ÉLOGE DE L¸OPÉ­RA (suite)

OPERA MAGAZINE - - EDITORIAL -

En 2006, dans le pre­mier Hors- Sé­rie pu­blié par Opé­ra Ma­ga­zine, nous sou­li­gnions la vi­ta­li­té de l’opé­ra à tra­vers le monde. Dix ans plus tard, il est per­mis de consta­ter que le genre, mal­gré le coût des pro­duc­tions, mal­gré un pu­blic qui tend dif­fi­ci­le­ment à se ra­jeu­nir, voire à se re­nou­ve­ler, est tou­jours un con­tinent fer­tile. Ou­blions le pres­tige so­cial dont l’opé­ra est en­core paré pour cer­tains, et qui pour d’autres a tout du re­pous­soir. Au-de­là des pos­tures, nom­breux sont ceux qui se rendent dans les théâtres ly­riques pour de bonnes rai­sons : pour s’aban­don­ner au pou­voir du chant, de la mu­sique, du théâtre, d’une cer­taine forme de ri­tuel qui n’a rien de fi­gé ni de mor­ti­fère. Il faut être d’une fu­rieuse mau­vaise foi pour per­sis­ter à ré­duire au mot bour­geois le culte d’un art pra­ti­qué dans des lieux qu’on res­taure avec dé­vo­tion. Et d’une non moins fu­rieuse haine de soi pour ne pas sou­hai­ter pré­ci­sé­ment que ces lieux, té­moins d’une ci­vi­li­sa­tion écla­tante, conti­nuent de per­pé­tuer un cer­tain goût du faste. Car il y a bien une ci­vi­li­sa­tion de l’opé­ra, ain­si que l’af­firme Timothée Pi­card dans un livre ré­cem­ment pa­ru. Et le faste n’a rien à voir avec le kitsch mais beau­coup avec la dis­tinc­tion. Comme l’écri­vait Her­mann Broch, « l’oeuvre d’art au­then­tique éblouit l’homme jus­qu’à le rendre aveugle et lui donne la vue ». L’opé­ra re­vient pour­tant de loin. En 1982, le com­po­si­teur Hen­ri Pous­seur écri­vait : « Il ne s’agit là, aujourd’hui, que de la sur­vi­vance sclé­ro­sée, fi­gée en sté­réo­types in­amo­vibles (mais aus­si com­bien opi­niâ­tre­ment, com­bien âpre­ment dé­fen­due par ceux qui en tirent pro­fit) d’une forme lu­dique col­lec­tive qui connut plu­sieurs siècles d’in­dis­cu­table né­ces­si­té ». Et quelques an­nées plus tard, Ber­nard Bo­vier La­pierre pu­bliait un es­sai in­ti­tu­lé Faut-il fer­mer

les mai­sons de plai­sir ?

Aujourd’hui, le genre est plus vi­vant que ja­mais. On peut dé­plo­rer, même si les créa­tions sont re­la­ti­ve­ment nom­breuses, que fort peu de com­po­si­tions nou­velles s’agrègent au ré­per­toire (on ver­ra dans cin­quante ou deux cent ans si celles de Phi­lippe Boes­mans ou Peter Eötvös sont tou­jours à l’af­fiche !), mais de plus en plus de par­ti­tions an­ciennes sont res­sus­ci­tées, ce qui est l’oc­ca­sion de belles sur­prises. Preuve qu’elles ne sont pas fa­nées, qu’elles ont pu au contraire s’of­frir le luxe de s’en­dor­mir et d’at­tendre qu’on vienne les ré­veiller. Il est vrai qu’il est ici ques­tion d’oeuvres et non pas de pro­duits. Et qu’une mu­sique digne de ce nom se joue du temps car elle joue avec lui. His­toires d’amour, com­plots de fa­mille, drames po­li­tiques, luttes re­li­gieuses, rêves sans fin, ver­tiges mé­ta­phy­siques, tout est per­mis à l’opé­ra car l’opé­ra, en­core une fois, est un uni­vers. Conflits in­times ou fresques, l’opé­ra n’est un genre dra­ma­ti­que­ment som­maire que pour ceux qui le dé­nigrent sans le connaître. Et même si cer­tains met­teurs en scène tirent la cou­ver­ture à eux, le fait que les ou­vrages ly­riques ins­pirent mais aus­si ré­sistent prouve leur force. Un spec­tacle rem­place l’autre : une par­ti­tion ne souffre que mo­men­ta­né­ment d’un mau­vais trai­te­ment, elle at­tend per­pé­tuel­le­ment son heure. L’opé­ra, dit-on en­core, se­rait un mu­sée. Oui mais les par­ti­tions, con­trai­re­ment aux ta­bleaux, et con­trai­re­ment aux théâtres qui les ac­cueillent, n’ont rien de chefs d’oeuvre exi­geant des res­tau­ra­tions au sens phy­sique du terme (cer­taines mé­ritent ré­pa­ra­tion si elles ont été mal­me­nées par des adeptes des cou­pures, cor­rec­tions et autres per­fec­tion­ne­ments, mais il s’agit de tout autre chose). Une par­ti­tion est un ob­jet lé­ger : il suf­fit d’un souffle pour que tout à coup elle s’anime. Or les jeunes chan­teurs, de­puis quelques an­nées, semblent de plus en plus nom­breux et de plus en plus aguer­ris pour conti­nuer de faire vivre tant le ré­per­toire que les uni­vers pa­ral­lèles ou en­fouis où se cachent bien des tré­sors. L’opé­ra, dans un monde où tout donne l’im­pres­sion de s’ef­fri­ter, a de bonnes rai­sons d’en­vi­sa­ger l’ave­nir avec l’in­so­lence de ceux qui donnent en­vie qu’on les aime. Qui dit mieux ?

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