre eux seule­ment par­ti­cipent à la fi­nale, au cours de la­quelle cha­cun doit pré­sen­ter deux airs de son choix. Deux chan­teuses sont re­par­ties bre­douilles, ce qui pa­raît presque in­juste, eu égard au haut ni­veau gé­né­ral. La mezzo ita­lienne Pao­la Maz­zo­li a pour­tant fait va­loir un beau sens de la ligne dans Lu­cre­zia Bor­gia et I Ca­pu­le­ti e i Mon­tec­chi... Mais peut-être le ju­ry a-t-il été frei­né par le vo­lume re­la­ti­ve­ment li­mi­té de la voix. Quant à la so­pra­no rou­maine Ra­mo­na Paun, elle s’est mon­trée un peu in­suf­fi­sante dans Don Pas­quale et, plus en­core, I pu­ri­ta­ni. La so­pra­no ar­mé­nienne Lus­sine Le­vo­ni a rem­por­té le Prix Spécial « Gs­taad-new Year Mu­sic Fes­ti­val ». Dans « Bel rag­gio lu­sin­ghier » ( Se­mi­ra­mide), la voix est char­nue, la ligne dé­li­ca­te­ment sen­suelle, mais l’in­ter­pré­ta­tion, elle, reste pru­dente et sco­laire. En re­vanche, sa scène de fo­lie d’i pu­ri­ta­ni est fort bien chan­tée, avec des vo­ca­lises très vi­vantes. La so­pra­no fran­çaise Marjorie Mu­ray-motte a ob­te­nu le Prix Spécial « Barnes-in­ter­na­tio­nal Luxu­ry Real Es­tate » pour la meilleure in­ter­pré­ta­tion d’un air en fran­çais, en l’oc­cur­rence « Idole de ma vie » de Ro­bert le Diable. Voi­ci in­con­tes­ta­ble­ment une chan­teuse à fort po­ten­tiel, li­ri­co spin­to certes, mais ca­pable de vo­ca­lises fi­ne­ment ci­se­lées. Au­pa­ra­vant, elle s’était mon­trée im­pres­sion­nante dans Il pi­ra­ta. L’en­ga­ge­ment dra­ma­tique ne lui fait pas dé­faut, mais elle doit en­core contrô­ler le vo­lume de ses ai­gus. Le Prix Spécial « Ada­mi » pour voix fé­mi­nine a été at­tri­bué à la so­pra­no chi­noise Liying Yang, très ap­plau­die pour son brillant « Sa­lut à la France ! »( La Fille du ré­gi­ment), chan­té dans un fran­çais per­fec­tible mais plein de dy­na­misme. En pre­mière par­tie, dans la scène fi­nale de La son­nam­bu­la, elle avait mon­tré toute sa vir­tuo­si­té dans la ca­ba­lette, mais la ca­va­tine man­quait du souffle né­ces­saire. La ré­com­pense su­prême – le Pre­mier Grand prix « Vin­cen­zo Bel­li­ni » – est re­ve­nue au té­nor co­réen Sung Min Song, qui a aus­si rem­por­té le Prix Spécial « Ada­mi » pour voix masculine. Il faut dire qu’il a d’em­blée vi­sé très haut, avec le re­dou­table « A te, o ca­ra » d’i pu­ri­ta­ni ! Le timbre est ma­gni­fique, le le­ga­to sou­ve­rain, le contre- ut dièse su­perbe, mais sur­tout, le chan­teur sait nuan­cer et se com­porte en vé­ri­table bel­can­tiste. En se­conde par­tie, Sung Min Song aborde le tout aus­si pé­rilleux « Asile hé­ré­di­taire » de Guillaume Tell, tou­chant la li­mite de ses moyens ac­tuels, en termes de ré­serve de puis­sance – et la pro­non­cia­tion fran­çaise reste à tra­vailler. Mais il semble clair que l’on tient là un vé­ri­table té­nor ly­rique ro­man­tique. Tous ces lau­réats don­ne­ront un concert au Théâtre de la Garenne, à La Ga­ren­neCo­lombes, le 29 avril, puis à l’opé­ra de Mar­seille, par­te­naire du Concours, le 9 juin.

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