Comptes Ren­dus Fes­ti­vals

OPERA MAGAZINE - - Comptes Rendus Festivals -

dé­tail tout sauf né­gli­geable, sous ses airs de la­pa­lis­sade, s’en­dort au dé­but, et se ré­veille à la fin. Ma­nière d’ou­vrir le champ des pos­sibles jus­qu’au ver­tige, en sui­vant la lo­gique aléa­toire de l’in­cons­cient, grâce à cette boîte ma­gique que sont les dé­cors de Liz­zie Cla­chan : une chambre se mé­ta­mor­phose sou­dain en fo­rêt, un pla­card donne ac­cès à un es­ca­lier ou à une pis­cine désaf­fec­tée, en guise de fon­taine où l’on ne vient plus « de­puis que le roi est presque aveugle lui-même ». Ma­nière, aus­si, de se pré­mu­nir, par le tru­che­ment de ce qui n’est fi­na­le­ment guère plus qu’un sub­ter­fuge, voire un pon­cif dra­ma­tur­gique ré­dui­sant le sym­bo­lisme à une forme d’oni­risme as­sez sys­té­ma­tique, contre la part d’in­ex­pli­cable lais­sée à la libre ima­gi­na­tion du spec­ta­teur – dans la­quelle Ka­tie Mit­chell ne pe u t dé c i d é m e n t se ré s o u d re à av o i r confiance. Si tant est que ces rai­sons puissent pa­raître spé­cieuses et contour­nées, voire de mau­vaise foi à ceux dont l’opi­nion di­verge, avouons plus sim­ple­ment que cette réa­li­sa­tion, re­nouant avec un illu­sion­nisme pous­sé jus­qu’à la per­fec­tion par une équipe tech­nique in­faillible, n’est pas en­trée en ré­so­nance avec le rap­port in­time que nous croyons en­tre­te­nir avec l’oeuvre. Que, te­nus à dis­tance par l’in­ten­si­té émi­nem­ment cal­cu­lée du théâtre se jouant dans cette suc­ces­sion in­in­ter­rom­pue de ta­bleaux ma­gni­fiés par un sens qua­si pho­to­gra- phique de la com­po­si­tion, et un art su­pé­rieur du fon­du en­chaî­né, nous n’avons pas un seul ins­tant été cap­ti­vés, sai­sis, ou seule­ment tou­chés par les an­goisses de Mé­li­sande vis-à-vis de son rap­port à l’autre et à son propre corps, de sa sexua­li­té et de la ma­ter­ni­té. Mais sans doute au­rait-il fal­lu que le re­gard fût moins constam­ment sol­li­ci­té pour per­mettre à la per­cep­tion de tra­ver­ser la sur­face trop lé­chée d’un rêve dont on au­rait ai­mé que s’es­tom­pât, puis s’abo­lît, la fron­tière avec la réa­li­té – n’au­rait-il pas été plus trou­blant, en somme, que Mé­li­sande ne re­vînt pas de son voyage dans les limbes ? C’est comme à tra­vers un filtre, aus­si, que l’on a eu la désa­gréable sen­sa­tion d’en­tendre les chan­teurs, au point d’amoin­drir l’im­pact glo­bal d’une dis­tri­bu­tion in­sur­pas­sable, du moins sur le pa­pier – et n’était l’in­con­nue de Bar­ba­ra Han­ni­gan, dont la prise de rôle sus­ci­tait les plus vives es­pé­rances. Elle ne les a pas dé­çues : muse as­so­lu­ta du monde ly­rique contem­po­rain, quand d’autres, à leur époque, ou­bliée ou ré­vo­lue, ne furent que di­vas, la so­pra­no ca­na­dienne – voix souple et lé­gère, à l’image de son corps de liane – tra­verse un spec­tacle conçu pour qu’elle puisse y dé­ployer tous les ta­lents qui la ca­rac­té­risent, en acrobate, con­tor­sion­niste et fu­nam­bule. Sté­phane De­gout au­ra été le Pel­léas ab­so­lu d’une qua­si-dé­cen­nie qu’il a choi­si de clore avec cette pro­duc­tion. Sage dé­ci­sion, car s’il de­meure exem­plaire en tout – dic­tion, phra­sé, tech­nique, éten­due –, son timbre, as­som­bri par la pa­tine d’une ma­tu­ri­té dont les pro­messes semblent in­fi­nies, ap­pelle dé­sor­mais Go­laud. Laurent Naou­ri y règne en­core en maître, grâce à un por­trait af­fi­né, aux traits moins uni­ment agres­sifs que dans d’autres contextes. Dif­fi­cile, après avoir vu deux for­mi­dables ado­les­cents dans le rôle, à Londres et Zu­rich, d’ap­pré­cier l’yniold de Chloé Briot à sa juste va­leur. Et si Franz-jo­sef Se­lig convain­quait da­van­tage, en jan­vier der­nier, sous la di­rec­tion de Si­mon Rat­tle, c’est que son Ar­kel pâ­tit de la com­pa­rai­son avec un en­tou­rage plus idio­ma­tique. D’au­tant que Syl­vie Br unetG­rup­po­so donne à chaque mot, à chaque note de Ge­ne­viève, le na­tu­rel de son mez­zo ve­nu du fond des âges. À la tête d’un Phil­har­mo­nia Or­ches­tra d’une su­perbe den­si­té, Esa-pek­ka Sa­lo­nen tisse, avec une sou­plesse fé­line, une toile d’une pré­ci­sion arach­néenne au­tour d’une ma­tière éti­rée jus­qu’à d’abys­sales clar­tés, pour mieux l’at­ti­ser de ful­gu­rants coups de fouet.

À l’heure du re­pen­tir, pa­rée de den­telle im­ma­cu­lée, elle s’ouvre les veines. Geste doux, ré­si­gné, presque im­per­cep­tible. Car seule is­sue pos­sible. Et tan­dis que coule le sang du sa­cri­fice, la voix de la so­pra­no s’élève, une der­nière fois, vers la stra­to­sphère. Bou­le­ver­sante apo­théose de ce timbre pur, de cette ligne duc­tile qui nouent la gorge – et nous au­ront sub­ju­gués toute la soi­rée. Plus que ja­mais, on est frap­pé par le trou­blant de­gré de mi­mé­tisme entre Fran­co Fa­gio­li et Ce­ci­lia Bar­to­li – à quel point le contre-té­nor en joue-t-il ? –, et ce, tant du point de vue de la cou­leur que d’une tech­nique par­ve­nue au som­met de l’art(ifice). Rien, pas même le sa­cri­fice des mots, ne semble dès lors à même de di­mi­nuer le pou­voir d’at­trac­tion de son chant­ma­gné­tique. Au Plai­sir, donc, la jouis­sance cou­pable des ca­dences éche­ve­lées et ébou­rif­fantes, mais à la Dés­illu­sion l’apa­nage de l’élo­quence, par la­quelle triomphe Sa­ra Min­gar­do, dont l’al­to ve­lou­té étire ses ca­resses sur un souffle pro­fond, pour mieux étendre l’em­prise d’une fi­gure ai­grie et cas­sante. En­fin, c’est avec une non­cha­lante ai­sance que le té­nor Mi­chael Spyres dé­ploie son ar­se­nal vir­tuose dans tous les re­gistres d’une éten­due phé­no­mé­nale – à la me­sure, in­fi­nie, du Temps qu’il per­son­ni­fie. Qu e l d o m m a g e, a v e c p a re i l q u a t u o r, qu’em­ma­nuelle Haïm peine à se dé­par­tir des rai­deurs d’un geste qui va sans cesse à l’en­contre de la pas­sion avec la­quelle elle dé­fend ce ré­per­toire, comme de sa connais­sance in­time du style ! Alors même que son Con­cert d’as­trée se si­tue dé­sor­mais à un ni­veau d’ex­cel­lence et de plé­ni­tude so­nore, en­tre­te­nues par l’in­can­des­cence d’un conti­nuo hors pair, dont ni l’acous­tique in­grate de l’ar­che­vê­ché, ni les tem­pé­ra­tures de moins en moins clé­mentes d’une nuit aixoise par­mi les plus fraîches qu’on ait vé­cues, n’ont pu avoir rai­son.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.